Le cardinal de Guise, seconde tête de la maison de Lorraine
Louis de Lorraine, cardinal-archevêque de Reims, vient de périr à son tour dans sa geôle, un jour après son frère le duc. Portrait de celui qui portait, à trente-trois ans, la tiare spirituelle d'une maison dont le duc portait l'épée.
On savait la maison de Lorraine forte de deux têtes : celle du duc, hier abattue dans le château même où elle avait cru triompher ; celle du cardinal, son cadet, que les soldats du roi viennent à leur tour de faire taire dans sa prison. Louis de Lorraine, cardinal de Guise, archevêque-duc de Reims et pair de France, n'avait pas trente-quatre ans.
Il n'était pas un homme d'épée. Troisième fils du feu duc François de Guise et de la duchesse Anne d'Este, il fut, dès l'enfance, destiné à l'Église quand ses aînés, Henri et Charles, l'étaient aux armes et au gouvernement. Mais dans une maison comme celle-là, porter la pourpre n'a jamais voulu dire se tenir à l'écart des affaires du siècle.
Sa mort, survenue au lendemain de celle de son frère, referme en un jour et demi ce que trente ans avaient bâti : les deux piliers, l'un séculier, l'autre spirituel, sur lesquels reposait la puissance de la maison de Guise dans le royaume.
Un prince de l'Église fait à dix-neuf ans
Né le 6 juillet 1555 à Dampierre, Louis de Lorraine reçoit très jeune l'héritage ecclésiastique de sa maison. Son oncle, le cardinal de Lorraine, lui résigne dès 1574 l'archevêché de Reims — siège qui donne à celui qui le tient le titre de premier pair de France et le privilège de sacrer les rois. Il n'a alors pas vingt ans.
Le pape Grégoire XIII le crée cardinal le 21 février 1578, l'année même où meurt un autre de ses oncles, le premier cardinal de Guise, dont il recueille une part des bénéfices. Il est sacré évêque deux ans plus tard. À ces charges s'ajoutent, au fil des années, plusieurs abbayes, dont celle, considérable, de Fécamp.
De cette accumulation de titres et de revenus, on a beaucoup jasé à la cour et dans les diocèses. On prête au cardinal une vie plus mondaine que ne l'exigerait sa robe, des attachements qui ne sont pas ceux d'un pasteur, et jusqu'à des enfants qu'il n'aurait pas reniés. Nous rapportons ces bruits comme tels : ils courent depuis des années sur son compte, sans que nul, à notre connaissance, n'ait eu à en répondre devant une juridiction d'Église.
Aux États de Blois, la voix du clergé ligueur
C'est aux États généraux, ouverts à Blois le 16 octobre dernier, que le cardinal a tenu, ces dernières semaines, le rôle le plus visible de sa carrière. Avec le cardinal de Bourbon, il présidait l'ordre du clergé, où les députés favorables à la Ligue formaient une large majorité. À ce titre, il a pesé de tout son poids pour que les griefs du roi contre les ligueurs ne soient pas prononcés publiquement à l'ouverture de l'assemblée.
Ce rôle de président ecclésiastique faisait de lui, aux yeux de bien des députés, le répondant naturel de son frère le duc dans l'enceinte même des États : quand celui-ci tenait la rue et l'armée, le cardinal tenait le clergé et sa tribune. Certains, à Blois, ne se cachaient plus, ces derniers jours, d'une assurance qui frisait l'arrogance envers le roi lui-même — assurance que nous n'avons pu vérifier que par des propos rapportés, et que nous donnons pour tels.
Avant Blois déjà, le cardinal n'était pas un homme de simple représentation. On le tient pour avoir assuré à la Ligue, dès 1585, la ville de Reims, siège même de son archevêché ; on lui attribue aussi, à Troyes, un renouvellement de l'échevinage en faveur du parti catholique. Sa robe de cardinal n'empêchait donc pas une action politique constante, au service de la cause que défendait son frère.
Le sacrilège d'une mort dans la geôle
Ce qui distingue sa mort de celle du duc, c'est qu'elle touche, par la personne du cardinal, à l'Église elle-même. Un prince séculier, on peut, en un royaume, le faire mettre à mort par ordre du prince ; mettre à mort un cardinal, prince de l'Église créé par le Saint-Siège, est chose que l'on n'ose d'ordinaire pas. On rapporte que les gardes du roi, les Quarante-Cinq, se sont refusés à porter eux-mêmes la main sur un homme d'Église, et que ce sont des soldats payés qui s'en sont chargés, hallebarde au poing, dans sa geôle même.
Ce que ce geste engage devant Rome, nul ne saurait encore le mesurer ce soir. Que le Saint-Siège tienne le fait pour un sacrilège ne fait guère de doute dans les esprits ; comment il en répondra, et quand, personne à Blois ne le sait à cette heure.
Les corps des deux frères, dit-on, ont été brûlés et leurs cendres jetées dans la Loire, afin, croit-on, qu'aucun tombeau ne devienne un lieu de dévotion pour leur parti. Nous rapportons ce détail comme il nous est venu, sans pouvoir en garantir chaque terme.