Tribune | « On ne défend pas la loi en brûlant la ville »
Je tiens les réformes pour justes et je n’en veux à personne de vouloir la liberté. Mais depuis deux jours ma ville n’a plus de force qui la garde : on charge la foule aux Tuileries, on force les armuriers, on brûle les barrières. Un négociant s’alarme que la cause qu’il approuve ne se perde dans le désordre, et appelle non la troupe du roi, mais une force réglée de bons citoyens. Point de vue, daté et signé, qui n’engage que son auteur.
Qu’on sache d’abord de quel bord j’écris, car on m’a assez reproché mon négoce pour que je le dise net. Je tiens boutique et magasin dans la rue Saint-Honoré, je possède le peu que j’ai gagné, et je ne suis l’homme de personne à la Cour. Je n’ai pleuré aucun des abus que cette Assemblée entend abattre ; je veux qu’on rende à la France des lois justes, et je crois ces réformes bonnes. C’est pour cela même que je prends la plume ce soir, la fenêtre encore ouverte sur une ville que je ne reconnais plus.
Ce matin, on a su dans Paris que M. Necker était congédié. Je comprends le coup que la nouvelle a porté. Cet homme passait pour ami du pain et de la mesure, et l’on a lu son renvoi comme le signe qu’on voulait en finir avec l’Assemblée par les moyens forts. La colère était juste et je l’ai éprouvée comme un autre. Mais entre s’émouvoir d’un renvoi et livrer la rue à la fureur, il y a tout un espace, et c’est cet espace que Paris a franchi aujourd’hui.
J’ai vu ce que chacun a pu voir. Au Palais-Royal, sur les tables du café de Foy, on a harangué la foule et appelé aux armes ; on s’est mis au chapeau le ruban vert, dit-on, pour signe de ralliement. On a promené par les rues les bustes voilés de M. Necker et de M. le duc d’Orléans, comme on porte un deuil. On a fait fermer les spectacles de force, au prétexte qu’il était indécent de rire quand la patrie s’alarme. Et vers le soir, aux abords des Tuileries et de la place Louis XV, la cavalerie du roi — le Royal-Allemand du prince de Lambesc — a chargé la promenade. On dit des gens renversés, des sabres tirés sur des passants qui n’avaient que des chaises et des pierres. Voilà de quoi enflammer une ville, et la ville a pris feu.
Car depuis, la troupe se retire. On assure que M. de Besenval fait replier ses régiments hors de la ville, vers Sèvres et Saint-Cloud ; à cette heure, Paris n’a plus de force qui garde ses rues. Je ne pleure pas ces soldats étrangers dont on nous menaçait ; mais ce départ nous laisse, cette nuit, exposés à tout. Et dans ce vide, tout se précipite. On a forcé les armuriers pour y prendre fusils et sabres ; la foule s’arme de tout ce qui coupe et qui tue. À l’instant où j’écris, les barrières de l’octroi flambent aux portes de la ville : je vois d’ici les lueurs et je sens la fumée. On me dira que ces barrières étaient odieuses et qu’on y rançonnait le pauvre monde ; soit. Mais on ne rend pas le pain moins cher en brûlant la ville, et je ne sais quel bien sortira d’un incendie.
Que l’on m’entende bien, car ici est tout mon propos. Je ne confonds pas l’honnête homme qui prend un fusil pour garder sa maison et le brigand qui profite du trouble pour piller la mienne. Le premier, je l’approuve ; c’est un citoyen. Le second se sert de la peur publique comme d’un manteau, et il n’a que faire de M. Necker ni de l’Assemblée. Voilà ce qui m’effraie en propre : mes confrères et moi tenons boutiques, entrepôts et magasins qu’aucune garde ne protège plus cette nuit. Que la disette et la frayeur servent demain de couverture au pillage, et ce ne sera plus la liberté qu’on servira, mais le vol.
Le fond de tout ceci, chacun le porte depuis des semaines. Le pain est cher et rare ; on fait la queue aux boulangeries dès l’aube, et l’on murmure que des accapareurs affament la ville à dessein. Autour de Paris campent des régiments, des Suisses, des Allemands, qu’on n’a pas rassemblés pour rien ; beaucoup y voient un dessein formé contre la ville et contre l’Assemblée. Je ne prétends pas trancher ce que nul ne sait au juste. Mais la faim, la peur d’un complot et la vue des sabres suffisent à jeter dans la rue un peuple qui n’a plus rien à perdre, et il ne faut pas s’étonner que la digue ait cédé.
Alors je n’écris pas pour maudire Paris, mais pour le conjurer. Ce n’est pas la troupe du roi que j’appelle dans nos murs ; Dieu me garde de réclamer contre ma ville les cavaliers qui l’ont chargée ce soir. Ce que j’appelle de tous mes vœux, c’est une force réglée levée parmi nous : une milice de bons citoyens, d’habitants connus et posés, qui tienne la rue, garde les portes, protège les personnes et les biens, et fasse la différence entre celui qui se défend et celui qui pille. Que Paris se donne cette garde à lui-même, et vite. Une cause aussi juste que la nôtre ne se défend pas en la laissant brûler avec la ville. On ne fonde pas la loi sur des barrières en flammes et des boutiques forcées. Que l’on soit fort, oui ; mais fort pour garder, non pour détruire. C’est là tout mon vœu, et je le signe.