Blois : des deux frères, il ne reste que des cendres jetées à la Loire
Trois jours après le meurtre du duc de Guise et la mort de son frère le cardinal, on apprend que les corps ont été livrés au feu et leurs cendres répandues dans le fleuve. Nul tombeau, nulle relique : la cour mesure l'audace du geste, et la nouvelle commence à gagner le dehors du château.
On sait maintenant, à Blois, ce qu'il est advenu des dépouilles des deux princes lorrains abattus ces jours derniers dans les murs mêmes du château. Le corps du duc de Guise, tué au matin du 23 décembre en traversant les appartements du roi, et celui du cardinal son frère, mis à mort le lendemain dans sa prison, n'ont été ni rendus aux leurs, ni portés en terre chrétienne. On les a brûlés, et l'on a répandu les cendres dans la Loire.
Le dessein de la chose se laisse deviner sans peine, et l'on ne s'en cache guère dans l'entourage du roi : il fallait qu'il ne restât rien. Point de sépulture où l'on pût venir, point d'ossements que la piété ou le parti pussent un jour élever en relique. De deux princes de la maison de Lorraine, la plus haute après le sang royal, il ne demeure au bord du fleuve qu'un peu de cendre que l'eau emporte.
Le silence qui avait tenu la cour depuis le 23 se rompt peu à peu. La nouvelle sort du château, court la ville et prend les chemins ; chacun, ici, semble prendre à retardement la mesure de ce qui s'est fait en trois matinées.
Que rien ne demeure des deux frères
Selon ce que l'on rapporte au château, les corps auraient été portés en un lieu retiré, réduits par le feu, puis leurs cendres jetées au fleuve qui coule au pied de Blois. La façon d'y procéder, le jour, l'heure, le nombre de ceux qui y ont mis la main, on n'en dit rien de sûr, et il se peut que le détail se déforme de bouche en bouche.
Ce qui paraît assuré, c'est l'intention. On a voulu ôter aux Guise jusqu'à leur tombe. Dans un royaume où l'on vénère les corps des grands, où l'on se presse aux sépultures des princes, refuser la terre à deux frères de si haute maison n'est pas un détail de la mise à mort : c'en est le prolongement. Le duc était l'homme le plus aimé de Paris, le cardinal une tête de l'Église ; leurs cendres au fil de l'eau, c'est le parti tout entier que l'on a voulu priver d'un lieu où pleurer et se rassembler.
D'aucuns, dans la ville, s'en émeuvent tout bas, moins encore du meurtre que de ce refus de sépulture, qui heurte les usages et les consciences. D'autres tiennent que le roi, ayant frappé si haut, ne pouvait s'arrêter à demi et devait effacer jusqu'à la trace de ceux qu'il abattait.
La cour mesure l'audace du geste
Dans les appartements où le roi tient les siens, on passe peu à peu de la stupeur au calcul. Le coup a été mené avec un secret et une résolution que personne, ici, ne prêtait à Henri III ; et à mesure que le fait s'établit, chacun en pèse la hardiesse. Frapper le duc dans la chambre même du roi, faire exécuter un cardinal, puis livrer les deux corps au feu : il n'est personne à la cour qui se souvienne d'un geste de cette sorte de la part d'un roi contre de si grands vassaux.
Les fidèles du roi y voient un acte de souveraineté longtemps différé, la reprise en main d'un prince qu'on croyait débordé depuis les barricades de Paris et l'ouverture des États. On les entend dire qu'il fallait bien qu'un roi, à la fin, fît sentir qu'il était le maître dans son royaume, et que celui qui se faisait trop grand devait tomber.
Mais l'assurance n'est pas égale chez tous. On sent, dans les couloirs, l'attente inquiète de ce que dira le dehors : les députés encore à Blois, les villes, le clergé, et par-dessus tout Paris, où le duc régnait dans les cœurs. La cour a fait le geste ; elle guette à présent le premier retour, sans savoir de quel poids il sera.
La reine mère, malade, entre l'aveu et le trouble
Madame Catherine, mère du roi, se tient alitée dans le château, retenue par un mal qui l'accable en ces jours de décembre. On la dit avertie tardivement de ce qu'avait résolu son fils. Officiellement, elle approuve : elle est reine mère, et le roi a frappé au nom de son autorité.
On rapporte pourtant, sans qu'on puisse en jurer, qu'elle n'a pas caché son trouble. Le jour de Noël, s'entretenant avec un religieux capucin, elle aurait déploré le malheur que ce coup pouvait attirer sur le royaume. Le propos, s'il est fidèlement rendu, dit assez la distance entre l'approbation de la mère et l'appréhension de la femme d'État, qui a passé sa vie à nouer des paix et des mariages entre les partis que son fils vient de trancher par le fer.
Nous rapportons ces paroles pour ce qu'elles valent : un mot recueilli au chevet d'une malade, colporté déjà de l'un à l'autre, et qu'aucune main n'a couché par écrit. Il en va ainsi de bien des choses qui se disent, ces jours-ci, entre les murs de Blois.
Les premières secousses
Au fil des heures, la nouvelle gagne du terrain. Ce qui fut tenu secret trois jours durant se répand maintenant par les courriers, les valets, les marchands qui vont et viennent ; on en parle sur les routes de Loire, et l'on devine qu'à Orléans, à Tours, bientôt à Paris, on l'apprendra à son tour.
Quel accueil lui sera fait, nul ne le sait ici. On perçoit déjà, dans les propos des uns et des autres, des mouvements contraires : la satisfaction des fidèles du roi, l'accablement des amis des Guise, la colère sourde qu'on prête à la ville de Paris. Ce ne sont, pour l'heure, que des premières secousses, des rumeurs qui montent des pavés et des places.
Le roi, lui, paraît tenir qu'il a tranché le nœud qui l'étranglait et repris son royaume en main. La suite dira si le fleuve, en emportant les cendres des deux frères, aura emporté avec elles la querelle — ou seulement la sépulture de ceux qui la portaient.