← Retour à l’édition Guerre

Le roi d’Angleterre met le siège devant Calais

Au lendemain de sa victoire en Ponthieu, le roi d’Angleterre a porté ses gens sur le rivage de la mer et investi Calais. Plutôt que de donner l’assaut à une place réputée des plus fortes, il fait élever autour d’elle une véritable ville de planches que les siens nomment déjà « Villeneuve-la-Hardie ». Combien de temps tiendra le gouverneur Jean de Vienne ? Le roi de France viendra-t-il secourir les siens ? Nul, à cette heure, ne saurait le dire.

Le chroniqueur militaire 12 septembre 1346, 08h00 6 min de lecture
Armée de chevaliers et d'hommes d'armes investissant une ville fortifiée, avec cavalerie au centre, infanterie et engins de siège à droite, murailles et tours de la cité à gauche
Anonyme, miniature représentant le siège de Calais (1346-1347), XVe siècle — domaine public (Wikimedia Commons).

Le roi d’Angleterre, après avoir défait l’ost de France près de Crécy le mois dernier, n’a pas marché sur Paris comme d’aucuns le redoutaient. Jugeant peut-être ses gens trop éprouvés pour une telle entreprise, ou voulant assurer ses arrières avant toute autre chose, il a tourné vers le nord et conduit son armée le long du rivage, par Montreuil, Étaples et le Boulonnais, jusqu’à se présenter, le quatrième jour de ce mois de septembre, devant les murs de Calais.

Or Calais n’est pas une place que l’on emporte d’un coup de main. Assise au milieu de terres basses que la mer envahit à chaque marée, ceinte de marais et de fossés pleins d’eau, défendue par un double rempart, elle passe pour l’une des plus malaisées à réduire de tout ce pays. Aussi le roi d’Angleterre paraît-il avoir renoncé d’emblée à l’assaut : il s’est résolu à l’investir et à l’affamer, et fait dresser autour d’elle un camp si vaste et si ordonné que ses gens l’appellent déjà une ville neuve.

Dedans commande messire Jean de Vienne, à qui le roi de France a confié la garde de la place, avec une garnison de chevaliers et de gens d’armes d’Artois. C’est de la résolution de cet homme, du nombre et des vivres de ses gens, et de ce que voudra faire le roi Philippe, que dépend tout ce qui adviendra ici. À ce jour, rien n’en est arrêté.

De Crécy au rivage de la mer

Au sortir de la bataille, le roi d’Angleterre s’est attardé quelques jours sur le champ, le temps, dit-on, d’ensevelir les morts et de reconnaître les grands seigneurs tombés. Puis, voyant que le roi de France cherchait à le cerner et estimant n’avoir point assez de forces pour pousser plus avant dans le royaume, il a repris sa marche vers le septentrion, ravageant le pays sur son passage — le Ponthieu, le Montreuillois, le Boulonnais jusque vers Wissant.

Cette route n’est pas sans dessein. En gagnant cette côte, le roi d’Angleterre se rapproche au plus près de son île, dont une étroite mer seulement le sépare, et des terres de Flandre où il compte des amis. Là, il peut recevoir par mer hommes, vivres et engins, et tenir le siège aussi longtemps qu’il le voudra sans craindre d’être coupé des siens. C’est, à tout prendre, le choix d’un prince qui ne veut pas lâcher prise.

Pourquoi Calais, et non une autre place

Le choix de ce port n’étonne pas ceux qui connaissent le pays. Calais regarde l’Angleterre par-dessus le détroit le plus resserré : c’est, de toute la côte, le point d’où l’on passe le plus aisément d’une rive à l’autre. Tenir Calais, ce serait pour le roi d’Angleterre disposer d’une porte ouverte sur le royaume de France, par où faire entrer à son gré ses armées les années à venir.

À cela s’ajoute le voisinage de la Flandre, dont les villes sont liées à l’Angleterre par le négoce, et singulièrement par la laine que ses bateaux y portent et dont vivent les métiers flamands. Un roi qui tient ce rivage tient aussi un grand levier sur ces cités riches et remuantes, dont l’amitié lui est précieuse dans sa querelle contre le roi de France.

Reste qu’on ne sait, à cette heure, jusqu’où vont les vues du roi d’Angleterre : veut-il faire de Calais une simple prise de guerre, ou la garder pour y asseoir durablement son pouvoir ? Le siège seul le dira, et nous nous garderons d’en juger avant l’heure.

Une « ville neuve » dressée autour de la place

Ce que les voyageurs rapportent du camp anglais a de quoi surprendre. Plutôt que de loger ses gens sous la tente, exposés aux pluies et aux vents de cet automne, le roi d’Angleterre a fait bâtir, au sud-ouest de la ville, entre Calais et les eaux qui l’entourent, tout un assemblage de maisons de bois et de chaume, avec des rues bien tracées, des places, et de quoi tenir marché. Ses gens l’ont surnommée « Villeneuve-la-Hardie ».

Le dessein est clair : ce n’est pas le camp d’une armée qui s’apprête à donner l’assaut et à repartir, mais l’installation d’hommes qui entendent demeurer. En enserrant ainsi la place du côté de la terre, et en se faisant ravitailler par la mer, le roi d’Angleterre veut couper Calais de tout secours et la réduire par la faim plutôt que par les armes. C’est une manière de guerre lente, où le temps compte autant que le courage.

Combien de temps une telle entreprise peut durer, nul ne le sait. Une place bien pourvue de vivres et résolue à tenir peut lasser un assiégeant ; un assiégeant patient et bien servi par la mer peut, à l’inverse, venir à bout des plus fortes murailles. Tout, ici, est encore à jouer.

Jean de Vienne, et le secours qu’on attend du roi

Dans la place, le commandement est aux mains de messire Jean de Vienne, chevalier que le roi de France a établi gouverneur de Calais, secondé d’une garnison de gens d’armes d’Artois. Du nombre exact de ses hommes et de l’état de ses greniers, on ne sait rien de sûr : ce qu’en disent les uns et les autres ne s’accorde pas, et il convient ici de se défier des chiffres que chacun grossit ou diminue à sa guise.

La grande question, sur toutes les lèvres, est celle du secours. Le roi Philippe, qui vient d’éprouver à Crécy un revers que l’on dit cruel, laissera-t-il prendre sous ses yeux une ville de son royaume, et de cette importance ? Rassemblera-t-il une nouvelle armée pour la dégager, et l’osera-t-il après ce qu’il a vu en Ponthieu ? Nul, à Calais comme ailleurs, ne peut le dire à cette heure.

Ainsi commence devant Calais une épreuve dont l’issue tient à trop d’inconnues pour qu’on la devine : la fermeté des assiégés, l’abondance ou la disette de leurs vivres, la patience de l’assiégeant, et par-dessus tout la résolution du roi de France. Nous rapporterons, jour après jour, ce qui pourra s’en savoir.

Le contexte

La guerre dure depuis 1337 entre les couronnes de France et d’Angleterre, le roi d’Angleterre revendiquant la couronne de France comme petit-fils, par sa mère, du roi Philippe le Bel.

Le 26 août dernier, près de Crécy en Ponthieu, l’ost de France a été défait et mis en déroute ; plusieurs grands seigneurs y ont trouvé la mort.

Calais est un port du détroit qui sépare la France de l’Angleterre, voisin des terres de Flandre, dont les villes sont liées à l’Angleterre par le négoce de la laine.

Le roi d’Angleterre dispose depuis quelques années d’une forte supériorité sur la mer, qui lui permet de ravitailler ses armées par les flots.

État des informations

Cet article s’en tient à ce qui pouvait se savoir au 12 septembre 1346, alors que le siège ne fait que commencer. Nous ne préjugeons ni de sa durée, ni de son issue, ni de la venue d’un secours. Les chiffres relatifs aux forces en présence proviennent de récits qui divergent et sont donnés sous toute réserve.

Ce que l’on sait

  • Après sa victoire de Crécy (26 août 1346), le roi d’Angleterre a conduit son armée vers le nord, le long de la côte, jusqu’à se présenter devant Calais le 4 septembre 1346.
  • Renonçant à l’assaut d’une place réputée très forte, il a entrepris d’investir Calais et fait élever un vaste camp retranché, surnommé « Villeneuve-la-Hardie ».
  • Calais est défendue par une double enceinte, des marais et des fossés inondés par la marée, ce qui rend tout assaut direct difficile.
  • La place est tenue par le gouverneur Jean de Vienne, avec une garnison de gens d’armes d’Artois.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre exact des défenseurs et l’état des vivres dans la place ne sont pas connus avec certitude.
  • On ignore combien de temps Calais pourra tenir, et de quelle manière le siège se conduira.
  • On ne sait si le roi de France réunira une armée pour secourir la ville, ni s’il l’osera après le revers de Crécy.
  • Les véritables desseins du roi d’Angleterre sur Calais — simple prise de guerre ou possession durable — restent obscurs.

Sources historiques utilisées

secondary

Siège de Calais (1346-1347) — Wikipédia (FR)

Investissement de Calais le 4 septembre 1346, construction du camp retranché « Villeneuve-la-Hardie », commandement de Jean de Vienne, position défensive (double rempart, marais, terrains inondés à marée), intérêt stratégique de Calais comme tête de pont.

secondary

Chevauchée d’Édouard III (1346) — Wikipédia (FR)

Marche du roi d’Angleterre après Crécy vers le nord (Montreuil, Étaples, Boulonnais, Wissant) jusqu’à Calais, renoncement à marcher sur Paris faute de forces, choix de la côte (proximité de l’Angleterre et de la Flandre).

secondary

Guerre de Cent Ans — Wikipédia (FR)

Cadre du conflit depuis 1337, revendication dynastique du roi d’Angleterre, enjeu de la Flandre et du négoce de la laine, supériorité navale anglaise.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent une chronique militaire de septembre 1346, au tout début du siège. Aucune information postérieure au 12 septembre 1346 n’y est introduite ; la durée et l’issue du siège ne sont pas anticipées, et les chiffres sur les forces, divergents selon les récits, sont rapportés sous réserve.

Articles liés

À la une

Désastre en Ponthieu : la fleur de la chevalerie taillée en pièces devant Crécy

Les nouvelles nous parviennent de cinq jours, confuses et grossies de bouche en bouche, mais elles concordent sur l’essentiel : le samedi 26 août, près de Crécy-en-Ponthieu, l’ost du roi de France s’est brisé contre les Anglais retranchés sur une crête. On dit la perte affreuse, et l’on pleure déjà de très grands noms. Nous rapportons ici ce qui remonte jusqu’à nous, sans pouvoir encore en mesurer toute l’étendue.

31 août 1346, 08h009 min
Contexte

Dans Calais assiégée : le gouverneur chasse les bouches inutiles

Depuis plusieurs semaines, des nouvelles filtrent au compte-gouttes des murs de Calais : le gouverneur Jean de Vienne aurait ordonné l’expulsion de plusieurs milliers d’habitants — les plus pauvres, ceux que l’on appelle déjà « les bouches inutiles » — pour ménager les vivres de la garnison. Pendant ce temps, la flotte anglaise resserre son étreinte sur le port. La ville tient, mais jusqu’à quand ?

15 avril 1347, 08h005 min
Entretien

« Nous avons tenu tant qu’un homme pouvait tenir » — Jean de Vienne, capitaine de Calais, au jour de la reddition

Onze mois durant, il a commandé la défense de Calais contre le roi d’Angleterre. Il a rationné, chassé hors des murs ceux que la ville ne pouvait plus nourrir, guetté un secours qui n’est pas venu. Le jour où la place se rend à merci, le capitaine Jean de Vienne raconte, sans détour, ce que fut ce siège vu du dedans : l’attente, la faim, l’ost du roi paru puis retiré à Sangatte, et la décision de traiter faute de tout espoir.

3 août 1347, 18h009 min