← Retour à l’édition Opinion

Le roi n’a fait que reprendre ce qui lui appartenait

Un officier fidèle à la couronne défend, à chaud, le coup porté au duc de Guise : non un crime, mais le geste d’un roi qui reprend sa propre maison. Tribune signée d’un homme du roi, que la rédaction publie sans la faire sienne.

Maître Guillaume Fauveau, conseiller au Parlement, homme du roi 24 décembre 1588 5 min de lecture

On crie déjà, dans certaines bouches, au meurtre et à la félonie. Je réponds, moi qui sers la couronne depuis assez d'années pour avoir vu où menait la faiblesse, que le mot est mal choisi. Un roi n'assassine pas un sujet : il fait justice, ou il se défend. Ce qui s'est joué avant-hier au château, je le tiens pour l'un et l'autre à la fois.

Qu'on me permette de rappeler ce que beaucoup, dans le tumulte de ces derniers jours, semblent oublier déjà : qui était devenu, dans ce royaume, le maître véritable ? Depuis la journée de mai où l'on a dressé des barricades sous les fenêtres mêmes de Sa Majesté, depuis que le roi a dû fuir sa propre capitale comme un particulier chassé de sa maison, une seule réponse s'imposait à qui voulait voir clair.

Ce que j'écris ici n'est pas la joie d'un courtisan devant un ennemi abattu. C'est le soulagement, plus grave, d'un homme de robe qui craignait de voir la couronne elle-même se dissoudre entre les mains d'un sujet trop puissant.

Un sujet devenu plus grand que son maître

Que l'on considère, sans passion, l'état où nous sommes depuis le printemps. Monsieur de Guise tenait Paris ; il l'a montré au roi lui-même, en ce jour de mai où il a suffi d'un geste de sa main pour que les barricades tombent, comme elles s'étaient levées à son gré. Le roi, lui, a dû sortir de sa ville par une porte dérobée. Depuis, c'est à peine si l'on distingue, dans les actes du gouvernement, ce qui procède encore de la volonté du souverain et ce qui lui est arraché.

L'édit de cet été, qu'on a fait signer au roi presque de force, et cette lieutenance générale des armées qu'on lui a fait donner au même homme : voilà ce que devenait, mois après mois, l'autorité de la couronne. Et ces états mêmes, assemblés ici à Blois depuis octobre pour conseiller le roi, une bonne part des députés n'y parlaient plus que par la bouche de la maison de Lorraine, prétendant régler jusqu'aux finances et aux charges du royaume comme si le roi n'était plus qu'un premier magistrat parmi d'autres.

Je le demande à qui s'indigne aujourd'hui : quel nom donner à un sujet qui commande une capitale, dicte ses volontés à une assemblée des états, et impose ses conditions au trône même ? Ce n'est plus un grand du royaume. C'est un maître qui n'a pas encore le titre.

La majesté ne se partage pas

Notre doctrine, celle que l'on enseigne depuis toujours dans ce royaume, tient la souveraineté pour une chose entière et sans partage : elle vient de Dieu au roi seul, et nul sujet, si grand soit son sang ou son crédit, ne peut y prétendre sans se rendre coupable envers Dieu et envers l'État. C'est ce que nos docteurs nomment le crime de lèse-majesté : non pas seulement lever l'épée contre la personne du prince, mais s'approprier ce qui n'appartient qu'à lui.

Que l'on m'objecte que le duc n'a jamais porté la couronne, ni prétendu la porter ouvertement : je réponds qu'il n'est pas besoin du titre pour commettre le crime, quand on en a déjà pris la substance. Un roi dépouillé de sa capitale, de son autorité sur les états, de la libre disposition de ses armées, n'est plus tout à fait roi ; et celui qui l'a ainsi dépouillé, quelque respect qu'il garde en apparence, a déjà usurpé ce qu'il feignait de servir.

Je sais que d'autres plumes, dans cette même feuille peut-être, opposeront à ce raisonnement l'horreur du sang versé sans procès. Je ne la nie pas : elle est réelle, et je ne prétends pas qu'un tel geste se prenne de gaieté de cœur. Mais je dis qu'un roi qui voit son autorité lui échapper pièce à pièce n'a pas toujours le loisir d'attendre une justice ordinaire, quand celui qu'il faudrait juger tient la ville, les armes et une bonne part de l'assemblée qui devrait le juger.

Le roi n'a fait que reprendre son bien

Voilà donc ce que je vois, moi, dans le geste d'avant-hier matin : un roi qui reprend ce qui était sien. Non une conquête, non une vengeance de cour, mais un maître de maison qui referme la porte sur celui qui s'y était installé en son absence. Le duc est mort dans les propres appartements du roi, sous le toit du roi : il n'est pas de lieu plus juste, si l'on veut bien y voir non un assassinat, mais l'exercice, tardif mais entier, de l'autorité qu'on avait cru pouvoir mettre en tutelle.

Je n'ignore pas que Paris et une part du royaume vont crier au sacrilège fait à la maison de Lorraine, et qu'on parlera de trahison plutôt que de justice. Je n'écris pas pour les convaincre : je sais leur attachement, je n'espère pas le vaincre par une feuille. J'écris pour ceux qui, comme moi, servent la couronne d'abord, et qui voyaient, avec une inquiétude chaque jour plus vive, jusqu'où irait la patience d'un roi que l'on croyait trop doux pour se défendre.

Sur ce qui suivra, je ne me risquerai à rien prédire : la cour est encore dans le trouble de ces deux jours, et bien des choses se joueront que nul, ici, ne peut mesurer par avance. Je dis seulement ceci, qu'on me permette de tenir pour vrai en ce 24 décembre : un roi qui reprend son autorité n'a pas à en demander pardon.

Le contexte

Le 12 mai 1588, dit journée des barricades, des troupes royales entrées dans Paris ont provoqué un soulèvement encadré par les partisans du duc de Guise ; le roi a dû quitter la capitale le lendemain et n'y est pas retourné.

En juillet 1588, le roi a signé l'édit d'Union, s'engageant à ne jamais traiter avec les protestants, et a confirmé le duc de Guise dans la charge de lieutenant général des armées du royaume.

Les états généraux, ouverts à Blois le 16 octobre 1588, sont dominés par des députés favorables à la Ligue et à la maison de Lorraine.

Le duc Henri de Guise et son frère le cardinal de Guise ont été mis à mort au château de Blois les 23 et 24 décembre 1588, sur ordre du roi.

État des informations

La rédaction publie cette tribune comme le plaidoyer d'un homme du parti royal, non comme sa propre opinion ni comme une vérité établie. D'autres voix, dans cette même édition, jugent le geste tout autrement. Nous nous en tenons à ce qui est connaissable ce 24 décembre 1588 et ne préjugeons de rien quant à la suite.

Ce que l’on sait

  • L'auteur est un officier de robe favorable à la couronne : ce texte défend le point de vue du parti royal, non un jugement de la rédaction.
  • Les faits rappelés (barricades de mai, édit d'Union, domination ligueuse des états de Blois, mort du duc puis du cardinal de Guise) sont établis.
  • La doctrine de la souveraineté et du crime de lèse-majesté invoquée ici est un lieu commun du discours des juristes fidèles au roi en cette fin d'année 1588.

Ce que l’on ignore

  • L'étendue exacte de ce que le roi et ses conseillers ont prémédité avant le 23 décembre n'est pas publique et ne l'est pas davantage pour l'auteur de cette tribune.
  • La réaction que ce geste provoquera dans le royaume, à Paris et auprès des puissances étrangères, n'est pas encore connue à l'heure où ce texte est écrit.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Cette tribune restitue l'argumentaire d'un juriste fidèle à la couronne en décembre 1588 (souveraineté indivisible, crime de lèse-majesté) : un plaidoyer partisan reconstitué, publié pour donner à entendre un camp, sans que la rédaction préjuge de la suite.

Articles liés

Entretien

« Le roi n’a pas tué un sujet, il a châtié un maître » — un gentilhomme de la chambre défend le geste de Blois

Au lendemain de la mort du duc de Guise, recueilli le 25 décembre dans le château encore fermé, un gentilhomme du parti royal, proche de la chambre du roi, plaide la cause de la couronne. Il ne parle pas de meurtre : il parle d’un roi longtemps humilié qui, débordé par des États devenus insolents, a repris la main sur un vassal qu’il tenait pour un maître dans le royaume. Il croit son maître rétabli dans son autorité. Aujourd’hier rapporte sa version sans la faire sienne.

25 décembre 158812 min