Au Luxembourg, le Directoire se défait avant même d’être renversé
L’exécutif de l’an III aborde la crise sans unité claire. Entre ralliements, démissions attendues et silences calculés, le pouvoir paraît perdre sa capacité d’initiative.
Il est difficile de gouverner une crise lorsque le gouvernement doute de lui-même. Au palais du Luxembourg, le Directoire donne aujourd’hui l’image d’un exécutif plus contourné que consulté. Les décisions décisives semblent venir des Conseils, des salons politiques et des états-majors autant que du cœur légal du régime.
Un collège recomposé qui ne s’est jamais soudé
L’exécutif compte cinq directeurs, comme le veut la Constitution de l’an III, qui les fait renouveler par cinquième : un membre remplacé chaque année, désigné au sort. Mais ce collège ne s’est jamais soudé. Quatre de ses cinq membres — Sieyès, Gohier, Ducos et Moulin — n’occupent leur siège que depuis la fin de prairial dernier, soit moins de six mois. Seul Barras y siège depuis l’installation du régime, voilà quatre ans. Ceux qui affrontent la crise d’aujourd’hui ne forment pas un corps ancien, rompu au travail commun ; c’est un assemblage recomposé par à-coups, où l’on se connaît à peine.
Sieyès n’a jamais caché son impatience devant la Constitution de l’an III. Depuis des semaines, son entourage parle de révision, de consolidation, de sortie par le haut. Ces mots ont l’avantage de la respectabilité. Ils ont aussi l’inconvénient de ne pas dire clairement quelle force doit ouvrir la voie.
Roger Ducos paraît suivre cette ligne sans réserve : avec Sieyès, il forme le bloc de la révision. En face, deux directeurs refusent la manœuvre. Louis-Jérôme Gohier, qui exerce en cet automne la présidence tournante du Directoire, et le général Moulin, l’un et l’autre de sensibilité néo-jacobine et attachés à la lettre de la Constitution, tiennent que rien n’autorise à forcer les institutions. Restait Barras, dont la place était la plus incertaine : longtemps pivot du régime, il n’avait, ces dernières semaines, rallié aucun des deux camps de façon nette. L’arithmétique dessinait un exécutif partagé — deux directeurs pour la révision, deux contre, un cinquième qui flottait —, incapable de rien décider ; et l’on pouvait se demander ce que valait encore une fonction quand les troupes, les Conseils et l’opinion regardaient déjà ailleurs.
Trois démissions en une seule matinée
Les heures d’aujourd’hui se lisent comme un enchaînement rapide. Ce matin, le Conseil des Anciens a voté le transfert des deux Conseils à Saint-Cloud pour demain et confié le commandement des troupes chargées de leur sûreté au général Bonaparte. En fin de matinée, Sieyès et Ducos ont quitté leurs fonctions de directeur en remettant leur démission. En début d’après-midi, Barras a signé la sienne au Luxembourg ; on la dit obtenue par l’entremise de Talleyrand. Gohier et le général Moulin, eux, refusent de démissionner : ils demeurent au palais, isolés, sous la garde de troupes commandées par le général Moreau. Trois démissions accomplies en une seule journée, et deux directeurs qui tiennent.
Un vide que nul juriste ne tranche
Reste une difficulté que nul juriste ne tranche à cette heure. La Constitution de l’an III a fixé à cinq le nombre des directeurs et organisé leur remplacement un par un : en cas de vacance, un délai de dix jours est prévu pour pourvoir au siège, les Cinq-Cents proposant les candidats, les Anciens choisissant. Mais le texte a été pensé pour un collège complet, renouvelé membre par membre — non pour trois départs en une seule matinée, que rien n’avait prévu. Il ne dit pas davantage combien de directeurs suffisent pour délibérer valablement. La question se pose donc, ouverte : un Directoire réduit à deux membres qui résistent est-il encore l’exécutif légal de la République ? Personne, au Luxembourg, ne paraît en mesure d’y répondre.
Une République habituée à se sauver contre ses règles
Le Directoire paie aujourd’hui des années d’usure. Trop de coups de force légaux, trop d’élections corrigées, trop de ministres changés, trop de guerres et de finances tendues ont habitué la République à être sauvée contre ses propres règles. Le 18 brumaire n’arrive donc pas dans un ciel clair : il prolonge une fatigue institutionnelle profonde.
Ce que la République traverse aujourd’hui, elle l’a déjà connu. Le 18 fructidor an V — le 4 septembre 1797 — trois directeurs, appuyés par l’armée, frappèrent la majorité royaliste des Conseils : le directeur Barthélemy et le général Pichegru furent arrêtés et déportés à Sinnamary, Carnot prit la fuite, et les élections furent annulées dans quarante-neuf départements. C’était la première fois qu’un résultat électoral était ainsi cassé par la force. Le 22 floréal an VI — le 11 mai 1798 — le Directoire recommença, mais en sens inverse, en invalidant des élections néo-jacobines : une centaine de scrutins cassés, des dizaines de sièges laissés vacants. Puis, à la fin de prairial an VII, en quelques jours de la mi-juin dernière, ce furent les Conseils qui prirent leur revanche sur l’exécutif : Treilhard fut écarté le premier, Merlin de Douai et La Révellière-Lépeaux contraints de céder, et le collège se rouvrit à Gohier, Ducos et Moulin. C’est ce dernier remaniement qui a fabriqué le Directoire d’aujourd’hui. En moins de deux ans, trois fois la règle aura été pliée par la force.
Ce qu’il faut en retenir
Reste une question que personne ne peut trancher à cette heure : le Directoire est-il simplement réformé par ceux qui prétendent le sauver, ou déjà vidé de sa substance ? Les couloirs du Luxembourg n’offrent pas encore de réponse officielle. Mais leur silence même devient une information.
Les lecteurs réagissent au 18 brumaire
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Si les Conseils doivent être déplacés pour délibérer sans pression, qu’on les déplace. La République n’est pas un club bruyant.
Quand on commence à sauver la République loin du peuple, il ne reste bientôt que les soldats pour applaudir.
Bonaparte a sauvé l’Italie pendant que certains apprenaient à écrire des motions. Laissez travailler ceux qui savent décider.
Je suis profondément attaché à la légalité républicaine, raison pour laquelle je trouve préoccupant tout cela. Très préoccupant.
Votre amour soudain pour la Constitution de l’an III est touchant.
J’attends simplement de savoir si demain les rues seront calmes et si les paiements continueront. Le reste est littérature de clubs.
Évidemment on censure dès qu’on rappelle 1793. La modération protège les directeurs et les sabres.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.