Gohier et Moulin, les deux directeurs qui refusent de partir
Restés seuls au Luxembourg quand Sieyès, Roger-Ducos et Barras se sont retirés, le président du Directoire et le général Moulin opposent à la manœuvre du jour un seul rempart : la Constitution de l’an III. Retenus sous la garde du général Moreau, ils tiennent que l’exécutif, ramené à deux membres, est paralysé — non éteint.
Le palais du Luxembourg comptait cinq directeurs ce matin ; il n’en garde que deux ce soir. La journée a commencé par le décret des Anciens transférant les Conseils à Saint-Cloud et remettant au général Bonaparte le commandement des troupes de Paris. Elle s’achève sur un exécutif défait. Sieyès et Roger-Ducos, qui étaient dans la confidence de l’entreprise, ont donné leur démission. Barras s’est retiré à son tour, sous une pression dont on dit que Talleyrand fut le porteur, et il a quitté Paris.
Restent Louis-Jérôme Gohier, président en exercice du Directoire, et le général Jean-François Moulin. Tous deux ont refusé de signer, de se démettre, de se prêter à ce qui s’est joué autour d’eux. Ils sont demeurés au Luxembourg quand les autres partaient, et le palais est aujourd’hui gardé par la troupe. On les tient là, on les surveille, on attend d’eux qu’ils cèdent comme les trois autres ont cédé.
Ce refus, on aurait tort de n’y voir qu’un entêtement d’hommes surpris. Les deux directeurs n’opposent pas leur humeur à la manœuvre : ils lui opposent un texte. Leur argument n’est pas qu’on leur déplaît, c’est qu’on ne peut, selon la Constitution de l’an III, ni les écarter ni recomposer l’exécutif par les moyens employés aujourd’hui. C’est cet argument de droit, plus que les deux personnes, qui mérite d’être regardé de près.
Deux hommes que la confidence a oubliés
Gohier et Moulin ne sont pas au Directoire depuis longtemps. L’un et l’autre y sont entrés dans le sillage du 30 prairial an VII, cette secousse par laquelle les Conseils imposèrent le renouvellement d’une partie de l’exécutif. Ils y siègent donc depuis quelques mois à peine, portés par les assemblées bien plus que par les salons où se prépare la journée d’aujourd’hui.
C’est peut-être pour cela qu’on ne les y a pas associés. Le complot du jour, si complot il faut dire, s’est noué autour de Sieyès et de Ducos, leurs collègues, et non autour d’eux. On ne les a mis dans aucun secret ; on a compté, semble-t-il, sur leur effacement. Le calcul s’est trompé : les deux directeurs qu’on avait laissés de côté sont précisément ceux qui, ce soir, tiennent encore la place et refusent de la quitter. Étrangers à la préparation, ils se retrouvent, sans l’avoir cherché, les gardiens de la légalité qu’on veut plier.
Gohier, le juriste qui garde le sceau
Louis-Jérôme Gohier est né en 1746. C’est un homme de loi avant d’être un homme de pouvoir. Avocat, puis magistrat, il a servi comme ministre de la Justice sous la Convention, dans les années 1793 et 1794, au plus fort de la tourmente. Il est entré au Directoire en juin dernier, à la place laissée par Treilhard, et le sort de la présidence tournante a voulu qu’il en occupât la charge au moment même où éclate la crise.
Cette présidence n’est pas une dignité vide. La Constitution veut que le président du Directoire, désigné à tour de rôle pour trois mois, garde le sceau de la République et signe les actes de l’exécutif. C’est dire que la signature du régime est aujourd’hui entre les mains de l’un des deux directeurs qui refusent d’agir. Gohier le sait, et il en tire argument. Républicain rigide, légaliste jusqu’à la raideur, on le dit peu porté aux accommodements. Il se met à cheval sur la Constitution de l’an III et n’en veut pas descendre : ce qu’on lui demande de faire ne peut, dit-il, se faire dans les formes, et ce qui ne se fait pas dans les formes, il ne le fera pas.
Moulin, le général obscur et ferme
Jean-François Moulin est d’une autre étoffe. Né à Caen en 1752, c’est un soldat, un général sorti des guerres de la Révolution, moins connu du public que ses collègues et sans le relief des grands noms de l’armée. Il est entré au Directoire en même temps que Gohier, dans les suites de prairial, à la place de l’un des directeurs alors écartés. On le tient pour proche des Jacobins, et sa fermeté républicaine ne fait pas de doute.
Figure plus effacée que Gohier, il n’en est pas moins ferme. Il proteste, et vivement, contre ce qui revient à dépouiller le Directoire de ses pouvoirs sans qu’aucune règle l’ait permis. Sa protestation, à cette heure, ne rencontre guère d’écho : on l’écoute peu, on passe outre. Mais il la maintient. Le général obscur tient le même langage que le juriste : l’exécutif n’a pas été dissous par le droit, il a été mis hors d’état d’agir par la force, et cela n’est pas la même chose.
L’argument du quorum
C’est ici qu’il faut ouvrir la Constitution du 5 fructidor an III, car tout l’argument des deux directeurs y tient. Le Directoire, dit-elle, est composé de cinq membres (article 132), renouvelés d’un par an (article 137). Aucun de ces membres ne disparaît sans que la place soit aussitôt pourvue : en cas de vacance, par mort ou par démission, c’est le Corps législatif qui y pourvoit dans les dix jours, le Conseil des Cinq-Cents présentant les candidats et le Conseil des Anciens choisissant (article 140). La présidence, on l’a dit, tourne tous les trois mois et emporte la garde du sceau (article 141).
Reste l’article 142, le plus net de tous pour la journée d’aujourd’hui : le Directoire ne peut délibérer s’il n’y a trois membres présents au moins. Or ils ne sont plus que deux. Trois se sont retirés dans la même journée ; le quorum de trois est rompu. De là suit, selon Gohier et Moulin, une conséquence précise : l’exécutif ne peut plus délibérer. Il est paralysé. Il n’est pas éteint pour autant, et c’est la nuance qui porte tout. Les trois sièges vidés sont des vacances, et la Constitution dit à qui il revient de les combler : au Corps législatif, dans les dix jours, et à lui seul. Ni un général, ni un commandant des troupes de Paris n’a qualité pour recomposer le Directoire à la place des Conseils.
Voilà le rempart des deux directeurs. Ils ne prétendent pas gouverner à deux ; ils soutiennent qu’à deux le Directoire ne peut rien décider, et que nul, hors des assemblées, ne peut décider à sa place. Tant que les Conseils n’ont pas pourvu aux places vacantes dans les formes, l’exécutif demeure en suspens, entre des mains qui ne peuvent agir et qu’on ne peut pourtant écarter par un ordre militaire. C’est un argument de paralysie légale, non de nullité : le texte ne dit pas qu’un Directoire réduit s’efface, il dit qu’il ne délibère plus et que sa recomposition n’appartient qu’au législateur.
Consignés, non arrêtés
Le palais du Luxembourg, siège du Directoire, est aujourd’hui gardé par la troupe. On y a placé un détachement de la 96e demi-brigade, plusieurs centaines d’hommes, sous les ordres du général Moreau. Gohier et Moulin y sont retenus, consignés dans les lieux mêmes où ils prétendent encore exercer leur charge. Ils ne sont pas libres de leurs mouvements ; ils ne sont pas non plus, à cette heure, l’objet d’une arrestation en forme. On les tient, on les surveille, on les empêche d’agir au-dehors.
La garde elle-même n’a pas été sans humeur. On rapporte que des soldats ont d’abord rechigné à marcher sous Moreau, murmurant qu’il n’est pas des leurs, qu’il n’est pas patriote, et qu’il a fallu l’intervention de Bonaparte pour lever leur réticence. L’incident dit assez le climat de la journée : jusque dans la troupe chargée de l’exécuter, la manœuvre du jour rencontre des résistances qu’il faut aplanir une à une. Ce soir, pour les deux directeurs, tout se réduit à ceci : un refus opposé le matin, et une consigne qui les tient depuis lors entre les murs du Luxembourg.
Ce qu’ils opposent
Au bout de la journée, deux hommes seuls opposent un texte à une force. Ils n’ont pas de troupes, pas de salon derrière eux, pas même le renfort de leurs anciens collègues. Ils ont la Constitution de l’an III, le sceau que Gohier détient encore, et l’obstination de deux républicains qui refusent de tenir pour accompli ce qui ne s’est pas fait dans les règles. C’est peu contre les baïonnettes qui gardent leur palais ; c’est tout ce dont ils disposent, et ils s’en tiennent là.
On rapporte, pour la petite histoire de cette journée, que Joséphine Bonaparte aurait convié Gohier à déjeuner ce matin, rue de la Victoire, chez le général. Méfiant, le président du Directoire aurait décliné l’invitation et n’y aurait envoyé que sa femme. L’anecdote court les couloirs ; on la donne pour ce qu’elle vaut, de bouche à oreille. Elle dit du moins que le juriste, ce matin déjà, flairait quelque chose et n’entendait pas se laisser prendre. Ce soir, il n’a rien signé, Moulin non plus, et les deux directeurs restés au Luxembourg attendent, sous la garde, la suite d’une crise qu’ils refusent de valider.
Les lecteurs réagissent au 18 brumaire
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Si les Conseils doivent être déplacés pour délibérer sans pression, qu’on les déplace. La République n’est pas un club bruyant.
Quand on commence à sauver la République loin du peuple, il ne reste bientôt que les soldats pour applaudir.
Bonaparte a sauvé l’Italie pendant que certains apprenaient à écrire des motions. Laissez travailler ceux qui savent décider.
Je suis profondément attaché à la légalité républicaine, raison pour laquelle je trouve préoccupant tout cela. Très préoccupant.
Votre amour soudain pour la Constitution de l’an III est touchant.
J’attends simplement de savoir si demain les rues seront calmes et si les paiements continueront. Le reste est littérature de clubs.
Évidemment on censure dès qu’on rappelle 1793. La modération protège les directeurs et les sabres.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.