À qui appartient le gouvernement du royaume : au roi, ou aux États ?
Depuis deux mois, la grande salle du château de Blois retentit d'une querelle que le sang versé cette semaine n'a pas tranchée : les États peuvent-ils contraindre le roi sur ses finances et ses conseillers, ou cette prétention même est-elle une atteinte à la couronne ? Un légiste de robe pèse les deux thèses, sans prendre parti.
On me pardonnera d'écrire à froid sur une matière que le sang a rendue brûlante. Je ne dirai ici ni si le roi a bien ou mal fait de trancher par le fer ce qu'il ne pouvait trancher par la parole, ni ce qu'il adviendra de cette assemblée de Blois, dont chacun sent qu'elle sort de ces jours changée. Je veux seulement remettre au clair une question qui divisait déjà les États avant que le duc de Guise et son frère le cardinal ne fussent mis à mort, et qui demeure entière aujourd'hui : de qui, du roi ou des États assemblés, procède le gouvernement du royaume ?
Car c'est bien là ce qui s'est débattu à Blois depuis l'ouverture de cette assemblée, le 16 octobre dernier. Les députés, pour la plupart gagnés à la Sainte Union, n'ont pas seulement demandé qu'on allégeât la taille ou qu'on cherchât autrement l'argent de la guerre : ils ont prétendu regarder de près aux comptes de la couronne et peser sur le choix de ceux qui siègent au conseil du roi. Le roi, de son côté, n'a jamais caché qu'il tenait cela pour une usurpation de ce qui lui appartient en propre. Voilà le nœud, et il mérite qu'on le dénoue posément plutôt qu'on ne le tranche par la seule autorité de qui parle le plus fort.
Ce que demandent les États
La demande, en elle-même, n'a rien d'inouï. De tout temps, les États du royaume ont été assemblés pour conseiller le roi et, notamment, pour consentir ou refuser l'impôt qu'on leur proposait de lever : c'est même la raison la plus ancienne de leur convocation. Les cahiers portés à Blois par le clergé et le tiers état ne disent pas autre chose à l'origine : que la guerre contre l'hérésie coûte, que le peuple des campagnes ploie déjà sous la taille, et qu'avant de lui en demander davantage, il conviendrait que la couronne rendît compte de l'emploi des deniers déjà levés et cherchât l'épargne dans sa propre maison.
Mais on ne s'en est pas tenu là. Les mêmes députés qui réclament de regarder aux comptes ont aussi fait entendre qu'ils voudraient avoir voix, ou à tout le moins grande influence, sur le choix des hommes que le roi appelle à son conseil. Or ceci n'est plus consentir l'impôt : c'est prétendre gouverner par personnes interposées. Les partisans de cette prétention répondent qu'un royaume si longtemps déchiré par les guerres civiles ne saurait se redresser si les mêmes conseillers, tenus pour responsables du désordre par une bonne partie du royaume, demeurent seuls maîtres de l'oreille du prince. Le mal, disent-ils, ne vient pas d'une assemblée trop hardie, mais d'un conseil trop fermé.
Ce que répond la couronne
À cela, ceux qui parlent pour le roi opposent une doctrine qu'on n'a pas attendu ces derniers mois pour former, et que les meilleurs esprits de robe ont déjà couchée par écrit : la souveraineté ne se partage pas. Un roi de France ne tient sa couronne ni du pape, ni du peuple assemblé, ni des grands de son royaume, mais de Dieu seul et de l'ordre de sa succession. Ce qu'on appelle les marques de la souveraineté — lever l'impôt, faire la loi, choisir ceux qui servent le prince — ne sont pas des biens qu'on prête aux États pour un temps d'assemblée et qu'on leur laisse ensuite retenir : ils sont attachés à la personne du roi comme la couronne à sa tête.
De ce point de vue, consentir l'impôt et contrôler son usage sont deux choses bien différentes. Que les États remontrent, qu'ils conseillent, qu'ils réclament même, c'est leur office ancien et personne ne le leur conteste. Mais qu'ils prétendent s'ériger en tuteurs permanents des finances royales, et plus encore choisir les serviteurs du prince, c'est, selon cette doctrine, changer la nature même du gouvernement : ce ne serait plus une monarchie conseillée, mais une manière de république où le roi ne serait que le premier des magistrats. Or nul, à ma connaissance, n'a jamais soutenu devant les États eux-mêmes qu'on voulût aller jusque-là ; mais la logique des demandes, poussée à son terme, y conduirait.
Un débat qui n'est pas tranché par les armes
Je n'ignore pas qu'on voudra me lire à la lumière de ce qui s'est passé cette semaine au château. Je préviens qu'on se tromperait. La mort du duc de Guise et celle du cardinal son frère répondent à une autre question, celle de savoir qui, dans le royaume, tenait assez de force et de créance pour braver impunément l'autorité royale ; ce n'est pas la même chose que de savoir si les États, en tant que corps assemblé et sans lever l'épée, ont droit de regard sur les finances et le conseil du prince. On peut, je crois, être fidèle sujet du roi et tenir pourtant que la seconde question mérite mieux qu'un silence imposé par la crainte.
Ce que l'on peut dire, sans trancher, c'est que ce désaccord touche au fondement même de ce qu'est notre monarchie, et qu'il précède de plusieurs semaines le drame de cette fin d'année. Que les États, rentrés en séance, poursuivent leurs travaux dans le deuil et la stupeur que chacun devine, ou que le roi entende désormais conduire les affaires autrement, voilà ce que les prochains jours diront, et que je ne prétends pas deviner. Mon seul propos, ici, aura été de rappeler de quoi l'on discutait à Blois avant que le sang n'y coulât, afin que le lecteur ne perde pas de vue, sous l'émotion du moment, la question de principe qui reste, elle, tout entière posée.