Aux frontières, une guerre qui pèse sur Paris : où en est la République face à la coalition
Depuis plus d’un an, la République affronte une coalition renouvelée. L’été a été rude en Italie, l’automne meilleur en Suisse et en Hollande. Ce décor extérieur donne son prix à toutes les incertitudes intérieures.
On ne comprend rien à l’humeur de Paris si l’on oublie que la République est en guerre. Depuis l’automne de 1798, une coalition renouvelée s’est nouée contre elle, et la guerre a repris au printemps : l’Autriche et la Russie sur le continent, l’Angleterre sur les mers et son argent partout. Les conquêtes de la période précédente, celles qui avaient fait la réputation de nos armées, ont vacillé. Une partie de l’Italie a été perdue, la Suisse menacée, les côtes du Nord attaquées. La nouvelle des revers a longtemps précédé celle des redressements.
C’est ce fond de guerre qu’il faut garder en tête pour lire la crise du régime. Un exécutif se juge d’abord à sa capacité de protéger le territoire. Quand les frontières tremblent, l’usure d’un gouvernement cesse d’être une querelle de couloirs : elle devient une question de sûreté nationale. L’ennemi extérieur ne fait pas seulement la guerre ; il donne, sans le vouloir, son prix à l’instabilité intérieure et son crédit à quiconque promet de la finir.
« En Italie, tout est reperdu »
C’est en Italie que la coalition a frappé le plus fort. Sous le commandement du maréchal russe Souvorov, les armées austro-russes ont enchaîné les succès. Cassano au mois d’avril, puis la Trebbia les 17, 18 et 19 juin, ont chassé nos troupes des positions gagnées les années précédentes. La Lombardie, le Piémont, une bonne part de la péninsule ont échappé à l’influence française. Les Républiques sœurs installées là-bas se sont effondrées presque sans bruit.
Le 15 août, à Novi, la défaite a pris un visage. Le général Joubert, qui venait tout juste de prendre le commandement de l’armée d’Italie, a été tué dès le début de l’action. Sa mort a coûté à la République plus qu’un chef : Joubert était l’un des jeunes généraux vers lesquels les hommes soucieux de réformer le régime avaient d’abord regardé, l’une de ces « épées » dont on parle dans les salons quand on cherche une main ferme. Cette épée-là est brisée. Novi laisse l’armée d’Italie diminuée et le pays sans la figure qu’il croyait tenir.
De la retraite ultérieure des colonnes de Souvorov à travers les montagnes, on n’a que des récits confus et contradictoires. Ce qui est sûr, c’est le bilan d’un été : au sud, presque tout ce qui avait été conquis est reperdu.
« En Suisse, la percée manquée de l’ennemi »
La Suisse devait être la porte par laquelle la coalition entrerait chez nous par l’est. Elle ne l’a pas été. Les 25 et 26 septembre, aux abords de Zurich, le général Masséna a livré une bataille qui a changé le ton de la campagne. Il a battu séparément les Russes de Korsakov et les Autrichiens de Hotze, ce dernier tué dans l’affaire. Zurich a été reprise, un train et un trésor russes capturés, et l’armée ennemie rejetée en désordre.
La portée de ce succès est d’abord défensive, mais elle est considérable. En tenant la Suisse, Masséna a écarté l’invasion que l’on redoutait par les cantons et privé les coalisés de leur jonction. Les armées qui auraient pu marcher vers Paris depuis l’est ont été arrêtées, divisées, refoulées. C’est le premier redressement clair depuis les mauvaises nouvelles d’Italie, et l’on comprend qu’il ait été accueilli à Paris avec soulagement.
« En Hollande, l’invasion refoulée »
Au nord, l’Angleterre et la Russie avaient tenté un coup direct. Un corps anglo-russe conduit par le duc d’York a débarqué le 27 août près du Helder, sur la pointe de la Hollande batave, avec l’espoir de soulever le pays et d’ouvrir un nouveau front. L’affaire a d’abord inquiété : la flotte batave a été perdue, et les envahisseurs ont pris pied.
Mais les troupes franco-bataves, sous les ordres du général Brune, ont tenu. Après plusieurs combats, dont celui de Castricum le 6 octobre, l’élan de l’expédition s’est brisé. Le 18 octobre, une convention signée à Alkmaar a réglé la retraite : les Anglo-Russes se sont engagés à évacuer le territoire. Cette évacuation est en cours, elle n’est pas encore achevée, et l’on attend le départ complet du dernier soldat avant de la tenir pour acquise. Mais la menace du Nord, elle aussi, paraît écartée.
« Un pays qui cherche une épée »
Ces revers puis ces redressements ne se sont pas produits dans un pays tranquille. Pour tenir tête à la coalition, le Directoire a dû demander beaucoup, et vite. La loi Jourdan, votée l’an dernier, a posé un principe lourd : « Tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie. » La conscription est devenue obligatoire, le remplacement supprimé, et les classes d’hommes appelées sous les drapeaux. En juin, un emprunt forcé a été levé sur les citoyens aisés, et en juillet une loi dite des otages a rendu des familles entières responsables des troubles de leur région. Autant de mesures d’exception qui disent l’angoisse d’un régime plus qu’elles ne rassurent.
On est même allé, dans les assemblées, jusqu’à vouloir déclarer « la patrie en danger », comme aux grandes heures de 1792. La proposition n’a pas abouti. Mais le fait qu’elle ait été formulée en dit long sur le climat : celui d’un pays qui se sent assiégé au-dehors et fatigué au-dedans, et qui réclame moins des institutions que des résultats.
C’est dans cet air-là qu’un général victorieux devient autre chose qu’un militaire. Débarqué à Fréjus le 9 octobre, Bonaparte a remonté vers la capitale porté par les acclamations, et son arrivée à Paris le 16 octobre a été saluée comme une bonne nouvelle par une population inquiète. Peu importe, pour l’instant, le détail de ce qu’il rapporte d’Égypte : dans une République qui cherche une épée pour finir sa guerre et rassurer ses frontières, un nom qui sent la victoire pèse plus qu’un programme. Le décor extérieur ne décide de rien à lui seul ; mais il explique pourquoi tant de regards, ce matin, se tournent vers un homme d’armes.
Les lecteurs réagissent au 18 brumaire
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Si les Conseils doivent être déplacés pour délibérer sans pression, qu’on les déplace. La République n’est pas un club bruyant.
Quand on commence à sauver la République loin du peuple, il ne reste bientôt que les soldats pour applaudir.
Bonaparte a sauvé l’Italie pendant que certains apprenaient à écrire des motions. Laissez travailler ceux qui savent décider.
Je suis profondément attaché à la légalité républicaine, raison pour laquelle je trouve préoccupant tout cela. Très préoccupant.
Votre amour soudain pour la Constitution de l’an III est touchant.
J’attends simplement de savoir si demain les rues seront calmes et si les paiements continueront. Le reste est littérature de clubs.
Évidemment on censure dès qu’on rappelle 1793. La modération protège les directeurs et les sabres.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.