Des barricades à Blois : la ligne d’une revanche
Trois jours après la mort du duc de Guise dans le château de Blois, il faut remonter le fil : c’est à Paris, en mai dernier, sur des barricades dressées contre son autorité, que le roi a commencé de perdre son royaume. Ce qu’il vient d’en reprendre, il l’a repris par le sang.
Il faut remonter sept mois en arrière pour comprendre ce qui vient de se jouer dans le château de Blois. Le duc Henri de Guise est mort le 23 décembre, son frère le cardinal le lendemain, tous deux sur ordre du roi. Beaucoup, à la cour comme à la ville, s'accordent à dire que ce coup ne se comprend pas seul : il répond à une humiliation plus ancienne, celle que le roi a subie à Paris au mois de mai, et à tout ce qui s'en est suivi depuis.
Car c'est à Paris, le 12 mai dernier, que la partie a commencé de se retourner contre Sa Majesté. Ce jour-là, des barricades s'étaient dressées dans les rues de sa propre capitale, et le roi très chrétien avait dû s'enfuir de sa ville le lendemain sans qu'un coup d'épée fût porté en sa défense. De cette blessure-là, on n'a cessé, tout l'automne, de mesurer les suites : l'édit imposé au roi en juillet, la lieutenance générale du royaume donnée au duc, les États généraux convoqués à Blois où les mêmes voix ligueuses ont dominé trois mois durant. Ce qui vient de se passer dans le château, cette semaine, s'inscrit au bout de cette ligne.
Nous n'écrivons pas ici le récit de ce qui s'est passé au matin du 23 décembre, ni de la mort du cardinal le lendemain : d'autres feuillets de cette édition s'y attachent. Notre propos est de remonter, mois par mois, comment le roi en est venu à ce point.
Le 12 mai : des barricades dans sa propre capitale
Au printemps, le roi avait fait entrer dans Paris des compagnies de gardes suisses et françaises, disposées aux carrefours et aux abords du Louvre. Le geste, pris sans consulter le corps de ville, a été tenu par les Parisiens pour une atteinte aux franchises et privilèges de leur cité, et pour une menace dirigée contre elle.
La riposte n'a pas tardé. Le 12 mai, la ville s'est hérissée de chaînes et de barricades, encadrées par les gens du Conseil des Seize, qui tiennent le haut du pavé dans les paroisses. Les troupes royales se sont trouvées cernées, isolées les unes des autres, incapables de se dégager. C'est le duc de Guise, dit-on, qui a fait cesser l'émeute d'un geste et d'une parole, alors même qu'on le savait proche de ceux qui l'avaient fait monter.
Le lendemain 13 mai, le roi a quitté Paris par la porte de Saint-Honoré et gagné Chartres, puis Rouen. Il n'y est pas revenu depuis. Un roi chassé, en pratique, de sa propre capitale : voilà l'humiliation dont toute la suite de l'année a porté la marque, et qu'aucun des siens n'a pu lui faire oublier.
Juillet : l’édit d’Union et la lieutenance générale
Revenu de cette fuite, le roi n'a pu traiter qu'en position de faiblesse. Au mois de juillet, il a dû souscrire à l'édit d'Union, par lequel il s'engage, devant tout le royaume, à ne jamais faire la paix avec ceux de la religion prétendue réformée et à poursuivre l'hérésie jusqu'à son extinction. Il n'y avait là, pour la Ligue et pour ceux qui la mènent, qu'une confirmation de ce qu'ils exigeaient depuis des mois.
Le même mouvement a porté le duc de Guise à la charge de lieutenant général du royaume — la première place sous la couronne pour la conduite des armées. Un roi qui, sept semaines plus tôt, fuyait sa capitale devant les partisans de cet homme, se trouvait désormais contraint de l'élever au plus haut rang qu'un sujet puisse tenir.
Octobre-décembre : des États qui débordent le roi
Restait à donner à cet accord une forme solennelle. Convoqués par lettres dès le lendemain des barricades, les États généraux du royaume se sont ouverts le 16 octobre dans la grande salle du château de Blois. Les députés, pour la plupart acquis à la cause de la Ligue, tant dans le clergé que dans le tiers état, s'y sont montrés d'emblée exigeants : ils ont réclamé un droit de regard sur les finances de la couronne et sur les nominations au conseil du roi — prérogatives que Sa Majesté a toujours tenues pour siennes seules.
Deux mois durant, l'assemblée n'a cessé de presser le roi, quand elle ne l'a pas ouvertement bravé. Beaucoup, à la cour, ont vu dans cette pression une entreprise concertée pour dessaisir le roi de la conduite de ses propres affaires, et dans le duc de Guise, présent et honoré à Blois comme le premier personnage du royaume après le roi, la figure vers laquelle des États tout entiers semblaient se tourner.
C'est dans ce climat, où le roi se disait dépossédé jusque dans son propre château, que s'est préparé, dans les derniers jours de décembre, le coup dont cette édition rend compte par ailleurs. Ce que le roi croit avoir tranché ce 23 décembre, c'est cette ligne-là, ouverte sept mois plus tôt sur des barricades parisiennes : celle par laquelle il s'est senti, mois après mois, dépouillé de l'autorité que sa naissance lui donne.