Dans Calais assiégée : le gouverneur chasse les bouches inutiles
Depuis plusieurs semaines, des nouvelles filtrent au compte-gouttes des murs de Calais : le gouverneur Jean de Vienne aurait ordonné l’expulsion de plusieurs milliers d’habitants — les plus pauvres, ceux que l’on appelle déjà « les bouches inutiles » — pour ménager les vivres de la garnison. Pendant ce temps, la flotte anglaise resserre son étreinte sur le port. La ville tient, mais jusqu’à quand ?
Ce qui parvient de Calais est maigre, fragmentaire, souvent contradictoire. La ville est cernée depuis le début du mois de septembre de l’année passée : hors les murs, les Anglais ont élevé un camp retranché que l’on dit formidable, une cité de bois et de toile baptisée Villeneuve-la-Hardie, d’où le roi d’Angleterre tient son siège sans hâte apparente. Les nouvelles ne franchissent les lignes qu’au péril de ceux qui les portent, et les récits qui nous arrivent ici portent les traces de ce passage risqué : lacunaires, datés de plusieurs semaines, parfois contredits par des témoignages ultérieurs.
Il semble néanmoins établi que le gouverneur Jean de Vienne a pris, au plus fort de l’hiver, une décision aussi cruelle que calculée : chasser hors des murs une partie de la population civile — les plus démunis, ceux qui ne peuvent se nourrir seuls et consomment des réserves que la garnison juge désormais trop précieuses. Le nombre des expulsés fait débat selon les sources : on évoque entre dix-sept cents et trois mille âmes.
Une décision de survie militaire
La logique de Jean de Vienne, telle qu’on peut la reconstituer à partir des récits parvenus jusqu’à nous, est celle de tout commandant acculé à un siège long : réduire le nombre de bouches pour allonger la durée de résistance. Dans une ville que l’on estimait à six ou huit mille habitants avant l’investissement anglais, la présence de plusieurs milliers de non-combattants sans ressources propres représentait une ponction quotidienne sur des greniers qui ne se remplissent plus.
On rapporte que le gouverneur aurait fait promulguer une ordonnance expulsant ceux qui ne disposaient ni de provisions ni de moyens pour en acquérir. La mesure visait les indigents, les vieillards, les femmes et les enfants sans soutien — les « bouches inutiles » selon l’expression qui court ici. Ce vocabulaire brutal dit à lui seul la froideur comptable de la décision : dans le registre d’un siège, un être humain se réduit à sa consommation de vivres.
Quelle qu’en soit la part de calcul, la mesure témoigne que Calais n’est plus seulement une place assiégée : c’est une ville en train de mourir lentement, gouvernée par la loi impitoyable du rationnement.
Le sort incertain des expulsés
C’est sur ce point que les témoignages se contredisent le plus. Certains affirment que les Anglais ont laissé passer les expulsés, leur accordant même, dit-on, du pain et quelques pièces de monnaie avant de les relâcher vers le sud. D’autres récits, plus sombres, rapportent que les malheureux ont été repoussés vers les lignes anglaises sans que celles-ci s’ouvrent, et qu’ils ont erré, affamés, entre les remparts de la ville et les fortifications du camp ennemi, jusqu’à périr de froid et de faim dans cet entre-deux que personne ne voulait leur laisser traverser.
Nous ne sommes pas en mesure de trancher. Les deux versions circulent, peut-être parce que deux traitements différents ont été réservés à des groupes distincts, ou peut-être parce que la réalité, plus nuancée, s’est décomposée en récits contradictoires au fil des témoignages. Ce que l’on sait avec certitude, c’est que ces hommes et ces femmes ont quitté la cité sans garantie aucune de leur sort.
La flotte anglaise ferme le port
Si la ville pouvait encore espérer des secours par mer au cours des premiers mois du siège — et l’on sait que des corsaires hardis ont tenté, avec un succès inégal, de faire entrer des vivres dans le port —, le printemps a vu la situation changer radicalement. Les Anglais ont concentré en rade de Calais une flotte considérable : les estimations dont nous disposons évoquent une centaine de navires ou davantage, disposés de manière à interdire tout accès au port.
Des obstructions ont par ailleurs été aménagées dans le chenal même : bateaux coulés, pieux, ouvrages de fortune qui réduisent à néant les possibilités de ravitaillement par la mer. Le roi d’Angleterre semble avoir compris que la victoire ne viendra pas d’un assaut — les murs de Calais sont solides et Jean de Vienne en défend chaque pierre — mais de l’épuisement méthodique des réserves.
Pour la population qui tient encore, c’est une nouvelle qui ferme la dernière porte. La terre est tenue par les Anglais, la mer l’est désormais tout autant. Calais ne peut plus compter que sur elle-même, et sur l’espoir — de plus en plus mince à mesure que les semaines passent — que le roi de France paraisse enfin en force pour contraindre l’assiégeant à lever le camp.
Le roi de France viendra-t-il ?
C’est la question qui obsède tous ceux qui suivent depuis ici le sort de la place. Philippe VI a subi, le 26 août dernier sur la plaine de Crécy, une défaite dont on commence à mesurer la portée : ses meilleurs chevaliers y ont péri, ses alliés ont été mis en déroute, et sa capacité à rassembler à nouveau une armée suffisante est sujet à débat. Néanmoins, on ne peut concevoir qu’un roi de France abandonne sans réagir l’une des places les plus importantes de sa couronne sur la mer du Nord.
Des bruits courent selon lesquels des préparatifs sont en cours, que des troupes se rassemblent. Mais les mois passent, et Calais attend toujours. Jean de Vienne, dit-on, a fait savoir à plusieurs reprises au roi sa situation et son besoin urgent de secours. Que ces appels aient abouti, et en quels termes, nous l’ignorons. Le silence qui règne autour de cette question est peut-être lui aussi une réponse.