Le cardinal de Guise exécuté à son tour
Au lendemain de la mort de son frère le duc, Louis de Lorraine, cardinal de Guise et archevêque de Reims, a été mis à mort ce jour dans sa geôle du château. On a versé le sang d'un prince de l'Église.
Après le duc, le cardinal. Louis de Lorraine, cardinal de Guise et archevêque-duc de Reims, frère cadet d'Henri de Guise tué hier matin dans les appartements du roi, a été mis à mort ce samedi 24 décembre, dans le château de Blois où il était retenu depuis la veille. Arrêté en même temps que plusieurs proches de sa maison au lendemain de l'embuscade, il n'aura pas survécu d'un jour à son aîné.
En deux matins, la maison de Lorraine a perdu ses deux têtes : le duc, chef de guerre et maître de Paris depuis les barricades du mois de mai ; le cardinal, sa tête d'Église. La chose, ici, laisse les langues nouées. Frapper un duc, prince de la maison de Lorraine, était déjà d'une audace dont on ne mesure pas la portée. Mais mettre à mort un cardinal, revêtu de la pourpre romaine, est d'un autre poids : c'est toucher à un homme que sa dignité rendait, aux yeux de beaucoup, hors d'atteinte du bras séculier.
Nous rapportons ce que nous avons pu recueillir des serviteurs du château et de gens de la ville, en distinguant ce qui se voit de ce qui se murmure. Beaucoup nous échappe encore.
Une exécution que les gentilshommes du roi refusèrent
Selon les récits qui courent au château, ce ne sont pas les Quarante-Cinq, la garde gasconne qui avait frappé le duc la veille, qui ont porté la main sur le cardinal. Ces gentilshommes, dit-on, se seraient récusés : verser le sang d'un prince de l'Église, un homme portant la pourpre, était pour eux un sacrilège qu'ils ne voulaient pas prendre sur leur âme. Un chose est de tuer un rebelle, une autre de se damner en tuant un cardinal.
On assure alors que des soldats de la garde furent choisis et payés pour la besogne — quatre cents écus, selon ce qui se répète, sans que nous puissions le vérifier. Ce sont eux, rapporte-t-on, qui entrèrent dans la geôle et achevèrent le prélat à coups de hallebarde. Le détail exact de l'heure et du nombre de ceux qui frappèrent varie d'un récit à l'autre ; nous le donnons sous cette réserve.
Ce qui demeure certain, et que nul ne conteste, c'est que Louis de Lorraine est mort ce jour, dans les murs mêmes où son frère a péri la veille, et de la volonté du roi.
Un prince de l'Église
Le cardinal de Guise n'était pas un homme de peu. Troisième fils du duc François de Guise, il avait reçu jeune l'archevêché-duché de Reims, l'un des premiers sièges du royaume, celui où l'on sacre les rois de France ; il avait été fait cardinal par le pape il y a une dizaine d'années. Il siégeait aux côtés de son frère parmi les chefs de la Ligue, le parti de la défense catholique, et tenait dans l'assemblée des États réunis en cette ville un rang que sa naissance et sa pourpre lui donnaient également.
C'est bien là ce qui, sur le moment, saisit les esprits. Le roi n'a pas seulement abattu un grand seigneur devenu trop puissant : il a fait périr un prince de l'Église romaine, consacré, revêtu d'une dignité que l'on tenait pour sacrée. Aux yeux de beaucoup, ici, un tel sang ne se verse pas comme un autre.
Quelle qualification l'Église donnera à cette mort, et de quel œil Rome la regardera, nul ne saurait le dire à cette heure. On sait seulement que le geste engage la couronne bien au-delà de la personne d'un homme, et qu'il touche à ce que le siècle a de plus redouté après la vie du roi : le respect dû aux choses de la religion.
Les corps soustraits à toute sépulture
On dit encore que les corps des deux frères ne seront pas rendus aux leurs. Le bruit court qu'ils ont été brûlés dans le château et les cendres jetées à la rivière, afin, assure-t-on, qu'il n'en reste ni tombe ni relique autour de quoi les fidèles de la maison de Lorraine pussent se rassembler. Nous rapportons ce propos sous réserve : il est de ceux que l'on répète sans que personne les ait vus de ses yeux.
S'il se confirmait, le procédé dirait assez la crainte que le roi nourrit de la ferveur qui entourait les Guise, dans Paris surtout, et le soin qu'il met à ne rien laisser derrière lui qui pût la nourrir.
Le château sous le silence
Le château de Blois vit ces heures dans une atmosphère lourde. Outre le cardinal, plusieurs personnes de marque demeurent aux mains du roi, arrêtées dans la foulée du meurtre du duc — des proches de la maison de Lorraine et des députés de l'assemblée réputés de son parti. Sur leur sort, on ne nous dit rien de sûr.
La reine mère, Catherine de Médicis, malade au château, aurait été informée. On la dit troublée de ce qui vient de se faire ; nous n'en savons pas davantage et rapportons la chose telle qu'on nous la donne. Quant à la ville et au royaume, ils n'ont encore, pour la plupart, rien appris : la nouvelle de ces deux matins n'a pas fini de se répandre, et nul ne peut dire aujourd'hui de quelle manière elle sera reçue.