← Retour à l’édition Analyse

Coup de majesté ou coup de désespoir ?

Le roi a fait tuer, de sa propre autorité, le premier de ses sujets, puis un prince de l'Église. Depuis trois jours, à Blois comme à Paris, une même question se pose sans qu'aucune ne trouve encore de réponse assurée : Sa Majesté a-t-elle repris son royaume, ou l'a-t-elle perdu ?

La rédaction d'Aujourd'hier 26 décembre 1588 7 min de lecture

Un roi ne tue pas ses sujets de sa propre main ; il les fait juger. C'est pourtant bien de cela qu'il s'agit à Blois depuis trois jours : le duc de Guise, lieutenant général du royaume, abattu au matin du 23 décembre dans le cabinet même du roi ; son frère le cardinal, mis à mort le lendemain en sa geôle. Ni procès, ni arrêt, ni sentence rendue au nom d'une cour : la seule volonté de Sa Majesté, exécutée par sa garde.

Un tel geste ne se juge pas comme un fait divers de cour. Il touche à ce qui fonde l'autorité royale même, et c'est pourquoi la question se pose partout où l'on en parle, dans les galeries du château comme dans les rues de Blois : le roi a-t-il, par ce coup, retrouvé la maîtrise d'un royaume qui lui échappait, ou a-t-il, faute de pouvoir gouverner autrement, cédé au désespoir d'un homme acculé ?

Elles se disputent en ce moment même l'esprit de ceux qui commentent l'événement, et il serait présomptueux, à trois jours de distance, de dire laquelle l'histoire prochaine confirmera. Ce qui peut se faire, en revanche, c'est peser ce que chacune avance, et sur quels faits elle s'appuie.

Un roi débordé par ses propres États

Pour comprendre le geste, il faut se souvenir d'où part le roi. Depuis la journée des barricades, le 12 mai dernier, Sa Majesté a perdu sa capitale : chassé de Paris par une émeute que M. de Guise a, d'un geste, apaisée après l'avoir laissée monter, le roi n'y est pas revenu. L'humiliation a été publique et connue de tous.

L'été venu, contraint par le rapport de forces, le roi a dû signer l'édit d'Union, s'engager à ne jamais traiter avec ceux de la religion prétendue réformée, et consentir à faire de M. de Guise le lieutenant général de ses armées — une charge qui, entre les mains d'un sujet si populaire et si bien pourvu en alliances, ressemble fort à une seconde couronne.

Puis sont venus les États généraux, ouverts à Blois le 16 octobre. Composés pour l'essentiel de députés acquis à la Ligue, ils ont, tout l'automne, pressé le roi sur ses finances et sur les nominations de son conseil, terrain que Sa Majesté tient pour le cœur même de sa souveraineté. Beaucoup, à la cour, tenaient déjà cette assemblée pour plus difficile à conduire qu'à réunir.

La lecture du coup de majesté

Ceux qui parlent, ce matin, d'un coup de majesté raisonnent ainsi : un roi ne doit souffrir, dans son royaume, aucune puissance qui rivalise avec la sienne. Or M. de Guise, depuis les barricades, disposait à Paris d'un crédit que le roi lui-même n'avait plus ; il tenait la Ligue, l'oreille d'une bonne part du clergé, et la faveur du bas peuple parisien. Le priver de la vie, c'est, dans cette vue, trancher d'un coup ce qu'aucune négociation n'aurait su dénouer.

Le choix de frapper les deux frères ensemble — le duc, chef des armes et de la Ligue ; le cardinal, tête ecclésiastique de la maison de Lorraine — s'entend, dans cette lecture, comme le geste d'un roi qui a mesuré qu'une seule tête abattue n'aurait rien réglé. En agissant lui-même, sans procès qui eût pu être détourné ou traîner, Sa Majesté aurait choisi la voie du prince qui reprend en main ce que le droit ordinaire ne lui permettait plus de maîtriser.

Dans l'entourage du roi, on ne dit pas autre chose : le duc était devenu, par la force des choses et par sa propre ambition, un sujet trop grand pour son maître. Le remède, dans cette bouche, n'est pas un crime mais un remède de nécessité, comparable à ceux que d'autres rois, en d'autres temps, ont dû prendre contre un vassal devenu trop puissant.

La lecture du coup de désespoir

D'autres, et ils ne sont pas moins nombreux à en discourir, lisent dans le même geste l'aveu d'une impuissance. Un roi véritablement maître de son royaume, disent-ils, n'a pas besoin de faire assassiner son plus grand sujet dans son propre cabinet : il le fait juger, ou il le combat à force ouverte. Recourir au meurtre secret, c'est reconnaître qu'on ne pouvait faire autrement — que la voie du droit et celle des armes étaient, l'une comme l'autre, fermées.

Cette lecture pèse aussi le prix du procédé. Faire tuer un cardinal de l'Église romaine, fût-il le frère du duc, est un geste dont la gravité n'échappe à personne : on ne s'attaque pas impunément à la personne d'un prince de l'Église. Que le roi ait consenti à ce risque, quand les Quarante-Cinq eux-mêmes ont refusé d'y porter la main, dit, pour ceux qui tiennent cette lecture, la mesure de l'acculement où il se trouvait, plus que celle de sa force retrouvée.

Enfin, on note que le coup a été porté dans le secret le plus complet, hors de toute forme, au mépris même du lieu — les États assemblés à quelques pas, sous le même toit. Un roi assuré de son autorité, dit-on dans ce camp, n'a pas besoin de tuer en cachette ceux qu'il pourrait confondre au grand jour devant son conseil ou ses États.

Ce que le geste engage, et ce qui reste ouvert

Une chose est certaine et ne dépend d'aucune des deux lectures : le roi a choisi, faute de pouvoir soumettre son plus puissant sujet par le droit ordinaire, de le faire tuer. Que ce choix relève de la majesté ou du désespoir, il place Sa Majesté devant les États eux-mêmes, qu'elle n'a ni consultés ni avertis, et devant Rome, dont le jugement sur la mort d'un cardinal reste entièrement à venir.

À l'heure où nous écrivons, la cour retient son souffle plus qu'elle ne tranche. Le roi, pour sa part, ne laisse paraître aucun doute : il tient le coup pour un acte de gouvernement, nécessaire à la conservation de son autorité et de son royaume. D'autres, dans les mêmes couloirs, s'interrogent tout bas sur ce qu'un tel geste coûtera à celui qui l'a ordonné. Nous ne savons, à trois jours de distance, ni ce que diront les villes, ni ce que dira Rome, ni comment se disposeront les grands du royaume désormais privés de leurs chefs. C'est aux jours qui viennent, non à ceux qui s'achèvent, qu'il reviendra de répondre à la question posée ici.

Le contexte

Le 12 mai 1588, la journée des barricades a chassé le roi Henri III de Paris ; il ne s'y est plus établi depuis.

En juillet 1588, contraint, le roi a signé l'édit d'Union et confirmé M. de Guise dans la charge de lieutenant général du royaume.

Les États généraux, ouverts à Blois le 16 octobre 1588 et dominés par des députés acquis à la Ligue, contestaient au roi la maîtrise de ses finances et de son conseil.

Le duc Henri de Guise a été tué le 23 décembre au matin dans les appartements du roi, au château de Blois, par la garde des Quarante-Cinq ; son frère le cardinal de Guise a été mis à mort le lendemain, en détention.

État des informations

Cette analyse s'en tient à ce qui peut se juger au 26 décembre 1588 : les deux lectures — coup de majesté, coup de désespoir — sont présentées comme également ouvertes, sans qu'aucun fait connu à cette date ne permette de trancher entre elles ni de préjuger de ce que les jours suivants apporteront.

Ce que l’on sait

  • Le duc de Guise, lieutenant général du royaume, a été tué sur ordre du roi le 23 décembre au matin, au château de Blois.
  • Le cardinal de Guise a été mis à mort le lendemain 24 décembre, en détention, sans procès.
  • Ces deux morts font suite à une année de rapport de forces défavorable au roi : journée des barricades (12 mai), édit d'Union (juillet), États généraux dominés par la Ligue (depuis le 16 octobre).

Ce que l’on ignore

  • Comment Rome jugera la mort d'un cardinal de l'Église, et quelles suites elle en tirera.
  • Comment les grandes villes et les provinces, encore mal informées, accueilleront la nouvelle dans les jours qui viennent.
  • Ce que deviendront les États généraux, privés des deux hommes qui les dominaient, et comment le roi entend désormais les conduire.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — analyse à chaud du 26 décembre 1588

Les deux lectures confrontées ici (coup de majesté / coup de désespoir) restituent un débat plausible à la cour et dans l'opinion lettrée de l'époque ; aucune n'est privilégiée par la rédaction, et aucune connaissance postérieure au 26 décembre 1588 n'est mobilisée.

Articles liés