Après Crécy et le camp de Sangatte, on murmure sur la conduite des affaires du royaume
L’ost du roi a paru devant Calais, puis s’est retiré sans donner bataille, et la place est tombée. En moins d’une année, on a levé le ban et l’arrière-ban sans que la guerre tourne, tandis que pèsent les aides, la gabelle du sel et une monnaie qu’on dit affaiblie. Par les tavernes, les cloîtres et jusque dans les assemblées des bonnes villes, on s’interroge sur l’argent qu’engloutit cette guerre et l’on se demande tout bas si le roi est bien servi.
Il est des jours où le pays parle plus haut qu’à l’ordinaire, et celui-ci en est un. La nouvelle de Calais rendue est à peine descendue jusqu’à nous que déjà, sur les places et aux portes des églises, on la commente sans retenue. Non que le peuple s’étonne qu’une ville affamée finisse par ouvrir ses portes : cela, chacun le comprend. Ce qui trouble, ce qui fait baisser la voix et rapprocher les têtes, c’est autre chose : l’ost du roi a paru devant la place, à Sangatte, et s’en est retourné sans combattre. On a vu les bannières, on a espéré la délivrance, et l’on a vu les bannières s’éloigner.
Depuis Crécy, où l’an dernier tant de hauts seigneurs sont demeurés sur le champ, un sentiment sourd s’est installé, que la reddition de Calais ravive. On a levé le ban et l’arrière-ban, on a soldé des gens de guerre à grands frais, on a pris sur les bonnes villes et sur le plat pays des aides et des subsides comme on n’en avait guère vu ; et au bout de tout cela, une bataille perdue et un port livré. Le royaume paie et ne gagne pas : voilà le mot qui court, et il court vite.
Nous avons prêté l’oreille, ces derniers jours, à ce qui se dit dans les échoppes, aux étals des marchands, sous les cloîtres où l’on jase, et jusqu’aux propos que l’on rapporte des assemblées où les bonnes villes envoient leurs gens. Ce ne sont pas là paroles de sédition — nul, ou presque, ne s’en prend au roi lui-même —, mais un murmure inquiet sur la conduite des affaires, sur l’argent qu’engloutit la guerre, et sur ceux qui, autour du prince, la mènent et la conseillent.
Le retrait de Sangatte, et les deux façons de le lire
Tout part de là, ou presque. L’ost de France, longtemps attendu, s’est enfin porté devant Calais et s’est rangé, à la fin de juillet, sur les hauteurs de Sangatte, à portée de la ville assiégée. Puis, au bout de quelques jours, sans que l’on en soit venu aux armes, le roi a fait lever le camp et reprendre la route. Calais s’est rendue dans les jours qui ont suivi. De ce fait, sur lequel tout le monde s’accorde, on tire pourtant deux récits qui ne se ressemblent en rien.
Les uns — et ce ne sont pas les moins avisés en matière de guerre — tiennent que le roi a fait sagement. La place, disent-ils, était couverte de marais, d’eaux dormantes et de fossés, et les Anglais s’y étaient fortifiés d’un camp à double enceinte dont les passages étaient coupés ou noyés ; forcer cela de front, c’eût été courir tout droit à un second Crécy, et perdre en un soir ce qui restait de chevalerie au royaume. Mieux valait, selon eux, ne pas jeter l’ost contre des retranchements qu’on ne pouvait rompre. On ajoute que des légats du pape allèrent et vinrent entre les camps pour ménager un accord, et que le roi d’Angleterre s’y refusa.
Les autres n’entendent rien de tel. Ils voient un roi qui paraît, qui regarde, et qui s’en va ; une grande armée levée à grands frais et renvoyée sans coup férir ; une ville qu’on avait juré de secourir et qu’on abandonne à la corde au cou. Faiblesse, disent les plus rudes ; incapacité de forcer le passage, ou pis encore, disent d’autres à voix basse, un cœur qui manque à l’heure du danger. Entre la prudence qu’invoquent les premiers et la défaillance que reprochent les seconds, le pays ne sait auquel se ranger, et c’est bien ce partage qui le tourmente.
Ce que la guerre coûte : les aides, la gabelle, la monnaie affaiblie
Car derrière le murmure sur les armes, il y a le murmure sur l’argent, et celui-là est plus ancien. On ne fait pas la guerre sans deniers, chacun le sait ; mais rarement en avait-on tant demandé au royaume, et de tant de manières. Aides sur les marchandises, tailles et fouages levés feu par feu, dons et subsides sollicités des bonnes villes et du clergé : depuis des années, les demandes se succèdent, et campagne après campagne, on lève le ban et l’arrière-ban, obligeant chacun au service d’ost selon son rang.
La gabelle du sel, surtout, revient sans cesse dans les plaintes. Depuis qu’au commencement de ces années le roi a mis sa main sur le sel, en a fait garder les greniers et en a haussé le prix, on tient cette exaction pour l’une des plus dures, car elle atteint le pauvre comme le riche, la salaison du hareng comme la table du seigneur. « Le roi vend le sel que Dieu donne pour rien », entend-on grommeler aux marchés ; le mot est injuste, peut-être, mais il dit l’humeur.
À cela s’ajoute le grief de la monnaie. On se plaint que les espèces ne valent plus ce qu’elles disaient valoir, que le roi et son Conseil les ont affaiblies pour y gagner, et que le marchand ne sait plus, d’une saison à l’autre, ce que pèse sa bourse. Les changes en pâtissent, les prix montent, et l’on rappelle avec regret le temps d’une monnaie forte. De ces mutations, les gens d’Église et les marchands sont les plus prompts à murmurer, car ce sont eux qui en comptent d’abord la perte.
Les bonnes villes et la noblesse murmurent, et l’on cherche des coupables
Ce mécontentement n’est pas nouveau, et il a déjà trouvé sa tribune. On se souvient qu’il y a quelques années, les états assemblés pour aviser aux affaires du royaume avaient parlé haut de la monnaie et des exactions, et que le clergé comme la noblesse avaient réclamé qu’on revînt à une bonne et ferme monnaie et qu’on ménageât le pays. Depuis, les bonnes villes ont pris l’habitude d’envoyer leurs gens quand on requiert leur aide, et de ne l’accorder qu’à conditions débattues. On assure aujourd’hui, dans plus d’une échoppe, qu’il faudra bien convoquer de nouveau les états pour trouver de quoi tenir la guerre ; mais ce n’est là qu’un bruit de ville, et rien n’est arrêté que nous sachions.
La noblesse, elle, n’a pas la même plainte, mais elle a la sienne. Depuis Crécy, où tant des siens sont tombés, elle cherche à qui imputer le désastre, et les reproches volent. On accuse le gué de la Blanchetaque d’avoir été mal gardé, et l’on nomme Godemar du Fay, à qui la garde en était commise, comme si un seul homme eût pu fermer aux Anglais un passage que la marée découvrait. On se renvoie aussi le désordre de la journée : les uns blâment l’indiscipline de la chevalerie, qui se rua sans attendre l’ordre ; les autres, ceux qui donnaient cet ordre.
Et l’on va plus loin, jusqu’à parler de trahison. On prête au roi, dans la fureur de la déroute, d’avoir crié qu’on tuât « cette ribaudaille » qui lui barrait le chemin ; le mot passe de bouche en bouche, on le répète en frissonnant, mais nul ne l’a recueilli de source sûre, et il est de ceux que le malheur invente après coup. D’autres soupçonnent des intelligences secrètes, des conseillers vendus, des ordres mal portés à dessein. De preuve, il n’y en a point ; mais quand une grande armée est défaite, le peuple veut un coupable, et il en fabrique faute d’en tenir un.
Un vieux doute sur la couronne, réveillé par les revers
Sous tout cela dort une question plus ancienne encore, que les revers réveillent : celle du droit à la couronne. On n’a pas oublié qu’à la mort du dernier des fils de Philippe le Bel, voici près de vingt ans, la couronne se trouva sans héritier mâle en droite ligne, et que les pairs du royaume, assemblés, écartèrent le roi d’Angleterre — petit-fils pourtant de Philippe le Bel par sa mère — pour donner le royaume à Philippe de Valois, plus proche par les mâles. Le roi d’Angleterre n’a jamais souscrit à ce choix, et c’est de cette querelle que toute la guerre est née.
Cette décision-là, personne parmi nous ne la conteste : le royaume ne se transmet pas par les femmes, telle est la coutume, et les pairs en ont jugé selon le droit. Mais les malheurs ont ceci de mauvais qu’ils font ressortir les vieilles disputes. Chaque défaite, chaque ville perdue, l’Anglais s’en sert pour crier qu’il est le vrai roi, et il ne manque pas de gens, dans les terres qu’il traverse, pour lui prêter l’oreille par crainte ou par calcul. Ce n’est pas que le pays doute de son roi ; c’est que le pays voudrait le voir vaincre, pour que le doute se taise.
Voilà où en sont les esprits en cet été. Ni révolte, ni reniement : un royaume las qui paie sans voir de fruit, qui pleure encore ses morts de Ponthieu, et qui, entre la prudence qu’on loue et la faiblesse qu’on reproche, ne sait plus tout à fait ce qu’il doit espérer de la guerre. Le roi et son Conseil savent-ils ce qui se dit dans les bonnes villes ? On aimerait le croire ; car un murmure qu’on n’écoute pas grossit, et rien ne se répare qui d’abord n’est entendu.