Le roi n’a fait que reprendre ce qui lui appartenait
Un officier fidèle à la couronne défend, à chaud, le coup porté au duc de Guise : non un crime, mais le geste d’un roi qui reprend sa propre maison. Tribune signée d’un homme du roi, que la rédaction publie sans la faire sienne.
On crie déjà, dans certaines bouches, au meurtre et à la félonie. Je réponds, moi qui sers la couronne depuis assez d'années pour avoir vu où menait la faiblesse, que le mot est mal choisi. Un roi n'assassine pas un sujet : il fait justice, ou il se défend. Ce qui s'est joué avant-hier au château, je le tiens pour l'un et l'autre à la fois.
Qu'on me permette de rappeler ce que beaucoup, dans le tumulte de ces derniers jours, semblent oublier déjà : qui était devenu, dans ce royaume, le maître véritable ? Depuis la journée de mai où l'on a dressé des barricades sous les fenêtres mêmes de Sa Majesté, depuis que le roi a dû fuir sa propre capitale comme un particulier chassé de sa maison, une seule réponse s'imposait à qui voulait voir clair.
Ce que j'écris ici n'est pas la joie d'un courtisan devant un ennemi abattu. C'est le soulagement, plus grave, d'un homme de robe qui craignait de voir la couronne elle-même se dissoudre entre les mains d'un sujet trop puissant.
Un sujet devenu plus grand que son maître
Que l'on considère, sans passion, l'état où nous sommes depuis le printemps. Monsieur de Guise tenait Paris ; il l'a montré au roi lui-même, en ce jour de mai où il a suffi d'un geste de sa main pour que les barricades tombent, comme elles s'étaient levées à son gré. Le roi, lui, a dû sortir de sa ville par une porte dérobée. Depuis, c'est à peine si l'on distingue, dans les actes du gouvernement, ce qui procède encore de la volonté du souverain et ce qui lui est arraché.
L'édit de cet été, qu'on a fait signer au roi presque de force, et cette lieutenance générale des armées qu'on lui a fait donner au même homme : voilà ce que devenait, mois après mois, l'autorité de la couronne. Et ces états mêmes, assemblés ici à Blois depuis octobre pour conseiller le roi, une bonne part des députés n'y parlaient plus que par la bouche de la maison de Lorraine, prétendant régler jusqu'aux finances et aux charges du royaume comme si le roi n'était plus qu'un premier magistrat parmi d'autres.
Je le demande à qui s'indigne aujourd'hui : quel nom donner à un sujet qui commande une capitale, dicte ses volontés à une assemblée des états, et impose ses conditions au trône même ? Ce n'est plus un grand du royaume. C'est un maître qui n'a pas encore le titre.
La majesté ne se partage pas
Notre doctrine, celle que l'on enseigne depuis toujours dans ce royaume, tient la souveraineté pour une chose entière et sans partage : elle vient de Dieu au roi seul, et nul sujet, si grand soit son sang ou son crédit, ne peut y prétendre sans se rendre coupable envers Dieu et envers l'État. C'est ce que nos docteurs nomment le crime de lèse-majesté : non pas seulement lever l'épée contre la personne du prince, mais s'approprier ce qui n'appartient qu'à lui.
Que l'on m'objecte que le duc n'a jamais porté la couronne, ni prétendu la porter ouvertement : je réponds qu'il n'est pas besoin du titre pour commettre le crime, quand on en a déjà pris la substance. Un roi dépouillé de sa capitale, de son autorité sur les états, de la libre disposition de ses armées, n'est plus tout à fait roi ; et celui qui l'a ainsi dépouillé, quelque respect qu'il garde en apparence, a déjà usurpé ce qu'il feignait de servir.
Je sais que d'autres plumes, dans cette même feuille peut-être, opposeront à ce raisonnement l'horreur du sang versé sans procès. Je ne la nie pas : elle est réelle, et je ne prétends pas qu'un tel geste se prenne de gaieté de cœur. Mais je dis qu'un roi qui voit son autorité lui échapper pièce à pièce n'a pas toujours le loisir d'attendre une justice ordinaire, quand celui qu'il faudrait juger tient la ville, les armes et une bonne part de l'assemblée qui devrait le juger.
Le roi n'a fait que reprendre son bien
Voilà donc ce que je vois, moi, dans le geste d'avant-hier matin : un roi qui reprend ce qui était sien. Non une conquête, non une vengeance de cour, mais un maître de maison qui referme la porte sur celui qui s'y était installé en son absence. Le duc est mort dans les propres appartements du roi, sous le toit du roi : il n'est pas de lieu plus juste, si l'on veut bien y voir non un assassinat, mais l'exercice, tardif mais entier, de l'autorité qu'on avait cru pouvoir mettre en tutelle.
Je n'ignore pas que Paris et une part du royaume vont crier au sacrilège fait à la maison de Lorraine, et qu'on parlera de trahison plutôt que de justice. Je n'écris pas pour les convaincre : je sais leur attachement, je n'espère pas le vaincre par une feuille. J'écris pour ceux qui, comme moi, servent la couronne d'abord, et qui voyaient, avec une inquiétude chaque jour plus vive, jusqu'où irait la patience d'un roi que l'on croyait trop doux pour se défendre.
Sur ce qui suivra, je ne me risquerai à rien prédire : la cour est encore dans le trouble de ces deux jours, et bien des choses se joueront que nul, ici, ne peut mesurer par avance. Je dis seulement ceci, qu'on me permette de tenir pour vrai en ce 24 décembre : un roi qui reprend son autorité n'a pas à en demander pardon.