« On a versé le sang d’un prince de l’Église » — un homme d’Église devant le corps du cardinal
La mort du cardinal de Guise, mis à mort en sa geôle le lendemain de son frère, trouble les consciences ecclésiastiques de Blois. Un clerc de la cour, partagé entre sa fidélité au roi et l’effroi devant le sang d’un cardinal, a accepté de nous parler — de ce que l’Église tient pour un sacrilège, de la question du for qui se pose, et de ce qu’il n’ose encore imaginer des suites avec Rome.
Depuis que l’on a tiré du cachot, avant-hier, le corps du duc de Guise, puis, hier, celui de son frère le cardinal, une inquiétude sourde travaille le clergé qui suit la cour à Blois. Les députés du clergé aux États en frémissent ; les aumôniers, les chanoines, les religieux de la ville s’interrogent tout bas. Car ce n’est pas seulement un grand seigneur qui a péri : c’est un cardinal de la sainte Église romaine, un prince de l’Église, mis à mort en détention par la main de soldats.
Nous avons pu nous entretenir longuement avec l’un de ces hommes d’Église, attaché de longue date au service de la cour. Il a parlé à condition que ni son nom ni sa charge ne fussent imprimés, et l’on comprendra sa prudence. Il ne parle pas au nom d’un parti ; il parle en prêtre troublé, tenu entre le respect qu’il doit à son roi et l’horreur que lui inspire le sang répandu d’un membre du Sacré Collège.
Un ecclésiastique attaché au service de la cour de France, présent à Blois (chanoine ou aumônier ; nom et charge tus à sa demande)
Portrait composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps ; les propos ne sont pas ceux d’une personne unique et identifiée.
Vous êtes prêtre, et vous servez le roi. Comment recevez-vous la nouvelle de la mort du cardinal de Guise ?
Avec un trouble que je ne veux pas déguiser. J’ai prié cette nuit sans trouver le repos. Qu’un sujet trop puissant tombe sous la justice de son prince, cela s’est vu, et l’on peut en débattre. Mais le cardinal Louis de Lorraine n’était pas seulement un frère de la maison de Guise : il était archevêque de Reims, cardinal de la sainte Église romaine, revêtu de la pourpre par le souverain pontife. En sa personne, ce n’est pas un homme du roi que l’on a frappé, c’est un membre du Sacré Collège. Et cela, mon âme ne sait pas encore comment le porter.
Beaucoup, à la cour, disent que c’était un ennemi de l’État, chef de la Ligue avec son frère. Cela ne change-t-il rien ?
Cela change tout pour le politique, et rien pour le prêtre. Je ne discute pas ici de ses menées, ni de savoir s’il conspirait ; que ceux qui en jugent en répondent devant Dieu. Je dis seulement ceci : la dignité de cardinal n’est pas un manteau qu’on ôte quand elle gêne. Un cardinal demeure cardinal jusqu’à ce que le Saint-Siège en décide autrement. Qu’il fût coupable ou non des desseins qu’on lui prête, sa personne restait sacrée par son ordre. On ne juge pas un tel homme comme on juge un capitaine.
Vous employez ce mot, « sacré ». Qu’entendez-vous par là, précisément ?
J’entends que l’Église, de longue main, tient que ses clercs, et à plus forte raison ses évêques et ses cardinaux, ne relèvent pas du bras séculier. C’est ce que nos docteurs nomment le privilège du for : un homme d’Église ne répond de ses fautes que devant les juges d’Église, et un cardinal, lui, ne répond qu’au pape seul. Nul prince temporel, si grand soit-il, n’a mission de le mettre à mort de sa propre autorité. Voilà pourquoi ce sang me pèse tant : ce n’est pas une opinion de ma façon, c’est le droit constant de l’Église.
On rapporte que la garde du roi, les Quarante-Cinq, a refusé de porter la main sur le cardinal, et qu’il a fallu des soldats soudoyés. Le saviez-vous ?
On me l’a dit, et si cela est vrai, il y a là plus d’enseignement que dans bien des sermons. Ces gens d’armes, qui n’avaient point tremblé la veille à frapper le duc, ont reculé devant la pourpre. Des soudards, des hommes de guerre, ont senti d’instinct ce que la théologie enseigne : qu’il est une chose de tuer un grand seigneur, et une autre de tuer un cardinal, et que la seconde touche au sacrilège. Qu’il ait fallu, dit-on, chercher d’autres bras et les payer, cela même dit que la conscience commune savait où était le péril pour l’âme.
Le mot est lourd. Osez-vous dire, vous, prêtre du roi, qu’il y a eu sacrilège ?
Je pèse mes mots, car je ne veux ni flatter ni condamner à la légère. Sacrilège se dit de la violence portée à une personne ou à une chose consacrée. Le sang d’un cardinal, versé par la seule main du pouvoir temporel, sans jugement de l’Église, sans que le Saint-Siège en ait connu, entre par sa nature dans cette catégorie-là. Je ne prononce pas de sentence, ce n’est pas à moi ; mais je ne puis, en honnête théologien, appeler ce fait autrement que par son nom. Et ce nom épouvante.
On apprend aussi que les corps des deux frères ont été brûlés et les cendres jetées à la rivière. Cela ajoute-t-il à votre trouble ?
Grandement. Refuser à un chrétien, à plus forte raison à un évêque, la sépulture de l’Église et le repos en terre bénite, c’est une seconde rigueur qui redouble la première. On a voulu, dit-on, qu’il ne restât ni tombeau ni relique ; le calcul est d’un politique qui craint les martyrs. Mais l’Église prie pour ses morts et honore les corps de ses ministres. Voir les cendres d’un cardinal emportées par la Loire, sans office ni sépulcre, cela ne se peut regarder sans que le cœur se serre. Je ne sais quel prêtre a pu, ou non, lui donner l’absolution avant le coup ; je l’espère de toute mon âme.
Comment un homme d’Église peut-il, dans ces conditions, demeurer fidèle au roi ?
C’est là mon tourment, et je ne veux pas le résoudre trop vite. Je dois obéissance et respect à mon roi ; l’Écriture même veut qu’on rende à César ce qui est à César, et je n’oublie pas que le désordre de la Ligue et des factions afflige aussi le royaume. Je ne me range point de ceux qui, ce matin, parlent déjà de délier les sujets de leur serment. Mais je ne puis non plus fermer les yeux et bénir sans réserve ce qui blesse la loi de l’Église. Un prêtre n’est ni un courtisan qui approuve tout, ni un factieux qui condamne tout. Je reste dans l’obéissance, et je reste dans l’effroi. Les deux ensemble, aujourd’hui.
Le clergé qui suit les États est-il d’un seul avis, ou partagé comme vous ?
Partagé, et vivement. Il en est, parmi les députés du clergé, qui étaient tout dévoués à la maison de Lorraine et qui pleurent le cardinal comme un des leurs, frappés d’horreur et parlant déjà d’outrage à l’Église. Il en est d’autres, plus mesurés ou plus craintifs, qui se taisent et attendent, ne sachant s’il faut gémir tout haut ou courber la tête. Et il en est, je ne le cache pas, qui approuvent le roi et disent qu’un cardinal qui prend les armes contre son souverain n’est plus qu’un rebelle. Vous voyez que l’Église de France elle-même ne parle pas d’une seule voix ce matin. C’est aussi cela, le trouble.
Que répondez-vous, vous, aux fidèles qui vous pressent de questions ?
Je leur réponds avec beaucoup de précaution, car je ne veux ni allumer la ville ni tromper les âmes. Je leur dis ce qui est sûr : qu’un cardinal a été mis à mort, et que l’Église tient la personne d’un cardinal pour n’appartenir qu’au jugement du Saint-Siège. Je leur dis de prier, pour le mort et pour le royaume, et de se garder des fureurs. Ce que je ne leur dis pas, c’est ce que je ne sais pas : quelle qualification l’Église donnera à ce fait, et ce qu’en décidera Rome. Un prêtre qui devancerait le jugement du Saint-Père mentirait à son troupeau.
Justement, Rome. Que peut-il advenir, selon vous, du côté du Saint-Siège ?
Je marche ici sur des braises, et je vous prie de ne pas me faire dire plus que je ne dis. Il est de règle constante que le meurtre d’un cardinal soit une affaire du Saint-Siège au premier chef, et l’on ne voit pas comment le souverain pontife pourrait ne s’en point émouvoir. Que Sa Sainteté demande raison, qu’elle exige qu’on lui rende compte, qu’elle réclame ce qui, selon le droit, aurait dû lui être remis — tout cela est dans l’ordre des choses possibles, et j’avoue le redouter. Mais je ne sais rien encore de ce que Rome fera ni dira ; nul courrier n’est revenu ; et je me garderai de prêter au Saint-Père des résolutions qu’il n’a pas prises. Je dis seulement que la question est ouverte, et grave.
Vous redoutez donc une rupture entre le roi et le Saint-Siège ?
Je redoute un froid, un éloignement, une épreuve entre la couronne très chrétienne et le siège de Pierre — le mot de rupture, je ne veux pas le prononcer, il est trop gros et je n’en ai pas le droit. Songez-y : notre roi porte le titre de Roi très chrétien, fils aîné de l’Église. Qu’un tel prince ait fait périr un cardinal de sa main, sans que Rome y ait consenti, c’est une pierre jetée entre lui et le Saint-Père. Comment cela se dénouera, par quelles démarches, quelles satisfactions, quelles rigueurs peut-être — je l’ignore absolument. Je prie pour que la sagesse des deux parts épargne à la chrétienté un tel déchirement. Mais je ne puis vous promettre qu’il n’y aura point d’orage.
Certains, en ville, prononcent déjà des mots très durs contre le roi. Les partagez-vous ?
Non, et je m’en défie. J’entends bien monter, depuis hier, des propos où l’on parle d’un roi qui aurait forfait, où l’on murmure qu’on n’est plus tenu de lui obéir. Ces mots-là courent vite et brûlent tout. Je ne les prends pas à mon compte : ce n’est pas à la rumeur d’une ville de juger un roi, et je ne veux pas que le sang d’un cardinal serve de prétexte à en verser d’autre. Mon office n’est pas de souffler sur le feu, mais de pleurer, de prier, et d’attendre que l’Église parle par la bouche de ceux qui en ont la charge. Le reste est passion, et la passion, ces jours-ci, est mauvaise conseillère.
Que direz-vous, en fin de compte, à ceux qui vous demanderont comment un prêtre doit se tenir en ce moment ?
Je leur dirai de tenir ensemble deux choses que le tumulte voudrait séparer : le respect dû au roi et l’horreur due au sacrilège. De ne renier ni l’un ni l’autre. De prier pour l’âme du cardinal, pour le roi, et pour la paix de l’Église et du royaume. De ne pas devancer le jugement de Rome, mais de ne pas non plus appeler bien ce que la loi de l’Église réprouve. C’est un chemin étroit, et je ne prétends pas y marcher sans trembler. Mais je crois que c’est le seul qui convienne à un homme d’Église en un jour où l’on a versé, à Blois, le sang d’un prince de l’Église.