« On nous a frappés en pleine trêve de Dieu » — un député des États dit la stupeur de l'assemblée
Réuni depuis octobre au château de Blois, où le tiers état et le clergé sont en grande part acquis à la cause catholique, un député du tiers a vu, hier matin, l'assemblée apprendre coup sur coup la mort du duc de Guise et l'arrestation des siens. Il dit la sidération, le sentiment de trahison, et la peur qui court aujourd'hui dans les rangs ligueurs. Aujourd'hui l'écoute sans épouser ses propos.
Nous l'avons trouvé dans une chambre de la basse ville de Blois, où logent nombre de députés venus des provinces pour ces États. C'est un homme du tiers état, d'une bonne ville de robe et de négoce, de ceux que l'assemblée compte en grand nombre et qui tiennent, comme il le dit lui-même, pour la défense de la religion catholique et pour l'Union. Il n'a pas caché son nom par crainte, mais nous l'avons tu, comme il est notre usage pour les témoins de cette crise, dans un camp comme dans l'autre.
Il parle à chaud, moins d'un jour après que la nouvelle a couru le château, et sa voix est celle d'un homme encore sous le coup. Ce qui suit est la voix d'un parti, et d'un seul : celui des députés que l'on nomme ligueurs, pour qui le geste du roi est une trahison et un attentat. Nous rapportons ces propos parce qu'ils font entendre ce que ressent aujourd'hui une part de l'assemblée ; nous ne les faisons pas nôtres, et nous redisons que bien des choses dites ce jour, sur les intentions du roi comme sur le sort des détenus, ne sont encore que des bruits.
Un député du tiers état aux États de Blois, de sensibilité ligueuse (nom tu à sa demande)
Portrait composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps sur la composition des États de Blois et sur la stupeur de l'assemblée au lendemain de la mort du duc de Guise ; les propos ne sont pas ceux d'une personne unique et identifiée. Ils donnent à entendre la voix d'un camp — celui des députés ligueurs —, qu'Aujourd'hui rapporte sans l'épouser.
Où étiez-vous quand la nouvelle vous a atteint ?
J'étais dans mon logis, à m'apprêter pour me rendre au château, car un Conseil s'était tenu de fort bonne heure et l'on attendait que l'assemblée fût appelée à siéger. C'est là qu'un des nôtres est entré, blême, pour dire qu'on venait de tuer monseigneur de Guise dans les chambres mêmes du roi. Je ne l'ai pas cru d'abord : je pensais à quelque rixe, à quelque querelle de gardes comme il en survient. Puis d'autres sont venus, portant tous la même chose, et il a bien fallu se rendre à l'évidence. En un moment, tout le quartier des députés a été debout, aux portes, sur les degrés, chacun demandant à son voisin ce qu'il en savait.
Quel a été le premier sentiment de l'assemblée ?
La stupeur, monsieur, la pure stupeur. Songez à ce que nous étions la veille encore : une assemblée du royaume, convoquée par le roi lui-même, siégeant sous sa parole et sous sa sauvegarde. Le duc de Guise était parmi nous il y a deux jours, lieutenant général du royaume, la première épée de la chrétienté à nos yeux. Et voilà qu'au matin on nous le dit percé de coups au pied du lit du roi, dans le lieu qui devait être le plus sûr du monde. Les hommes se regardaient sans parler ; d'autres pleuraient tout haut. On ne savait si l'on devait crier vengeance ou se taire de peur. C'est un froid qui vous prend, comme quand la terre manque sous le pied.
Vous parlez de trahison. Pourquoi ce mot ?
Parce que je n'en trouve pas d'autre, et je pèse ce que je dis. Le duc était venu à Blois sur la foi du roi, appelé, honoré, comblé de charges il y a quelques mois à peine. On l'a fait entrer dans les appartements sous couleur de Conseil, on l'y a attendu, on l'y a assailli quand il était seul et sans armes. Ce n'est pas là un combat, ni même une justice : c'est un guet-apens. Un roi qui use de sa propre maison comme d'un piège contre un prince qu'il a mandé, contre un sujet qui siégeait à ses États, il rompt lui-même la foi qui lie le souverain à ceux qu'il convoque. Voilà ce que ressentent les nôtres, et je ne fais que vous le redire.
Le roi n'était-il pas dans son droit de châtier un sujet trop puissant ?
On me dira cela, et déjà je l'entends dire du côté des serviteurs du roi : qu'un prince devenu maître de Paris, tenant l'assemblée dans sa main, était un péril pour la couronne, et qu'un roi a le droit de retrancher ce qui le menace. Je réponds qu'il y a des formes, et qu'un roi de France en a. Que le duc fût grand, nul ne le nie ; qu'il fît ombrage, je le veux bien. Mais on cite un homme, on l'accuse, on le juge : on ne l'égorge pas dans une chambre au sortir d'un Conseil. Ce que le roi appelle peut-être justice, nous l'appelons meurtre, et le meurtre d'un homme qu'il avait lui-même appelé à sa table. Entre ces deux mots, chacun choisira selon son camp ; moi, j'ai choisi le mien.
Vous dit-on que d'autres ont été arrêtés en même temps ?
Oui, et c'est là ce qui, dès hier, a changé le deuil en frayeur. On a pris, dans la matinée même, le cardinal de Guise, frère du duc, et le vieux cardinal de Bourbon ; on parle aussi de l'archevêque de Lyon, et de plusieurs des nôtres, des députés, des gens de l'assemblée qui tenaient pour l'Union. On nomme le prévôt des marchands de Paris, qui présidait notre tiers. Les uns disent qu'on les tient au château, d'autres qu'on les a menés en lieu sûr. Le vrai est qu'on ne sait pas au juste combien ils sont ni où on les garde. Chacun compte ses connaissances et se demande lequel manque à l'appel.
Est-ce à dire que les députés craignent aujourd'hui pour eux-mêmes ?
Je ne vous mentirai pas : oui, on a peur. Quand on voit qu'on prend jusqu'aux princes de l'Église et jusqu'à celui qui présidait notre ordre, qui peut se croire à l'abri ? Nous étions venus pour parler, pour remontrer au roi les plaintes du royaume ; nous nous demandons ce soir si parler haut ne nous vaudra pas la prison. Plusieurs des nôtres n'osent plus se montrer au château, d'autres songent tout bas à regagner leur province avant qu'on ferme les portes. Je ne dis pas que tous tremblent ; il en est qui parlent de tenir bon et de ne rien céder. Mais la peur est entrée dans nos rangs avec la nouvelle, et elle n'en sort pas.
Rappelez-nous ce que vous étiez venus demander au roi, en ces États.
Nous étions venus, comme il est le droit du royaume assemblé, porter au roi les plaintes de son peuple. Et la première de toutes, c'est le fardeau des tailles et des impositions, qui écrase les provinces au point qu'on ne laboure plus en maint endroit. Le tiers demandait qu'on allégeât ce poids, qu'on rendît compte de l'argent levé, qu'on ne le laissât plus se perdre en dons et en profusions. Nous voulions aussi que le roi prît en son Conseil des hommes de bien et de la religion, et non ces créatures qu'on lui reproche. Enfin, par-dessus tout, que l'on tînt ferme la guerre contre l'hérésie, sans plus de ces trêves et de ces accommodements qui la font renaître. Voilà ce qui nous occupait, hier encore.
Le roi voyait-il ces demandes d'un bon œil ?
Point du tout, et c'est là le fond de la querelle. Le roi tenait que vouloir régler ses finances et lui nommer ses conseillers, c'était toucher à sa souveraineté, se faire ses maîtres au lieu de ses sujets. Nous, nous répondions que le royaume assemblé a bien le droit de remontrer et de demander compte, sans pour cela offenser la couronne. La tension montait de semaine en semaine ; on se piquait dans les harangues, on se renvoyait des paroles vives. Je ne vous cacherai pas qu'on sentait le roi humilié de nous voir si forts, et l'assemblée piquée de le voir si peu enclin à nous entendre. Mais de là au sang, il y avait un abîme, et cet abîme, nul de nous ne pensait qu'on le franchirait.
Pensez-vous que le geste du roi visait, au-delà du duc, l'assemblée elle-même ?
Voilà ce qui se dit ce soir, tout bas, dans nos logis, et je vous le donne pour ce que cela vaut : un bruit, non une chose sue. Plusieurs des nôtres tiennent que le roi, en frappant le duc et en prenant ceux qui le suivaient, a voulu du même coup abattre notre assemblée, ou du moins la mater, la faire taire, pour n'avoir plus à compter avec nos remontrances. On rappelle que c'est nous, le tiers et le clergé, qui le pressions le plus. Est-ce vrai ? Je n'en sais rien. Peut-être n'a-t-il voulu que le duc, et le reste a suivi. Mais quand on a vu prendre le président de son propre ordre, comment ne pas se demander si ce n'est pas l'assemblée entière qu'on a voulu frapper à travers lui ?
Que dit-on du sort réservé au cardinal de Guise, retenu prisonnier ?
On en parle avec angoisse, car c'est un prince de l'Église, et non un capitaine. Le duc était homme de guerre, il vivait par l'épée ; mais un cardinal ! Toucher à sa personne, ce serait porter la main sur un consacré, et je n'ose croire que le roi l'osera. On veut espérer qu'on le tient seulement à l'écart, pour l'empêcher de nuire, et qu'on le rendra quand la fureur sera tombée. D'autres, plus noirs, disent qu'un homme qui a commencé de cette façon ne s'arrêtera pas en si beau chemin. Je prie Dieu qu'ils se trompent. Verser le sang d'un cardinal, ce ne serait plus une affaire de France : ce serait une affaire avec Rome, et avec le Ciel.
Quelle est, ce soir, l'atmosphère au château et dans la ville ?
Étrange et lourde, comme après un orage qui n'a pas fini de gronder. Le château est plein de gardes ; on dit que les Quarante-Cinq, ces Gascons du roi, vont partout la main sur la garde de l'épée, fiers de leur coup. Les serviteurs du roi ont le front haut, ceux de notre parti l'ont bas. Dans la ville, les gens se parlent à voix basse aux portes, on ferme tôt, on se signe en passant devant le château. Nul ne sait ce qu'il faut faire ni dire : se réjouir serait trahir les nôtres, se plaindre trop fort serait s'exposer. Alors on se tait, on guette, on attend des nouvelles. C'est une ville qui retient son souffle.
Et maintenant ? Qu'adviendra-t-il, selon vous, de tout ceci ?
Là, je m'arrête, car je ne suis qu'un homme du tiers d'une ville de province, et l'avenir n'est pas dans mes mains. Le roi croit peut-être avoir tranché son affaire et repris son royaume d'un seul coup. Nous, nous croyons qu'il a frappé la religion catholique dans ses défenseurs et qu'il en répondra. Comment cela s'accordera-t-il, je l'ignore. Je ne sais si nos villes se tairont ou si elles s'émouvront, je ne sais ce que fera la maison de Lorraine, je ne sais même pas si ces États iront à leur terme ou si l'on nous renverra chacun chez soi. Ce que je sais, c'est qu'on n'oubliera pas Blois, et que le roi non plus ne se fait guère d'amis avec le sang qu'il vient de faire couler. Pour le reste, je m'en remets à Dieu, qui voit plus loin que nous.