Barras, le directeur qu’on pousse doucement vers la porte
Seul directeur resté en place depuis 1795, il a traversé toutes les crises du régime. Aujourd’hui, on manœuvre moins contre lui qu’autour de lui : sa neutralité, ou son retrait, est ce que chacun réclame.
Paul Barras est le plus ancien des cinq directeurs. Vicomte d’une vieille famille de Provence, il a siégé à la Convention et voté la mort du roi. En 1793, envoyé en mission au siège de Toulon, il y croise un jeune officier d’artillerie dont on commence à parler. Au 9 thermidor an II, chargé par la Convention de la force armée de Paris, il fait tomber Robespierre. Au 13 vendémiaire an IV, commandant de l’intérieur, il s’adjoint de nouveau le même officier pour disperser l’émeute royaliste. Depuis l’établissement du Directoire, en 1795, il est le seul des cinq à n’avoir jamais quitté son fauteuil.
Sa marque, c’est de durer. Là où ses collègues sont tombés, écartés ou proscrits, Barras est resté. Il a traversé le coup de fructidor an V, celui de floréal an VI, celui de prairial an VII, tantôt acteur, tantôt spectateur, jamais victime. On lui reconnaît moins une doctrine qu’une souplesse. Il change d’alliés sans changer de place. Cette faculté d’accommodement, que ses adversaires appellent du cynisme, lui a jusqu’ici tenu lieu de politique.
Sa réputation, elle, n’est pas flatteuse. On dit sa maison fastueuse, ses dépenses obscures, ses mœurs libres. Ses ennemis lui prêtent une fortune bâtie sur les affaires du régime, sans qu’aucun chiffre sûr ne circule ; ils l’accusent de régner sur le Directoire comme sur une cour, et rappellent volontiers que l’ancien vicomte a voté la mort du roi. La chronique mondaine lui attribue de nombreuses liaisons et rappelle qu’avant d’épouser le général d’Italie, Joséphine de Beauharnais avait fréquenté ses salons. Aucune de ces accusations n’est établie publiquement ; elles circulent surtout dans les conversations.
Il y a dans la journée une ironie que peu relèvent tout haut. C’est Barras qui, au lendemain de vendémiaire, a poussé la carrière de Bonaparte et lui a fait obtenir, en 1796, le commandement de l’armée d’Italie. Le protecteur d’hier n’est plus dans la confidence. Le complot du jour, si complot il y a, se noue autour de Sieyès et de Ducos, ses collègues du Directoire, et non autour de lui. On se sert du général qu’il a lancé, mais on le tient, lui, à l’écart des préparatifs.
Aujourd’hui, Barras se retrouve isolé au milieu du Directoire. Les deux autres directeurs, Gohier et Moulin, se disent hostiles à la manœuvre et cherchent à ranimer un exécutif qui se dérobe. Sieyès et Ducos, eux, sont déjà d’un autre côté. Autour de Barras, on dîne, on visite, on manœuvre : chacun voudrait obtenir de lui qu’il ne bouge pas, ou qu’il s’efface. Pendant ce temps, Paris est quadrillé par les troupes, et le palais du Luxembourg, siège du Directoire, est placé sous la surveillance des soldats. On attend, on réclame son retrait ; on ne l’a pas encore.
Que fera-t-il ? Cédera-t-il à ceux qui le pressent de se retirer, résistera-t-il au nom de sa charge, cherchera-t-il à négocier une sortie ? Personne, à cette heure, ne peut le dire. Le directeur qui a traversé toutes les crises du régime en affronte une où l’on attend de lui surtout qu’il ne fasse rien. Sa décision, quelle qu’elle soit, n’est pas encore prise.
Les lecteurs réagissent au 18 brumaire
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Si les Conseils doivent être déplacés pour délibérer sans pression, qu’on les déplace. La République n’est pas un club bruyant.
Quand on commence à sauver la République loin du peuple, il ne reste bientôt que les soldats pour applaudir.
Bonaparte a sauvé l’Italie pendant que certains apprenaient à écrire des motions. Laissez travailler ceux qui savent décider.
Je suis profondément attaché à la légalité républicaine, raison pour laquelle je trouve préoccupant tout cela. Très préoccupant.
Votre amour soudain pour la Constitution de l’an III est touchant.
J’attends simplement de savoir si demain les rues seront calmes et si les paiements continueront. Le reste est littérature de clubs.
Évidemment on censure dès qu’on rappelle 1793. La modération protège les directeurs et les sabres.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.