Les Quarante-Cinq : qui sont ces gentilshommes qui ne quittent jamais le roi ?
On les voit depuis trois ans dans l'ombre du roi, l'épée toujours au côté. Mardi matin, au château de Blois, ce sont eux qui ont frappé le duc de Guise. Portrait d'une garde gasconne dont la fidélité, jusqu'ici discrète, vient d'éclater au grand jour.
Depuis l'affaire de vendredi, un nom court par tout Blois : les Quarante-Cinq. On savait cette troupe attachée à la personne du roi ; on ignorait, ou l'on feignait d'ignorer, jusqu'où irait sa fidélité. Le matin du 23 décembre a répondu, dans le sang, à la question.
Ce sont des gentilshommes de Gascogne et des pays voisins, gens d'épée sans grand bien, venus chercher fortune et service à la cour. Le roi les tient sans cesse autour de lui, dans ses antichambres, sur ses pas, à sa table même parfois. On les dit environ quarante-cinq, d'où le nom qu'on leur donne céans, bien que leur nombre exact ait varié selon les besoins et les années.
Jusqu'à cette semaine, on ne leur connaissait d'autre office que de veiller sur la personne du roi, l'épée au côté, dans les couloirs et les degrés du château. On sait à présent qu'ils savent aussi, quand le roi le commande, porter cette épée jusqu'au bout.
Une troupe levée par le duc d'Épernon
C'est au duc d'Épernon, l'un des plus proches favoris du roi, que l'on doit la formation de cette compagnie, voici environ trois ans. Le dessein était simple : donner au roi une garde à lui, choisie hors des grands corps ordinaires, dont la loyauté ne devrait rien à aucune maison du royaume, pas même à celle de Lorraine.
On est allé chercher ces hommes en Gascogne, en Guyenne, en Quercy et dans les provinces voisines — des cadets, souvent, de familles nobles mais peu fortunées, sans grande espérance chez eux et prompts à se mettre au service d'un maître qui les paie et les loge. Beaucoup sont arrivés à la cour sans bien savoir à quoi on les destinait, sinon qu'il s'agissait de servir le roi de très près.
Le choix n'est pas tenu pour un hasard. On dit, dans les antichambres, que le roi, depuis la Journée des barricades de mai dernier et sa fuite hors de sa propre capitale, ne se fie plus guère à ses gardes françaises ni à ses gardes suisses, trop mêlées, à son goût, aux affaires de la ville et aux amitiés parisiennes. Une troupe de provinciaux, étrangers aux factions de la cour, lui offrait une fidélité qu'il jugeait plus sûre.
Une escorte de tous les instants
Depuis leur arrivée, ces gentilshommes ne quittent guère le roi. On les trouve postés à la porte de sa chambre, dans son cabinet, sur son passage lorsqu'il traverse le château ou se rend à la chapelle. Le service se fait par tour, mais la troupe entière loge à proximité immédiate du roi, prête à répondre sur l'heure.
Leur condition n'a rien de brillant aux yeux des grands du royaume : ce sont des cadets, non des princes, et l'on en a parfois raillé, à la cour, la rudesse des manières ou l'accent du pays. Mais le roi les traite avec une familiarité que bien des seigneurs de plus haut rang lui envient, et leur bourse, dit-on, s'en trouve mieux garnie que celle de la plupart des gentilshommes de robe courte.
On leur prêtait, avant vendredi, un rôle de simple parade et de sûreté ordinaire — écarter un importun, tenir une porte, accompagner le roi à cheval. Nul, hors le très petit nombre dans la confidence du roi, ne savait qu'on leur demanderait un jour bien davantage.
Ceux qui ont frappé, vendredi matin
Selon ce que l'on peut recueillir à cette heure, une partie de la troupe a été convoquée avant le jour, vendredi, et instruite de ce qu'on attendait d'elle. Les récits qui circulent au château s'accordent sur les grandes lignes, sans se rejoindre sur tous les détails : un petit nombre d'entre eux — huit, selon ce qu'on rapporte — se seraient tenus dans la chambre même du roi, tandis que d'autres attendaient dans le vieux cabinet attenant, et que des postes étaient placés aux escaliers et aux galeries pour qu'aucune retraite ne fût possible.
C'est cette poignée d'hommes qui a saisi le duc de Guise lorsqu'il est entré dans la chambre, appelé, dit-on, sous prétexte d'un conseil. Le duc, à ce que rapportent ceux qui se trouvaient là, est tombé sous plusieurs coups avant d'atteindre le pied du lit du roi. Le nombre exact des assaillants et le détail de la mêlée varient selon qui les raconte ; nous les donnons ici avec la réserve qu'ils méritent.
On cite, parmi ceux qui commandaient ce matin-là, le nom de Montpezat ; d'autres gentilshommes de la troupe sont également nommés dans les récits qui courent le château. Nous ne les tenons pour établis qu'avec prudence, la confusion des premières heures ne permettant pas encore de dresser une liste sûre.
Une tâche qu'ils ont refusée
Un fait mérite d'être noté, qui en dit long sur ces hommes : lorsqu'il s'est agi, ce jeudi 24, de traiter le cardinal de Guise, frère du duc et prince de l'Église, les Quarante-Cinq s'y sont refusés. Porter la main sur un cardinal, disent-ils, serait un sacrilège qu'ils ne veulent pas charger sur leur âme, quand bien même l'ordre viendrait du roi lui-même.
On rapporte qu'il a fallu, pour exécuter le cardinal dans sa geôle, payer d'autres soldats, étrangers à la troupe, moyennant une somme qu'on chiffre à quatre cents écus. Le distinguo est d'importance : ces gentilshommes, capables de tuer un duc sur l'ordre de leur maître, se tiennent devant un scrupule que ni leur solde ni leur fidélité ne suffisent à lever.
Voilà, en somme, ce qu'était et ce que demeure cette garde : des hommes de rien, faits gentilshommes par le service, dont la fidélité au roi seul — et à lui seul — vient de se payer, vendredi, du sang d'un des plus grands seigneurs du royaume.