« Nous avons tenu tant qu’un homme pouvait tenir » — Jean de Vienne, capitaine de Calais, au jour de la reddition
Onze mois durant, il a commandé la défense de Calais contre le roi d’Angleterre. Il a rationné, chassé hors des murs ceux que la ville ne pouvait plus nourrir, guetté un secours qui n’est pas venu. Le jour où la place se rend à merci, le capitaine Jean de Vienne raconte, sans détour, ce que fut ce siège vu du dedans : l’attente, la faim, l’ost du roi paru puis retiré à Sangatte, et la décision de traiter faute de tout espoir.
Nous avons trouvé messire Jean de Vienne dans la place ce jour même, quelques heures avant qu’il n’en remette les clefs. Le chevalier bourguignon, seigneur de Pourlans et de Bousselange, à qui le roi de France avait confié la garde de Calais, a défendu la ville dans les jours qui suivirent Crécy. Il nous parle en homme d’armes fourbu, la voix posée, sans se plaindre ni se vanter, ne disant que ce qu’il a commandé et vu de sa place.
Il ne prétend pas juger ce qui se décidera au-dehors, ni ce que le roi d’Angleterre voudra faire de ceux qui se livrent. De cela, dit-il, il ne sait rien encore. Nous rapportons son récit tel qu’il nous l’a tenu, dans l’ordre où les choses lui sont venues, depuis l’investissement de la place jusqu’à cette dernière matinée.
Jean de Vienne, chevalier, capitaine et gouverneur de Calais, au jour de la reddition de la place
Entretien recueilli à Calais le 3 août 1347, le jour même où le capitaine sortant rend la ville, quelques heures avant la remise des clefs. Il ne porte que sur ce que Jean de Vienne a commandé et vécu du dedans de la place, non sur ce qui se décidera de son sort ni de celui des siens.
Messire, dans quel état est la ville, à l’heure où vous nous parlez ?
À bout. Je puis bien le dire à présent, puisque tout est consommé. Il n’y a plus de vivres, ou si peu qu’on ne saurait en nourrir mes gens deux jours de plus. Les greniers sont vides, les bêtes mangées de longtemps, et les hommes qui doivent encore tenir la muraille tiennent debout par la seule volonté. J’ai vu des soldats se traîner à leur poste qui, il y a un an, eussent porté un homme sur leurs épaules. Une place se rend quand elle ne peut plus se défendre, non quand le cœur y manque ; ici, le cœur n’a pas manqué, c’est le pain.
Reprenons au commencement. Le roi d’Angleterre a mis le siège devant Calais au lendemain de sa victoire. Qu’espériez-vous, alors ?
Il vint asseoir son ost devant nous au début de septembre, l’an passé, tout gonflé de son avantage de Crécy. Je ne me faisais pas d’illusion sur sa force ; mais Calais est une place forte, ceinte de bonnes murailles, protégée par ses marais et ses eaux, et je la tenais avec une garnison de gens d’armes d’Artois qui savaient leur métier. J’espérais tenir l’hiver, et qu’au printemps le roi mon sire viendrait lever ce siège, comme il est du devoir d’un roi de secourir sa bonne ville. J’ai fait mon compte là-dessus : durer jusqu’à ce que le secours parût. Tout ce que j’ai ordonné depuis, je l’ai ordonné pour durer.
Le roi d’Angleterre n’a pas donné l’assaut. Comment défend-on une place que l’ennemi veut réduire par la faim ?
C’est là toute la cruauté de la chose. Un assaut, on le reçoit, on s’y bat, on repousse ou l’on tombe, et cela se décide en un jour. Lui n’a rien voulu de tel. Il a compris qu’il perdrait trop de monde à jeter ses gens contre nos murs, et il s’est assis pour attendre. Il a fait bâtir tout autour de nous un camp retranché de bois, fortifié, une vraie ville de planches avec ses rues, ses marchés, ses logis, que ses gens ont nommée par bravade. Puis il a attendu. Contre cela, il n’y a pas de vaillance qui vaille : on ne charge pas la faim, on ne perce pas d’une lance le temps qui passe. Tout mon office fut de faire durer ce que nous avions, et de garder les hommes en état de tenir la muraille le jour où il s’aviserait tout de même de la forcer.
Et par la mer ? Calais est un port. Le ravitaillement pouvait-il venir de là ?
Ce fut longtemps notre espérance, et ce fut par là qu’on nous a étranglés. Le roi d’Angleterre a amené une flotte comme je n’en avais jamais vu, et il a peu à peu fermé la mer devant nous. On a dressé des estacades, coulé des bateaux, planté des pieux dans le chenal pour en boucher l’entrée, si bien qu’aucun gros vaisseau n’y pouvait plus passer. Tout l’hiver, quelques hardis se sont encore glissés par les passes à la faveur de la nuit ou de la haute mer. Mais l’étreinte s’est resserrée au printemps, et depuis la Saint-Jean, ou peu s’en faut, plus rien n’est entré. La mer, qui devait nous nourrir, est devenue le dernier mur de notre prison.
On dit que des marins ont forcé ce blocus pour vous porter des vivres.
Oui, et je ne veux pas taire ce qu’ils ont fait, car il y a là de la vaillance qu’on doit reconnaître. Des gens de mer, de ceux qui connaissent ces passes mieux que personne — on m’a nommé un Jean Marant parmi les plus hardis —, ont risqué leur peau plus d’une fois pour nous faire tenir. Ils sont passés au mois de mars, encore en avril, forçant le chenal de nuit, déchargeant en hâte sous les traits, repartant avant le jour. Le dernier passage, à ce qu’on m’a rapporté, fut vers la fin de juin ; après quoi la mer s’est refermée pour de bon. Sans ces hommes, la ville fût tombée bien plus tôt. Mais quelques barques ne remplissent pas les greniers d’une cité assiégée.
Il vous a fallu prendre une décision dure : chasser hors des murs une partie du peuple. Parlez-nous-en.
C’est la chose qui me pèsera le plus longtemps, et je ne m’en cacherai pas. Quand il fut clair que les vivres ne dureraient pas pour tous, j’ai fait sortir de la ville ceux qu’elle ne pouvait plus nourrir : les pauvres gens, les vieillards, les femmes, les petits enfants, tous ceux qui ne portaient pas les armes et n’avaient pas de quoi se nourrir eux-mêmes. Un grand nombre, plusieurs milliers en tout je crois, sans que j’en aie tenu le compte exact. Je les ai fait ouvrir les portes et pousser au-dehors, vers les lignes anglaises. Un capitaine qui veut tenir sa place doit réduire le nombre des bouches, ou il tombe d’autant plus vite et tout le monde périt ensemble. Je l’ai su en le faisant, et cela ne l’a pas rendu moins amer. On ne commande pas cela le cœur léger.
Que sont-ils devenus, ces gens que vous avez chassés ?
Je ne le sais pas au vrai, et je ne veux pas dire ce que je n’ai pas vu. Ils sont sortis par troupes, entre nos murs et le camp du roi d’Angleterre, dans un pays ravagé où il n’y a plus rien. On m’a dit tantôt qu’on les avait laissés passer au travers des lignes, et même qu’on leur avait donné du pain et quelque argent par pitié ; on m’a dit tantôt le contraire, qu’on les avait repoussés vers nos portes que je ne pouvais plus rouvrir, et qu’ils étaient demeurés là, entre les deux, à mourir de faim et de froid. Les deux bruits courent. De ceux qui sont sortis, je n’ai rien revu, et leur sort est une chose que je porte sans en connaître la fin.
Pendant tout ce temps, vous attendiez le roi de France. Sur quoi comptiez-vous ?
Sur son devoir, et sur sa parole. Calais est sa ville, ma garnison est à lui, et j’avais charge de tenir jusqu’à ce qu’il vînt. Je savais bien que son ost avait été rudement mené à Crécy, et qu’il lui fallait du temps pour rassembler de nouveau ses gens ; ces choses ne se font pas en un jour. Mais je ne doutais pas qu’il vînt. Un roi ne laisse pas prendre sous ses yeux une place de cette importance sans paraître au moins pour la secourir. J’ai fait tenir mes hommes sur cette certitude-là, mois après mois : il vient, il faut durer jusqu’à lui. C’est ce que je leur disais, et c’est ce que je croyais.
Vous lui avez écrit, dit-on, quand les vivres furent à leur fin.
Je lui ai fait tenir une lettre à la fin de juin, quand j’ai vu qu’il n’y avait plus de quoi durer. Je lui mandais la vérité, sans la farder : que nous avions mangé nos chevaux, nos chiens, tout ce qui se pouvait manger dans la ville, et qu’il ne restait plus rien ; que si l’on ne nous secourait promptement, il me faudrait rendre la place ou voir mes gens périr de faim à leur poste. Je lui écrivais que nous étions résolus à tenir jusqu’au bout, mais qu’un homme ne se bat pas le ventre vide, et que le bout était proche. On m’a dit depuis que cette lettre est tombée aux mains du roi d’Angleterre, qui l’aurait lue avant qu’elle parvînt à qui de droit. Si cela est, il aura su par ma main même à quel point nous étions à bout.
Et l’ost du roi de France a fini par paraître, du côté de Sangatte.
Oui, et ce fut le moment le plus dur de tout le siège, plus dur encore que la faim. Vers la fin de juillet, on a vu paraître ses gens sur les hauteurs, du côté de Sangatte, bannières déployées. D’abord une avant-garde, puis, le vingt-septième jour de juillet, le gros de l’ost, tout le camp français en vue de nos murs. Vous ne pouvez savoir ce que fut cette joie dans la ville : des hommes qui ne tenaient plus debout se sont hissés sur les remparts pour voir de leurs yeux les enseignes du roi. Nous nous disions : voilà, il est venu, l’épreuve s’achève. Je regardais ces feux au loin, la nuit, et je pensais que dans deux jours peut-être nous serions délivrés.
Mais l’armée du roi s’est retirée sans combattre. Comment la nouvelle est-elle tombée dans la place ?
Comme un coup à l’estomac d’un homme déjà affamé. L’ost est demeuré là quelques jours, en vue de nous, sans forcer le passage. Entre lui et nous il y avait les marais, les eaux, le pont de Nieulay que les Anglais tenaient bien, et tout autour leur camp de bois hérissé. Le roi mon sire aura jugé la chose impossible sans y perdre son armée — je ne suis pas à sa place pour en décider. Des légats du pape allaient et venaient, dit-on, pour ménager quelque accord ; il n’en est rien sorti. Et puis, au commencement de ce mois d’août, un matin, les hauteurs de Sangatte étaient vides. L’ost s’était retiré dans la nuit, sans combattre. Quand mes gens ont vu la place nette où étaient les feux la veille, il y a eu un grand silence sur la muraille. Chacun a compris, sans qu’on le dît, qu’il n’y aurait pas de secours.
C’est alors que vous avez résolu de traiter.
Il n’y avait plus rien d’autre à faire. Le secours était parti, les vivres étaient nuls, mes hommes ne pouvaient plus tenir la muraille. Rester ainsi, c’était les laisser mourir de faim à leur poste, et voir au bout la ville prise d’assaut — et une ville prise d’assaut, vous savez ce qu’il en advient : elle est livrée au fer et au pillage, sans quartier pour personne, ni femme ni enfant. J’ai fait savoir aux Anglais que j’étais prêt à composer. C’est messire Gautier de Manny qui est venu traiter du côté du roi d’Angleterre. Je n’ai demandé qu’une chose, et je l’ai demandée avec toute l’instance dont j’étais capable : qu’on épargnât les gens de la ville et ma garnison, qu’on ne fît pas passer par l’épée ceux qui avaient tant enduré. Pour le reste, je n’étais plus en état de poser des conditions. Nous nous rendons à merci.
Et maintenant, messire ? Comment cela va-t-il se faire ?
Ainsi qu’on l’exige de qui se rend à merci. Je sortirai avec quelques bourgeois de la ville, nus-pieds, en chemise, la hart au cou, portant les clefs de Calais et du château pour les remettre entre les mains du roi d’Angleterre. C’est l’usage, quand une place se livre sans conditions : le vaincu s’humilie et remet tout à la volonté du vainqueur. Je le ferai sans honte. Il n’y a pas de honte à rendre les clefs d’une ville qu’on a tenue onze mois, qu’on a défendue jusqu’à la dernière miette de pain. Ce qui me pèse, ce n’est pas la corde au cou ; c’est de ne savoir ce qu’il adviendra de ceux qui vont se livrer avec moi. Le roi d’Angleterre est resté onze mois devant ces murs, retenu là par notre entêtement ; nul ne sait de quelle humeur il nous recevra, ni ce qu’il voudra faire de nous. J’ai mis ma foi en sa merci, faute d’autre chose. À cette heure, je remets les clefs, et j’attends. Le reste ne dépend plus de moi.