Pourquoi Saint-Cloud ? Le choix d’éloigner les Conseils de Paris interroge
Officiellement, il s’agit de mettre la représentation nationale à l’abri. Politiquement, déplacer les assemblées revient aussi à changer le théâtre et le public de la crise.
Une assemblée ne se déplace jamais innocemment. En ordonnant la réunion des Conseils à Saint-Cloud, les Anciens ne modifient pas seulement une adresse. Ils changent l’air politique autour des représentants. Paris, ses clubs, ses spectateurs, ses habitudes d’intervention et ses rumeurs sont tenus à distance.
Un pouvoir réservé aux seuls Anciens
Le décret voté ce matin aux Tuileries s’appuie sur un pouvoir bien réel. La Constitution du 5 fructidor an III réserve au seul Conseil des Anciens le droit de changer la résidence du Corps législatif. Son article 102 le formule sans détour : « Le Conseil des Anciens peut changer la résidence du Corps législatif ; il indique, en ce cas, un nouveau lieu et l’époque à laquelle les deux Conseils sont tenus de s’y rendre. » L’article 103 ajoute que, dès le décret rendu, aucune des deux assemblées ne peut plus délibérer dans la commune où elle siégeait, et l’article 104 range parmi les coupables les directeurs qui tarderaient à sceller et promulguer l’acte.
La conséquence est lourde de sens. Les Cinq-Cents n’ont pas voté ce transfert et ne peuvent s’y opposer : ils sont seulement tenus de s’y rendre. Le décret ne se présente donc pas comme une proposition entre chambres, mais comme un ordre, que l’article 102 déclare lui-même irrévocable et qui contraint jusqu’au Directoire à l’exécuter. Or ce même article n’exige ni motif prouvé, ni distance minimale. Il laisse aux Anciens une latitude presque entière sur le lieu et la date. C’est dans ce vide que loge toute l’ambiguïté du jour : un pouvoir conçu « pour la sûreté » de la République, mais sans garde-fou sur les raisons invoquées.
La sûreté invoquée, la preuve absente
L’argument officiel est précisément celui de la sécurité. Un complot menacerait la représentation nationale ; l’en éloigner serait prudence. Mais aucune preuve publique n’étaye ce complot, et la même prudence produit un autre effet : elle place les Conseils dans un espace plus facile à entourer, à filtrer, à surveiller par la force armée confiée à Bonaparte.
Un ancien palais de roi, clos de grilles
Encore faut-il mesurer où l’on envoie les députés. Saint-Cloud est un château situé à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Paris. Ancienne résidence royale, acquise pour Marie-Antoinette en 1785, devenue bien national puis laissée inhabitée, il s’ouvre sur un vaste parc clos de murs et de grilles. Les séances sont prévues dans les deux ailes du palais, la répartition précise des salles restant à fixer. Là où les Anciens siégeaient aux Tuileries et les Cinq-Cents au Palais-Bourbon, en plein cœur d’une capitale d’où une foule peut affluer en quelques minutes, l’éloignement et les grilles rendent la pression populaire directe matériellement difficile, et le déploiement d’une garde aisé. Renvoyer les représentants du peuple dans un ancien palais de roi n’est pas, non plus, un choix tout à fait neutre.
La hantise d’une assemblée forcée par la rue
Le motif de sûreté n’est pourtant pas une invention pure. Il puise dans une hantise récente : celle d’assemblées forcées par la rue. Les députés se souviennent du 20 juin et du 10 août 1792, et plus encore, quelques mois avant l’adoption de cette même Constitution, du 1er prairial an III, quand les faubourgs envahirent la Convention, y tuèrent le député Féraud et portèrent sa tête au bout d’une pique jusque devant le président Boissy d’Anglas. À l’inverse, octobre 1789 avait vu la foule ramener de force le roi et l’Assemblée de Versailles à Paris. L’article 102 est né de cette peur thermidorienne d’un corps législatif prisonnier d’une capitale insurrectionnelle. C’est ce qui rend l’argument compréhensible ; c’est aussi ce qui permet de s’en servir comme paravent.
Deux lectures d’un même décret
Le choix de Saint-Cloud garde donc deux lectures. Dans la première, la République protège ses organes contre une menace extrême. Dans la seconde, une partie du pouvoir retire les assemblées de leur environnement naturel pour obtenir d’elles ce que Paris rendrait plus incertain. Les deux lectures circulent déjà, et aucune ne peut être écartée sans naïveté.
Les Cinq-Cents seront le point sensible. Plus nombreux, plus agités, plus exposés aux accusations de jacobinisme, ils peuvent transformer une procédure apparemment régulière en affrontement politique. Les Anciens ont ouvert la marche ; rien ne garantit encore que l’autre Conseil suivra sans heurt.
Saint-Cloud sera donc plus qu’un refuge. Ce sera une scène. Les acteurs du jour y arriveront avec des rôles déjà distribués : Bonaparte protecteur, Sieyès architecte, Lucien Bonaparte président, les députés juges ou obstacles. Mais une scène politique garde toujours une part d’improvisation. C’est cette part qui rend la journée dangereuse.
Les lecteurs réagissent au 18 brumaire
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Si les Conseils doivent être déplacés pour délibérer sans pression, qu’on les déplace. La République n’est pas un club bruyant.
Quand on commence à sauver la République loin du peuple, il ne reste bientôt que les soldats pour applaudir.
Bonaparte a sauvé l’Italie pendant que certains apprenaient à écrire des motions. Laissez travailler ceux qui savent décider.
Je suis profondément attaché à la légalité républicaine, raison pour laquelle je trouve préoccupant tout cela. Très préoccupant.
Votre amour soudain pour la Constitution de l’an III est touchant.
J’attends simplement de savoir si demain les rues seront calmes et si les paiements continueront. Le reste est littérature de clubs.
Évidemment on censure dès qu’on rappelle 1793. La modération protège les directeurs et les sabres.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.