Le roi d’Angleterre met le siège devant Calais
Au lendemain de sa victoire en Ponthieu, le roi d’Angleterre a porté ses gens sur le rivage de la mer et investi Calais. Plutôt que de donner l’assaut à une place réputée des plus fortes, il fait élever autour d’elle une véritable ville de planches que les siens nomment déjà « Villeneuve-la-Hardie ». Combien de temps tiendra le gouverneur Jean de Vienne ? Le roi de France viendra-t-il secourir les siens ? Nul, à cette heure, ne saurait le dire.
Le roi d’Angleterre, après avoir défait l’ost de France près de Crécy le mois dernier, n’a pas marché sur Paris comme d’aucuns le redoutaient. Jugeant peut-être ses gens trop éprouvés pour une telle entreprise, ou voulant assurer ses arrières avant toute autre chose, il a tourné vers le nord et conduit son armée le long du rivage, par Montreuil, Étaples et le Boulonnais, jusqu’à se présenter, le quatrième jour de ce mois de septembre, devant les murs de Calais.
Or Calais n’est pas une place que l’on emporte d’un coup de main. Assise au milieu de terres basses que la mer envahit à chaque marée, ceinte de marais et de fossés pleins d’eau, défendue par un double rempart, elle passe pour l’une des plus malaisées à réduire de tout ce pays. Aussi le roi d’Angleterre paraît-il avoir renoncé d’emblée à l’assaut : il s’est résolu à l’investir et à l’affamer, et fait dresser autour d’elle un camp si vaste et si ordonné que ses gens l’appellent déjà une ville neuve.
Dedans commande messire Jean de Vienne, à qui le roi de France a confié la garde de la place, avec une garnison de chevaliers et de gens d’armes d’Artois. C’est de la résolution de cet homme, du nombre et des vivres de ses gens, et de ce que voudra faire le roi Philippe, que dépend tout ce qui adviendra ici. À ce jour, rien n’en est arrêté.
De Crécy au rivage de la mer
Au sortir de la bataille, le roi d’Angleterre s’est attardé quelques jours sur le champ, le temps, dit-on, d’ensevelir les morts et de reconnaître les grands seigneurs tombés. Puis, voyant que le roi de France cherchait à le cerner et estimant n’avoir point assez de forces pour pousser plus avant dans le royaume, il a repris sa marche vers le septentrion, ravageant le pays sur son passage — le Ponthieu, le Montreuillois, le Boulonnais jusque vers Wissant.
Cette route n’est pas sans dessein. En gagnant cette côte, le roi d’Angleterre se rapproche au plus près de son île, dont une étroite mer seulement le sépare, et des terres de Flandre où il compte des amis. Là, il peut recevoir par mer hommes, vivres et engins, et tenir le siège aussi longtemps qu’il le voudra sans craindre d’être coupé des siens. C’est, à tout prendre, le choix d’un prince qui ne veut pas lâcher prise.
Pourquoi Calais, et non une autre place
Le choix de ce port n’étonne pas ceux qui connaissent le pays. Calais regarde l’Angleterre par-dessus le détroit le plus resserré : c’est, de toute la côte, le point d’où l’on passe le plus aisément d’une rive à l’autre. Tenir Calais, ce serait pour le roi d’Angleterre disposer d’une porte ouverte sur le royaume de France, par où faire entrer à son gré ses armées les années à venir.
À cela s’ajoute le voisinage de la Flandre, dont les villes sont liées à l’Angleterre par le négoce, et singulièrement par la laine que ses bateaux y portent et dont vivent les métiers flamands. Un roi qui tient ce rivage tient aussi un grand levier sur ces cités riches et remuantes, dont l’amitié lui est précieuse dans sa querelle contre le roi de France.
Reste qu’on ne sait, à cette heure, jusqu’où vont les vues du roi d’Angleterre : veut-il faire de Calais une simple prise de guerre, ou la garder pour y asseoir durablement son pouvoir ? Le siège seul le dira, et nous nous garderons d’en juger avant l’heure.
Une « ville neuve » dressée autour de la place
Ce que les voyageurs rapportent du camp anglais a de quoi surprendre. Plutôt que de loger ses gens sous la tente, exposés aux pluies et aux vents de cet automne, le roi d’Angleterre a fait bâtir, au sud-ouest de la ville, entre Calais et les eaux qui l’entourent, tout un assemblage de maisons de bois et de chaume, avec des rues bien tracées, des places, et de quoi tenir marché. Ses gens l’ont surnommée « Villeneuve-la-Hardie ».
Le dessein est clair : ce n’est pas le camp d’une armée qui s’apprête à donner l’assaut et à repartir, mais l’installation d’hommes qui entendent demeurer. En enserrant ainsi la place du côté de la terre, et en se faisant ravitailler par la mer, le roi d’Angleterre veut couper Calais de tout secours et la réduire par la faim plutôt que par les armes. C’est une manière de guerre lente, où le temps compte autant que le courage.
Combien de temps une telle entreprise peut durer, nul ne le sait. Une place bien pourvue de vivres et résolue à tenir peut lasser un assiégeant ; un assiégeant patient et bien servi par la mer peut, à l’inverse, venir à bout des plus fortes murailles. Tout, ici, est encore à jouer.
Jean de Vienne, et le secours qu’on attend du roi
Dans la place, le commandement est aux mains de messire Jean de Vienne, chevalier que le roi de France a établi gouverneur de Calais, secondé d’une garnison de gens d’armes d’Artois. Du nombre exact de ses hommes et de l’état de ses greniers, on ne sait rien de sûr : ce qu’en disent les uns et les autres ne s’accorde pas, et il convient ici de se défier des chiffres que chacun grossit ou diminue à sa guise.
La grande question, sur toutes les lèvres, est celle du secours. Le roi Philippe, qui vient d’éprouver à Crécy un revers que l’on dit cruel, laissera-t-il prendre sous ses yeux une ville de son royaume, et de cette importance ? Rassemblera-t-il une nouvelle armée pour la dégager, et l’osera-t-il après ce qu’il a vu en Ponthieu ? Nul, à Calais comme ailleurs, ne peut le dire à cette heure.
Ainsi commence devant Calais une épreuve dont l’issue tient à trop d’inconnues pour qu’on la devine : la fermeté des assiégés, l’abondance ou la disette de leurs vivres, la patience de l’assiégeant, et par-dessus tout la résolution du roi de France. Nous rapporterons, jour après jour, ce qui pourra s’en savoir.