La caisse vide de la République : la faillite qui mine le Directoire
Soldes en retard, fournisseurs impayés, deux papiers-monnaie ruinés et un emprunt forcé qui ne rentre pas. Derrière la crise politique, une crise d’argent que le régime n’a jamais su refermer.
La caisse est vide, et ce n’est pas une image. Les armées attendent leur solde, les fournisseurs et les employés de l’État ne sont pas payés, et l’on rappelle que les hospices de Paris n’avaient plus rien reçu depuis plus de vingt mois quand le constat en fut dressé, en floréal dernier. Le Trésor public, séparé du ministère des finances depuis 1791, vit au jour le jour ; le ministre Jean-Baptiste Robert Lindet, en poste depuis l’été, administre des recettes qu’il ne maîtrise pas plus que ses prédécesseurs. On gouverne sans numéraire, en repoussant les échéances.
Ce que l’on nomme, au Luxembourg, d’un mot prudent — des « finances tendues » — est en vérité une cause de fond du discrédit où le régime s’enfonce. Quatre années de faillites en chaîne ont vidé le Directoire de son crédit, au sens de l’argent comme au sens de la confiance. Un pouvoir qui ne peut ni payer ses soldats, ni rassurer ses créanciers, ni tenir sa monnaie, use plus sûrement son autorité que par n’importe quelle défaite parlementaire. Quand on cherche pourquoi l’exécutif de l’an III paraît aujourd’hui se défaire, il faut aussi regarder ses comptes.
Deux monnaies de papier ruinées coup sur coup
La première ruine est celle des assignats. À l’arrivée du Directoire, en vendémiaire an IV, la masse en circulation atteignait un montant que nul ne sait établir avec certitude : les estimations vont de dix-huit à vingt-quatre milliards de livres. Ce que l’on savait à coup sûr, c’est que le papier ne valait plus rien : cent livres d’assignat ne s’échangeaient plus que contre une quinzaine de sous en numéraire. Le régime en tira la seule conclusion possible et fit détruire les planches à imprimer, le 30 pluviôse an IV, spectacle offert au public place Vendôme.
On voulut alors les remplacer par les mandats territoriaux, créés en ventôse an IV, gagés sur les biens nationaux et censés inspirer la confiance que l’assignat avait perdue. L’espoir dura quelques mois. Contrefaits, refusés, ils tombèrent dès l’été à environ trois pour cent de leur valeur nominale, et perdirent leur cours forcé le 16 pluviôse an V. Deux papiers-monnaie ruinés en moins de deux ans : dans les mémoires, le crédit du papier d’État est mort, et l’on ne prête plus rien à la signature de la République.
La banqueroute des deux tiers
Restait la dette. La loi du 9 vendémiaire an VI, sous le ministre Ramel-Nogaret, en régla le sort d’une manière que ses adversaires n’ont jamais pardonnée. Un tiers seulement fut « consolidé », maintenu et inscrit au Grand Livre de la dette : c’est le tiers consolidé, la part que l’État reconnaît devoir. Les deux autres tiers furent « mobilisés » en bons au porteur, utilisables pour acheter des biens nationaux ou acquitter des impôts — et dont la valeur s’effondra presque aussitôt.
La dette publique était alors évaluée autour de quatre milliards ; plus de cent mille titulaires de rentes perpétuelles et viagères se virent ainsi amputés de la plus grande part de ce qu’on leur devait. Ses contempteurs l’ont nommée la « banqueroute des deux tiers » et la disent « ruineuse, impolitique, immorale » — le mot est d’eux, non de nous, et il dit assez la colère des rentiers ruinés. Que la mesure ait été présentée comme un assainissement ne change rien à ce que ceux qui la subissent en retiennent : l’État a effacé sa dette d’un trait de loi.
L’emprunt forcé qui ne rentre pas
Faute de mieux, le régime s’est tourné vers les plus imposés. Le principe d’un emprunt forcé fut posé par la loi du 10 messidor an VII, et ses modalités arrêtées le 19 thermidor : cent millions de francs, à taux progressif, frappant les contribuables dont la contribution foncière dépasse trois cents francs, avec des jurys d’assiette chargés d’évaluer les plus fortunés. Sur le papier, la ressource était considérable.
Dans les faits, elle ne rentre pas. Au début de ce mois de brumaire, on avance que les cotisations réparties atteindraient soixante-dix-huit millions, mais que dix millions seulement seraient effectivement encaissés — estimations difficiles à vérifier. Le résultat, lui, est tangible : une mesure très impopulaire, qui dresse contre le régime les milieux d’affaires et les possédants, c’est-à-dire précisément ceux dont il aurait besoin pour se refinancer.
Le paradoxe des fournisseurs
Car, à défaut de numéraire, l’État vit des avances des grandes maisons de négoce et de fournitures. On cite Gabriel-Julien Ouvrard, chargé des vivres de la Marine et de l’approvisionnement de l’armée d’Italie, qui aurait avancé au Directoire plus de dix millions. Voilà donc un régime qui pressure les possédants par l’emprunt forcé, et qui dans le même temps ne tient que par les avances de quelques-uns d’entre eux. On ne saurait mieux dire à quel point la caisse commande aujourd’hui la politique.
Les lecteurs réagissent au 18 brumaire
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Si les Conseils doivent être déplacés pour délibérer sans pression, qu’on les déplace. La République n’est pas un club bruyant.
Quand on commence à sauver la République loin du peuple, il ne reste bientôt que les soldats pour applaudir.
Bonaparte a sauvé l’Italie pendant que certains apprenaient à écrire des motions. Laissez travailler ceux qui savent décider.
Je suis profondément attaché à la légalité républicaine, raison pour laquelle je trouve préoccupant tout cela. Très préoccupant.
Votre amour soudain pour la Constitution de l’an III est touchant.
J’attends simplement de savoir si demain les rues seront calmes et si les paiements continueront. Le reste est littérature de clubs.
Évidemment on censure dès qu’on rappelle 1793. La modération protège les directeurs et les sabres.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.
BONAPARTE OU LE DÉSORDRE. C’est pourtant simple.