Affamée, Calais se rend : la ville livrée au roi d’Angleterre
Après près d’une année de blocus, la place de Calais a capitulé les 3 et 4 août. Le roi de France, paru à Sangatte le 27 juillet, s’est retiré sans livrer bataille ; privée de tout secours, la cité a remis ses clés au roi d’Angleterre. On rapporte que des bourgeois en sont sortis pieds nus, la corde au cou, selon l’usage des redditions.
Calais est tombée. Après que la ville eut tenu près d’une année derrière ses murs et ses marais, la faim a eu raison de ce que les assauts n’avaient pu emporter. Les 3 et 4 de ce mois d’août, les défenseurs, à bout de vivres et sans plus d’espérance de secours, ont traité avec le roi d’Angleterre et lui ont remis la place. La grande clef de la ville et celle du château sont passées aux mains du vainqueur, qui tient désormais ce port que les siens convoitaient depuis le lendemain de leur victoire en Ponthieu.
Le coup de grâce, si l’on peut dire, fut le retrait de l’armée du roi de France. On l’avait vue paraître, le 27 juillet, sur les hauteurs de Sangatte, à portée de la ville assiégée ; et l’on crut, dans la place comme au-dehors, que l’heure de la délivrance ou de la bataille était venue. Il n’en fut rien : après quelques jours passés en vue du camp anglais, le roi Philippe a fait lever son ost et s’est éloigné, laissant Calais à son sort. Les assiégés, qui guettaient ses feux, comprirent alors qu’aucune main ne se tendrait plus vers eux.
Nous rapportons ici ce qui nous est revenu des abords de la place et des gens venus du camp. Sur le détail du dernier acte — la sortie des bourgeois, les paroles échangées, le sort réservé aux uns et aux autres — les récits se mêlent et se contredisent ; nous dirons donc ce qui paraît assuré, et signalerons à part ce qui n’est encore que bruit de camp.
Le roi de France paraît à Sangatte, puis se retire
Toute l’affaire s’est jouée à la fin de juillet. Le roi Philippe, qui avait mis longtemps à rassembler ses forces après les revers de l’an dernier, conduisit enfin son armée vers le pays de Calais et la rangea, le 27 juillet, du côté de Sangatte, sur les hauteurs qui dominent les dunes et les marais. De là, on pouvait voir la ville et le camp retranché où les Anglais s’étaient fortifiés depuis l’automne.
Mais entre l’ost de France et la place assiégée s’étendaient les eaux, les fondrières et les ouvrages que les assiégeants avaient dressés ; et le pont de Nieulay, seul passage praticable, était tenu et gardé. Ceux qui ont approché le camp disent que le roi, ayant considéré la force du terrain et des retranchements, jugea qu’on ne pouvait forcer le passage sans s’exposer à un désastre semblable à celui de Crécy.
On rapporte qu’il y eut, entre les deux camps, des allées et venues de hérauts, et que l’on parla de fixer un jour de bataille en plaine, hors des marais ; mais ces pourparlers, à ce qu’il semble, n’aboutirent à rien, chacun se renvoyant le défi. Quoi qu’il en soit du vrai motif — prudence devant la position, défaut de moyens pour un long siège, ou échec des pourparlers d’armes —, le fait est là : le 2 août, l’armée de France leva le camp et reprit la route, sans avoir combattu ni secouru la place.
Une ville affamée traite sa reddition
Pour les gens de Calais, ce départ valait condamnation. Depuis des mois, la cité vivait sur ses dernières réserves ; l’hiver dernier déjà, le capitaine Jean de Vienne avait fait sortir hors des murs une foule de pauvres gens, vieillards, femmes et enfants, qu’on ne pouvait plus nourrir, et que l’on nomme les « bouches inutiles ». Depuis le printemps, le blocus par mer s’était resserré, et nul convoi de vivres n’avait plus pu forcer l’entrée du port.
Voyant le roi de France s’éloigner, le capitaine Jean de Vienne, qui avait défendu la place avec une grande constance, fit savoir aux Anglais qu’il était prêt à composer. Il n’y avait plus de choix : on ne se bat pas le ventre vide, et une ville prise d’assaut, par l’usage de la guerre, est livrée au pillage et à l’épée. Mieux valait traiter.
Les conditions furent débattues entre les envoyés de la ville et ceux du roi d’Angleterre. On dit que celui-ci, irrité d’avoir été tenu si longtemps en échec devant ces murs, se montra d’abord fort dur, et qu’il fallut l’entremise de quelques grands de son conseil pour adoucir ses exigences. Au terme de ces échanges, la place se rendit à merci, les 3 et 4 août, ses clefs remises au vainqueur.
La cérémonie de la remise des clefs
C’est par le cérémonial de la reddition que la chose s’est accomplie, selon l’usage observé en pareil cas. On rapporte que des bourgeois de la ville sortirent par la porte, nu-tête et nu-pieds, en simple chemise, et la hart — la corde — passée au cou, en signe qu’ils s’abandonnaient entièrement à la merci du prince et que leur vie était entre ses mains. Ils portaient les clefs de la ville et celles du château, qu’ils remirent au roi d’Angleterre ou à ses gens.
Ce rituel n’a rien que de connu : c’est l’amende honorable des vaincus, la marque visible d’une soumission sans condition. Pieds nus et corde au cou, l’homme se reconnaît à la discrétion du vainqueur, qui peut le faire grâce ou le faire mourir, comme bon lui semble. Ainsi se règlent, depuis longtemps, les redditions des places prises par la faim plutôt que par l’assaut.
Combien furent-ils à sortir de la sorte ? Les uns parlent de six notables, les autres de davantage. Nous nous garderons d’avancer un nombre certain, les récits ne s’accordant pas. Ce qui paraît assuré, c’est que la ville se livra à merci, et que le cérémonial de la corde au cou en marqua la soumission.
Ce que l’on raconte et que nous ne pouvons vérifier
Autour de cette sortie courent déjà des récits que nous rapportons sous toute réserve, car ils nous viennent par ouï-dire et portent la marque de ceux qui les colportent. On dit que le roi d’Angleterre, dans sa colère, voulut d’abord faire trancher la tête à ces bourgeois, et qu’il fallut le supplier longuement pour qu’il consentît à les épargner. On ajoute même que la reine, son épouse, se jeta à ses genoux pour obtenir leur grâce.
De tels propos sont de ceux qui s’embellissent à mesure qu’ils voyagent. Nous ne savons ni si la reine se trouvait au camp, ni ce qui se dit véritablement entre le roi et les envoyés de la ville ; et nous nous refusons à prêter à quiconque des paroles que nul n’a recueillies. Ce sont là choses que l’on raconte, non choses que l’on a vues et notées.
Quant au sort dernier de ces bourgeois — s’ils ont eu la vie sauve, s’ils ont été retenus, élargis ou autrement traités —, nous l’ignorons à cette heure, et nous ne le donnerons pour rien tant que nous n’en aurons pas de nouvelle assurée. Tenons-nous-en au fait : la ville s’est rendue à merci, et son sort, comme celui des siens, est désormais au pouvoir du vainqueur.
Ce que devient la place
Calais passe donc sous l’autorité du roi d’Angleterre, qui en fait l’une de ses conquêtes les plus chèrement acquises de cette guerre. Le port, ses murailles et son château sont entre ses mains, et l’on dit qu’il entend y mettre garnison et garder fermement ce point d’entrée sur les terres du royaume, face aux côtes d’Angleterre.
Pour les gens du roi de France, la perte est rude. On avait espéré, en voyant l’ost paraître à Sangatte, que la place serait dégagée ; son abandon, après le désastre de Ponthieu de l’an dernier, pèse lourd sur les esprits, et l’on murmure déjà, dans le royaume, sur la conduite des affaires. Que valent ces marais et ces dunes, diront certains ; mais une ville murée et un port, livrés à l’ennemi, ne sont pas peu de chose.
Pour l’heure, nous nous bornons à enregistrer ce qui est : une longue résistance, un secours espéré et manqué, une reddition par la faim. De ce que cette prise vaudra à l’une et l’autre couronne, le temps seul le dira ; nous n’en saurions juger aujourd’hui.