Rome et le sang d’un cardinal
Le duc de Guise n’était qu’un grand sujet du royaume ; son frère, le cardinal, était un prince de l’Église. En faisant mettre à mort l’un et l’autre en trois jours, la couronne a franchi une ligne que les gens d’Église, à Blois comme ailleurs, mesurent avec effroi.
Le 23 décembre, c’est un grand du royaume, le duc de Guise, lieutenant général de France, qui est tombé sous les coups de la garde du roi. Le lendemain, c’est un cardinal, revêtu de la pourpre romaine, qui a été mis à mort dans sa geôle du château de Blois. Deux morts en deux jours, dans la même famille : la première touche à l’ordre du royaume, la seconde touche à l’ordre de l’Église. On commence, à Blois, à comprendre que ce ne sont pas des affaires de même poids.
Louis de Lorraine, cardinal de Guise, frère du duc, siégeait au Sacré Collège. Un cardinal n’est pas, aux yeux de l’Église, un sujet du roi comme un autre : il relève, dit-on couramment parmi les gens de robe et de soutane, du seul jugement du pape et de ses tribunaux, non de celui d’un prince temporel, fût-il très-chrétien. Le faire périr sans procès, de la main même de ses gardiens, c’est toucher à une personne que l’on tenait pour hors d’atteinte des glaives séculiers.
Le détail qui circule déjà à la cour dit tout du malaise que le geste inspire jusque dans les rangs de ceux qui l’ont exécuté : les soldats des Quarante-Cinq, chargés de la basse besogne le 23 décembre pour le duc, s’en seraient tenus à l’écart pour le cardinal, répugnant à charger de ce sang-là leurs propres mains. On aurait dû payer d’autres bras, étrangers à la garde, pour porter les coups à la hallebarde. Que des hommes de guerre, peu accoutumés à reculer, hésitent devant un homme d’Église désarmé, en dit long sur ce que ce meurtre-là représente pour des consciences du temps.
Un for qu’on ne touche pas d’ordinaire
Depuis des siècles, l’Église revendique pour ses clercs, et plus encore pour les princes de son Sacré Collège, un privilège de juridiction : on ne les traîne pas devant un tribunal laïque, on ne lève pas sur eux la main d’un bourreau royal. Nombre de gens d’Église présents à Blois, ou qui commentent déjà la nouvelle dans les diocèses voisins, rappellent que la voie régulière, s’il y avait charge contre un cardinal, eût été de le déférer au jugement de Rome, non de le faire exécuter sur ordre d’un conseil du roi tenu dans le plus grand secret.
Rien n’indique, à cette heure, que la couronne ait consulté qui que ce soit d’autorité ecclésiastique avant d’agir. On rapporte au contraire que la décision a été prise et exécutée en quelques heures, sans forme de procès ni pour le duc ni pour son frère. C’est précisément cette absence de toute procédure reconnue qui inquiète le plus les esprits religieux de l’entourage royal.
Ce que Rome pourrait en dire
Nul, à Blois, n’a encore reçu de courrier de la Curie romaine sur cette affaire — les nouvelles mettent des semaines à gagner l’Italie et à en revenir. On ignore donc tout, au moment où nous écrivons, de ce que le Saint-Père en pense ou en pensera. Mais l’on n’a pas besoin d’une lettre du Vatican pour deviner que la mort d’un cardinal, de cette manière, ne pourra être reçue à Rome comme une simple affaire d’État français.
Des voix, parmi les gens d’Église consultés à Blois, avancent que le Saint-Siège pourrait exiger des comptes, demander réparation, voire refuser tenir la chose pour close tant qu’une forme de satisfaction n’aura pas été donnée à la mémoire du cardinal et à l’autorité qu’il représentait. D’autres, plus proches du parti royal, veulent croire qu’un accommodement se négociera, comme il s’en est vu par le passé pour des affaires délicates entre la couronne et le Saint-Siège. Ce ne sont, l’un comme l’autre, que des pronostics, non des nouvelles.
Le trouble d’une conscience catholique
Le roi de France porte le titre de « Très-Chrétien » et se veut le premier défenseur de l’Église dans son royaume. C’est ce même roi qui vient de faire tuer un prince de cette même Église, sans qu’un juge d’Église en ait connu. Plusieurs ecclésiastiques présents à Blois, interrogés à chaud, disent leur embarras : ils ne veulent ni condamner ouvertement leur souverain, ni taire ce qu’un tel acte a de choquant pour qui tient l’état religieux pour sacré.
Ce trouble n’est pas propre aux clercs. Nombre de bourgeois et de gens de robe, ordinairement fidèles au roi, avouent leur malaise devant la mort d’un cardinal traité comme un simple prisonnier d’État. On ignore encore si ce sentiment restera confiné à quelques conversations de couloir ou s’il gagnera plus largement les villes du royaume. C’est là, pour l’heure, la seule chose que l’on puisse dire : le geste a ouvert une plaie d’ordre religieux, dont nul ne sait aujourd’hui la profondeur ni l’issue.