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« Le roi n’a pas tué un sujet, il a châtié un maître » — un gentilhomme de la chambre défend le geste de Blois

Au lendemain de la mort du duc de Guise, recueilli le 25 décembre dans le château encore fermé, un gentilhomme du parti royal, proche de la chambre du roi, plaide la cause de la couronne. Il ne parle pas de meurtre : il parle d’un roi longtemps humilié qui, débordé par des États devenus insolents, a repris la main sur un vassal qu’il tenait pour un maître dans le royaume. Il croit son maître rétabli dans son autorité. Aujourd’hier rapporte sa version sans la faire sienne.

Propos recueillis par Nicolas Bréban, pour Aujourd’hier 25 décembre 1588 12 min de lecture

Le château de Blois est encore clos sur lui-même. Les gardes tiennent les portes, les députés des États demeurent dans leurs logis, et l’on parle bas dans les galeries où, avant-hier au matin, le premier prince de la Ligue est tombé sous les coups. C’est là que nous avons trouvé notre homme : un gentilhomme de la noblesse, attaché au service du roi et de sa chambre, qui a bien voulu nous dire la chose comme la couronne l’entend.

Il parle en serviteur du roi et n’en fait pas mystère ; sa cause est celle de son maître. Nous l’avons écouté sans l’interrompre et le rapportons tel qu’il s’est exprimé, sachant qu’à Blois même, à quelques portes de là, d’autres nommeront forfait ce qu’il nomme justice. Aujourd’hui ne prend pas parti entre ces deux voix : il donne ici l’une, il a donné et donnera l’autre.

Il a demandé qu’on ne mît pas son nom, la cour étant ce qu’elle est et les temps incertains.

Grand entretien

Un gentilhomme du parti royal, proche de la chambre du roi Henri III (nom tu à sa demande)

Portrait composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps ; les propos ne sont pas ceux d’une personne unique et identifiée.

Comment nommez-vous ce qui s’est passé avant-hier dans ce château ?

Je le nomme un acte de justice, et un acte de roi. On vous dira ailleurs que c’est un meurtre ; le mot est facile, mais il est faux. Un meurtre, c’est le fait d’un particulier qui frappe pour sa querelle ou son profit. Ici, c’est le roi, source de toute justice dans son royaume, qui a fait tomber un homme devenu trop grand pour lui obéir. Un souverain n’assassine pas : il châtie, ou il pardonne. Le duc de Guise avait passé toute mesure ; le roi a jugé qu’il ne pouvait plus ni le souffrir ni le punir par les voies ordinaires, un homme si puissant qu’aucun tribunal du royaume ne l’eût osé toucher. Il a donc usé de son droit de roi. Voilà ce que j’en dis, et ce que dit la couronne.

Qu’aviez-vous à reprocher au duc, pour en venir là ?

Ce que l’on reproche à un sujet qui se fait le maître de son maître. Songez à ce que cet homme était devenu. Il tenait Paris, la première ville du royaume, mieux que le roi ne la tenait lui-même. Il s’était fait donner la charge de lieutenant général, qui met les armées du royaume dans sa main. On le disait porté à vouloir l’épée de connétable, c’est-à-dire tout le commandement de la guerre. Il traitait avec l’étranger, il recevait des deniers d’Espagne, disait-on, il correspondait par-dessus la tête du roi. Un prince du sang qui en ferait le quart serait déjà suspect ; lui n’était pas même du sang de France. Dites-moi quel roi peut vivre à côté d’un tel sujet.

On dira que le roi avait juré la paix à ce même duc, à l’Union de juillet. N’a-t-il pas manqué à sa parole ?

Je savais que vous viendriez là, et je ne l’esquive pas, car la question est juste. Oui, le roi a signé l’édit d’Union et confirmé le duc dans ses charges. Mais souvenez-vous dans quel état il l’a signé : chassé de sa capitale, les barricades encore fraîches, la ville en armes pour le duc. On n’appelle pas parole libre ce qu’on arrache le couteau sur la gorge. Un roi contraint par la force garde le droit de reprendre ce que la force lui a extorqué ; les gens de loi vous le diront mieux que moi. Et puis, à qui a manqué la foi le premier ? Celui qui promit d’être un sujet fidèle et qui tenait Paris contre son roi, ou celui qui, longtemps, plia et pardonna ? Je ne dis pas que la chose soit belle. Je dis qu’on l’a rendue nécessaire.

Vous parlez d’humiliation. Laquelle pesait le plus au roi ?

Les barricades, sans doute, au mois de mai. Il faut avoir vu ce que c’est qu’un roi qui sort de sa propre ville par une poterne, presque en fuyard, laissant Paris aux mains d’un autre. Ce jour-là, le roi de France a cessé d’être maître chez lui. Depuis, il n’a plus régné qu’à moitié : la Ligue d’un côté, les huguenots de l’autre, et lui au milieu, qu’on tirait par la manche comme un mineur qu’on met en tutelle. Un roi peut supporter beaucoup ; il ne peut pas supporter d’être mis en tutelle dans son royaume. C’est cela, je crois, qui a mûri en lui tout l’automne, pendant que les États le pressaient et que le duc se tenait à Blois comme un second roi. Il a fini par juger qu’il fallait redevenir roi tout à fait, ou cesser de l’être.

Que reprochez-vous aux États réunis ici même ?

De s’être crus l’égaux du roi, quand ils ne sont que ses sujets assemblés pour le conseiller et lui accorder ses subsides. Ces États-ci, menés par les gens du duc, ne voulaient pas conseiller : ils voulaient commander. Ils prétendaient tenir la bourse, contrôler les deniers, mettre leur nez dans le choix des hommes du Conseil, comme si le roi devait leur demander permission de régner. On a vu des députés parler haut, exiger, marchander, sûrs qu’ils étaient d’avoir le duc derrière eux. Un roi qui laisse une assemblée lui dicter ses ministres et ses finances n’est plus qu’un doge de Venise. Le roi a compris qu’en abattant la tête, il ferait taire le corps. Et de fait, voyez ce matin comme les mêmes qui tonnaient hier se tiennent cois.

On dit le duc averti, et qui n’a pas voulu croire au danger. Le tenez-vous pour vrai ?

On le dit, et je le crois volontiers, mais je vous prie de le prendre pour ce que c’est : un propos qui court, non une chose que j’aie vue de mes yeux. On rapporte qu’on l’avait prévenu par plus d’un billet, que des amis, sa propre mère peut-être, le pressaient de quitter Blois, et qu’il écartait tout cela d’un mot, disant que le roi n’oserait pas. Si cela est vrai, voyez l’orgueil de l’homme : il tenait son roi pour si bas qu’il ne le croyait pas capable d’un coup d’autorité. C’est cette assurance-là, cette manière de mépriser le maître, qui montre assez pourquoi il fallait en finir. Mais encore une fois, ces mots qu’on lui prête, je ne les garantis pas : à la cour, chacun redit l’histoire à sa façon dès le lendemain.

Fallait-il donc la surprise, l’embuscade dans les appartements ? Un procès n’eût-il pas mieux valu ?

Un procès de qui, par qui ? Voilà où l’on ne veut pas regarder. Pour faire le procès du duc, il eût fallu l’arrêter ; pour l’arrêter, il eût fallu des gens sûrs et du temps ; et cet homme tenait la ville, avait ses fidèles jusque dans le château, et une épée toujours prête. Qui l’aurait pris vivant sans qu’en une heure Paris et la moitié de Blois fussent en armes ? Un tribunal l’eût peut-être absous par crainte, ou n’eût jamais siégé. Le roi a jugé qu’avec un sujet plus fort que ses juges, la seule justice possible était celle qu’il rendrait lui-même, et vite. Je ne vous dirai pas que la manière fut douce ; elle fut ce que le péril la faisait être. On ne prend pas un lion avec des révérences.

Et ses gens, cette garde des Quarante-Cinq dont on parle tant ?

Ce sont des gentilshommes gascons que le roi entretient tout près de sa personne, pour sa sûreté ; on les dit quarante-cinq, de là leur nom. Le roi les a pris parce qu’ils ne tiennent qu’à lui : point d’attache à Paris, point de parenté avec les grandes maisons du royaume, rien qui les partage entre leur devoir et un autre maître. En un temps où l’on ne sait plus à qui se fier, un prince a besoin d’hommes qui soient à lui seul. Ce qu’ils ont fait avant-hier, ils l’ont fait sur l’ordre du roi, dans le service du roi. Je sais qu’on brodera là-dessus mille contes ; tenez-vous-en au simple : c’est la garde du prince qui a exécuté la volonté du prince.

Le lendemain, on a fait mourir aussi le cardinal, son frère, un prince de l’Église. Cela ne vous arrête-t-il pas ?

Cela m’arrête, je vous l’avoue, plus que le reste, et je ne ferai pas le brave sur ce point. Frapper un cardinal est chose grave, et je n’ignore pas ce qu’on en dira à Rome. Mais mettez-vous à la place du roi : eût-il été sage d’abattre le duc et de laisser vivre le frère, qui portait tout le crédit de la maison auprès du clergé et de la Ligue, et qui n’aurait plus respiré que la vengeance ? On ne coupe pas une tête de l’hydre pour en laisser repousser une autre. Le roi a estimé que la sûreté du royaume passait avant la pourpre de l’habit. Est-ce trop dire ? Peut-être. C’est le point où je vous parle en homme qui suit son roi plus qu’en homme qui juge. Le Saint-Père en décidera ; nous verrons.

On rapporte des mots du roi devant le corps du duc. Les avez-vous entendus ?

Je ne les ai pas entendus, et je me garderai de les redire comme si je les tenais pour vrais. On prête au roi d’avoir dit, en voyant le duc à terre, qu’il le trouvait plus grand mort que vivant, ou quelque parole de ce genre. Chacun la rapporte à sa manière, et c’est justement à cela qu’on reconnaît un propos qui court plutôt qu’un propos avéré : quand il en existe trois versions au lendemain, c’est qu’aucune n’est sûre. Je ne mettrai pas dans la bouche de mon roi des mots que je ne l’ai pas ouï dire. Ce que je sais de lui, c’est qu’il paraît, depuis deux jours, comme un homme délivré d’un grand poids.

La reine mère, dit-on, n’approuverait pas tout à fait. Qu’en savez-vous ?

La reine mère est fort malade, en son logis, et je ne suis pas de ceux qui entrent chez elle. Aussi je ne vous dirai que ce qui se murmure, à charge pour vous de n’en pas faire une certitude. On dit qu’elle a été prévenue tard, que la chose l’a saisie, et qu’elle craint pour la suite plus qu’elle ne se réjouit. Cela ne m’étonnerait pas d’elle : toute sa vie elle a cousu, marié, raccommodé, préféré l’accord au fer. Le roi son fils a pris cette fois le parti contraire. Qu’une mère qui a tant ménagé les Guise s’en trouble, cela se conçoit sans qu’il faille y voir un désaveu. Mais je parle d’une chambre où je n’entre pas ; croyez-en ce que vous voudrez.

À cette heure, comment voyez-vous les choses pour le roi ?

Je les vois meilleures qu’elles n’étaient il y a trois jours, et c’est ma foi de serviteur qui vous parle. Le roi a repris la main. La tête qui bravait la couronne est tombée, les États qui le pressaient se taisent, et il redevient dans son château le maître qu’il avait cessé d’être depuis les barricades. Je ne suis pas si simple que de croire tout apaisé : Paris est loin, et l’on ne sait pas encore comment la ville et les amis du duc prendront la nouvelle. Il y aura des cris, des remuements, peut-être pis ; ces choses-là ne s’éteignent pas en un jour. Mais un roi qui a montré qu’il osait, qui a fait voir qu’on ne le tient plus en tutelle, ce roi-là a de nouveau les moyens de se faire obéir. Pour le reste, nul ne sait ce que demain apporte, et je ne me pique pas de le deviner. Je dis seulement qu’aujourd’hui, mon maître est redevenu roi.

Le contexte

Le 23 décembre 1588 au matin, au château de Blois, Henri de Lorraine, duc de Guise, dit « le Balafré », a été tué dans les appartements du roi par des membres de la garde des Quarante-Cinq, sur ordre d’Henri III. Son frère Louis, cardinal de Guise, a été mis à mort le lendemain 24 décembre en détention.

Le duc était depuis la Journée des barricades (12 mai 1588) le maître de Paris et, par l’édit d’Union de juillet, lieutenant général du royaume. Le roi, chassé de sa capitale le 13 mai, ne l’avait pas regagnée.

Les États généraux, ouverts à Blois le 16 octobre 1588 et dominés par les députés ligueurs, réclamaient un droit de regard sur les finances royales et les nominations au Conseil, prérogatives que le roi jugeait attentatoires à sa souveraineté.

La reine mère, Catherine de Médicis, gravement malade, se trouve dans le château. Artisane d’une longue politique de compromis avec les grands et les Guise, elle aurait accueilli la nouvelle avec trouble.

État des informations

Cet entretien donne la version de la couronne, plaidée par un serviteur du roi ; Aujourd’hui la rapporte sans l’endosser, comme il a rapporté et rapportera celle du parti adverse. L’édition s’en tient à ce qui est connaissable au 25 décembre 1588 et ne préjuge en rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • Le duc de Guise a été tué le 23 décembre au matin dans les appartements du roi, à Blois, par la garde des Quarante-Cinq, sur ordre d’Henri III ; le cardinal de Guise a été mis à mort le lendemain.
  • Le duc tenait Paris depuis les barricades de mai et cumulait la charge de lieutenant général du royaume ; les États réunis à Blois, à dominante ligueuse, pressaient le roi sur les finances et les nominations.
  • Le parti royal présente le geste non comme un meurtre mais comme un acte de justice et d’autorité du roi contre un sujet devenu trop puissant pour être atteint par les voies ordinaires.

Ce que l’on ignore

  • La manière dont Paris, le clergé et les amis du duc accueilleront la nouvelle, et l’ampleur des remuements à venir, que le témoin dit ne pas pouvoir prévoir.
  • Ce que Rome dira de la mort d’un cardinal, que le témoin lui-même tient pour le point le plus lourd.
  • La disposition exacte de la reine mère, dont le témoin parle par ouï-dire, sans entrer dans sa chambre.

Sources historiques utilisées

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Assassinat d’Henri de Guise — Wikipédia

Griefs du roi contre un duc jugé trop puissant (maître de Paris, lieutenant général, ambition du connétablat), cadrage du geste en « coup de majesté » plutôt qu’en crime, convocation par le secrétaire Revol via la chambre du roi, embuscade des Quarante-Cinq, mise à mort du cardinal le lendemain, corps brûlés et cendres jetées à la Loire.

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Henri Ier de Guise — Wikipédia

Rôle du duc dans la Ligue et à Paris, charge de lieutenant général obtenue à l’édit d’Union, position de force face à un roi humilié par la Journée des barricades.

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Les Quarante-Cinq — Wikipédia

Garde gasconne attachée à la personne du roi et son rôle dans l’exécution du duc de Guise ; distinction à opérer entre le fait historique et le roman.

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Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

Portrait composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps ; les propos imitent un entretien recueilli à chaud auprès d’un serviteur du roi et ne sont pas ceux d’une personne unique et identifiée.

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