Une parole de roi ne se rompt pas sur un cadavre
Un gentilhomme catholique du Blaisois dit son effroi devant le meurtre du duc et du cardinal de Guise, tués sur convocation d'un Conseil et sous la foi promise des États. Tribune signée d'un camp, que la rédaction publie sans la faire sienne.
Je n'écris pas ces lignes de sang-froid, et je ne le cache pas au lecteur. Depuis deux jours, Blois n'est plus la ville où l'on discutait, aux États, du bien du royaume : c'est celle où l'on a tué, dans le château même, deux princes qui y étaient venus sur la foi du roi.
Que l'on m'entende : je ne prends pas ici la plume pour crier au soulèvement, ni pour dire aux catholiques de ce royaume ce qu'ils doivent faire de leur fidélité. Je n'en sais rien encore, et je me défie de ceux qui, à peine les corps refroidis, prétendent déjà tout savoir de ce que ce sang commande. Je veux seulement dire ce qu'un homme de bien ne peut taire : ce qui s'est fait à Blois n'est pas un acte de justice, c'est un guet-apens, et il porte sur la parole du roi une tache que je ne sais comment on l'effacera.
Car enfin, de quoi s'agit-il ? Non d'un combat, non d'un jugement rendu par des juges après accusation entendue, mais d'un Conseil convoqué comme un piège, où l'on a appelé un homme pour le tuer entre deux portes. Cet homme était le duc de Guise, lieutenant général de ce royaume, le premier prince catholique de ce temps, celui-là même à qui l'on devait, il y a sept mois, d'avoir épargné le sang de Paris. Et le lendemain, son frère le cardinal, prince de l'Église, a été achevé dans sa prison.
Une parole donnée, une parole rompue
On me dira que le roi est maître de son Conseil et de sa garde, et qu'il n'a de compte à rendre qu'à Dieu. Je ne le conteste pas en droit. Mais les députés et les grands qui sont venus à Blois n'y sont pas venus en terre ennemie : ils y sont venus assemblés par le roi lui-même, aux États qu'il avait convoqués, sous sa sûreté et sous son toit. Un duc qui se rend, sur cette foi, dans le cabinet de son prince ne s'attend pas à y trouver des épées. C'est cela, et rien d'autre, qui me serre le cœur : non que le duc de Guise fût sans reproche à tous les yeux, mais que la parole du roi, donnée à ses hôtes, ait servi d'appât.
Un gentilhomme de ce pays, fidèle à sa foi comme à sa couronne, ne peut pas entendre dire qu'on a attiré un prince pour l'égorger sans que quelque chose, en lui, s'inquiète de ce que devient la parole royale quand elle a ainsi servi de leurre. Je ne dis pas que la couronne est déshonorée pour toujours ; je dis que je ne sais plus, ce 26 décembre, quel poids elle garde pour qui l'écoute.
Le sang d'un cardinal
Et il y a pire encore, à mes yeux, que la mort du duc. Le lendemain, on a fait mourir le cardinal de Guise, un prince de la sainte Église, dans sa geôle, sans forme de procès qu'on m'ait rapportée, par des mains qu'on dit soudoyées puisque les gardes du roi eux-mêmes s'y refusaient. Un cardinal n'est pas un gentilhomme comme un autre : sa personne touche à ce qu'il y a de plus sacré dans notre religion. Que l'on ait pu, à quelques pas des appartements du roi très-chrétien, verser ce sang-là, voilà ce qui, je le confesse, m'arrache plus de larmes que le reste.
Je ne sais ce que Rome en dira, ni ce qu'il en coûtera à ce royaume devant l'Église universelle. Je laisse ce jugement à qui a qualité pour le rendre. Mais je sais ce qu'un catholique simple ressent : que l'on a frappé, dans la même semaine, le premier défenseur de sa foi et l'un des princes de son Église, et que cela ne se console pas d'un mot.
Ce que cela fait à un sujet catholique
Je ne prétends pas trancher, en ces jours mêmes, ce que ce meurtre change au lien qui unit le roi et ses sujets catholiques. D'autres, plus savants que moi en ces matières, en délibéreront sans doute, et je ne devance pas leur jugement. Mais je pose la question, parce qu'elle me hante depuis l'aube du 23 : un prince qui attire par ruse, sous couvert d'un Conseil et de sa propre parole, ceux-là mêmes qui portaient les armes pour la défense de sa religion, comment ses fidèles catholiques doivent-ils désormais l'entendre quand il jure quelque chose ?
Je n'ai pas de réponse à donner ce soir, et je me méfierais d'un homme qui prétendrait en avoir une toute faite. Je dis seulement ceci, en fidèle serviteur de ma religion et en sujet qui voudrait pouvoir croire encore à la parole de son prince : Blois restera, pour beaucoup d'entre nous, le lieu où cette confiance a été mise à une rude épreuve. Ce que ce royaume en fera, l'avenir seul le montrera ; qu'au moins on ne nous demande pas, dès aujourd'hui, de n'y voir qu'un juste châtiment.