Tribune | « Le pain n’est pas une marchandise comme le vin : c’est la vie du pauvre »
Le pain de quatre livres se paie aujourd’hui près du double de son prix ordinaire, quand le salaire de l’ouvrier, lui, n’a pas bougé. Un curé de paroisse, qui voit chaque jour la faim de ses ouailles, prend parti contre les Économistes qui veulent le commerce des grains entièrement libre, et réclame la taxe du pain, la police des grains et des greniers d’abondance. Point de vue, daté et signé, qui n’engage que son auteur.
Je n’écris pas d’un cabinet, ni d’une académie où l’on dispute du blé sans en avoir jamais manqué. J’écris d’une paroisse de cette ville, où depuis des mois je confesse, je visite et j’enterre des gens que la faim tient. Un curé voit ce que d’autres raisonnent : la mère qui partage un pain de quatre livres entre cinq bouches et n’en garde rien pour elle, le journalier qui vient me demander non l’aumône de l’âme mais un morceau de pain, l’enfant qui pleure d’une faim que rien n’apaise. C’est de ce que je vois, et non de ce que je lis, que je veux parler.
Voici la chose, dans sa simplicité cruelle. Le pain de quatre livres, qui se donnait en temps ordinaire pour huit ou neuf sous, se paie aujourd’hui quatorze sous, et parfois davantage : le double, ou presque. Or que gagne un ouvrier de nos faubourgs ? Vingt sous par jour lorsqu’il est de bras vigoureux et qu’on l’emploie ; quinze sous pour le journalier, et rien du tout les jours où l’ouvrage manque. Faites le compte que je fais chaque semaine au chevet des miens : le pain seul emporte le salaire entier, et il reste encore à se loger, à se vêtir, à se chauffer dans un hiver dont nous sortons à peine. Le pauvre ne mange pas moins cher parce qu’il est pauvre ; il mange moins, voilà tout.
On me répondra, car j’ai lu leurs écrits et entendu leurs raisons, que je m’alarme à tort. Ces messieurs qu’on nomme les Économistes tiennent que le commerce des grains doit être entièrement libre, et l’entrave toujours funeste. Que le blé aille et vienne sans gêne, disent-ils, et il affluera de lui-même là où il manque ; la cherté, loin d’être un mal, appelle le grain des provinces qui en ont, et par là se guérit elle-même. Taxer le pain, fixer d’autorité son prix, ce serait décourager le laboureur et le marchand, tarir l’arrivage, faire fuir le grain au lieu de l’attirer ; le haut prix, ajoutent-ils, excite la culture et prépare les moissons de demain. Leurs raisons sont belles, et je ne les crois pas de mauvaise foi.
Belles sur le papier. Mais je les ai vues à l’épreuve, et l’épreuve les dément. Qu’on se souvienne de l’année 1775. On avait, cette année-là aussi, rendu le commerce des grains libre, et l’on nous promettait l’abondance ; ce que nous eûmes fut la cherté, et les troubles qu’on appela la guerre des farines, quand le peuple des campagnes et des villes, poussé à bout, courut aux marchés et taxa le pain de sa propre main. Quand la doctrine promet le pain et donne l’émeute, il faut bien qu’un curé, qui n’entend rien à leurs calculs mais connaît ses pauvres, ose leur dire : vos raisons se paient de la faim des gens. Le grain voyage, soit ; mais il voyage pendant que l’enfant crie, et l’enfant, lui, n’attend pas que la théorie ait eu raison.
Car il y a ici une vérité que ces messieurs oublient, et qu’un chrétien ne peut oublier : le pain n’est pas une marchandise comme les autres. On peut laisser le vin, la soie, l’épice trouver leur prix comme ils l’entendent ; celui qui n’en a pas s’en passe, et n’en meurt point. Mais le pain est la première nécessité de la vie, et qui en manque meurt. Un juste prix lui est donc dû, et l’autorité qui veille au juste prix du pain ne fait que son devoir. Notre religion nous l’enseigne assez : le Seigneur dira à ceux de sa droite, j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; et l’Écriture porte que celui qui retient le blé sera maudit du peuple, mais que la bénédiction vient sur la tête de celui qui le vend. La charité n’est pas une aumône que le riche fait quand il lui plaît : nourrir l’affamé est un commandement, et fermer son grenier pendant que le pauvre a faim est une dureté de cœur dont il faudra répondre.
J’en viens à ceux qui m’indignent le plus, les accapareurs et les monopoleurs. Il se trouve, en temps de disette, des hommes pour acheter le blé en gros, l’enfermer, le retenir, et attendre que la faim en ait haussé le prix afin de le revendre plus cher. Faire argent de la faim du pauvre : y a-t-il commerce plus odieux ? Le peuple, lui, va plus loin ; il parle tout bas d’un pacte de famine, d’une entente formée jusqu’en haut pour affamer la ville et s’enrichir de sa misère. Je ne sais si ce pacte existe, et je ne l’avancerai pas, car je n’en ai point la preuve et l’on ne doit accuser personne sans preuve. Mais que des accapareurs il y en ait, cela je le crois, car je vois des greniers fermés pendant que mes paroissiens jeûnent malgré eux.
Que faut-il donc ? Ce que nos pères connaissaient et qu’on a eu tort d’abandonner. Que l’autorité taxe le pain, c’est-à-dire fixe pour la halle un prix que le pauvre puisse atteindre. Qu’elle rétablisse la police des grains, cette surveillance des marchés publics qui empêche qu’on cache le blé et qu’on le détourne. Qu’elle ouvre et garnisse des greniers d’abondance, où la ville tienne en réserve de quoi passer les mauvaises années, comme on faisait autrefois. Et je ne parle pas en mon seul nom : qu’on relise les cahiers de doléances que les paroisses ont portés aux États généraux, on y verra, de la part du menu peuple comme du bas clergé auquel j’appartiens, la même plainte et la même demande. Ce n’est pas la rêverie d’un curé : c’est le vœu de la France qui a faim.
Je sais bien que la récolte est au ciel, et que Dieu envoie les années maigres comme les grasses pour éprouver les hommes. Mais l’épreuve ne nous dispense pas du devoir : elle nous y oblige. Aux puissants qui tiennent à la fois le blé et le pouvoir, je rappelle qu’ils en répondront, et qu’un royaume ne se garde pas en laissant crier ses enfants. Qu’on nourrisse d’abord le peuple ; on disputera des doctrines ensuite. Voilà ce qu’un curé de Paris, qui enterre ses morts et connaît ses pauvres, a cru de son devoir de dire tout haut.