Tribune | « La liberté ne se fonde pas sur des têtes au bout des piques »
Je tiens pour la Constitution et pour les réformes ; je n’en suis que plus effrayé. Un électeur de la Ville s’alarme que la cause de la liberté se déshonore par le meurtre de prisonniers désarmés, et conjure Paris de ne pas confondre la justice avec la fureur. Point de vue, daté et signé, qui n’engage que son auteur.
Qu’on ne se méprenne pas sur celui qui écrit ces lignes. Je suis de ceux qui ont salué la chute de la Bastille comme une délivrance, et qui espèrent de cette Assemblée une Constitution et des lois qui rendent enfin la France à elle-même. Je n’ai versé aucune larme sur les vieux murs de la porte Saint-Antoine. C’est précisément parce que je tiens pour la cause de la liberté que je prends la plume aujourd’hui, le cœur serré, pour dire ce que beaucoup, je le crois, pensent tout bas : qu’une joie m’a été gâtée, et que j’ai honte d’une part de ce qui s’est fait en notre nom.
Reprenons les faits, sans les grossir et sans les fuir. La forteresse s’étant rendue, le gouverneur de Launay a été conduit vers l’Hôtel de Ville ; il n’avait plus d’armes à la main, il était prisonnier. Il a été assailli, frappé, mis à mort sur le chemin, et sa tête tranchée, puis promenée au bout d’une pique. M. de Flesselles, prévôt des marchands, a péri de même façon, et l’on a porté sa tête par les rues comme un trophée. Ce ne sont pas là des bruits que je rapporte : ce sont des hommes désarmés, rendus, que l’on a égorgés après coup, et dont on a fait spectacle. J’écris ce mot, spectacle, parce qu’il est juste : qui a marché dans Paris cette nuit-là a vu ces deux têtes au-dessus de la foule, et en a frémi.
Voici donc ce que je veux dire, et qu’on me pardonne de le dire net : on peut tenir la prise de la Bastille pour une bonne journée et le meurtre de ses captifs pour une mauvaise. Les deux ne se confondent pas. Délivrer une ville d’une menace, c’est une chose ; mutiler des hommes rendus, c’en est une autre, et la seconde ne sert en rien la première. La liberté n’avait nul besoin de ces têtes. Elle ne s’en trouve pas plus assurée ; elle s’en trouve salie. Je refuse qu’on me fasse acclamer, sous le même mot de patriotisme, et la fin d’une oppression et le couteau passé sur la gorge d’un prisonnier.
Je ne suis pas seul à vouloir la paix, et je m’honore de la compagnie. Ce 16 juillet, à l’Hôtel de Ville même, M. de Lally-Tollendal, qui n’est pas un ennemi de nos espérances, est venu nous apporter la paix au nom du Roi et de l’Assemblée. La paix : voilà le mot. Mais je le dis comme je l’entends — il n’y a point de paix qui tienne si l’on continue d’égorger les vaincus. Que cette paix qu’on nous apporte vaille donc aussi pour les prisonniers, ou elle ne sera qu’un mot. Qu’on ne vienne pas me dire que m’alarmer de ces meurtres, c’est trahir Paris : c’est au contraire vouloir que Paris reste digne de ce qu’il vient de conquérir.
Car il y a une distinction que je supplie chacun de ne pas perdre : entre la justice et la fureur. La justice pèse, écoute, prouve, et frappe ensuite, à découvert, au nom de tous. La fureur saisit, traîne et tue dans la rue, sur un cri, sur un soupçon, sans forme et sans preuve. Un peuple qui se fait juge ainsi, le couteau d’une main et la rumeur de l’autre, prend pour lui le pouvoir même qu’il reprochait à la Cour : celui de disposer d’une vie sans en rendre compte. Et je le demande tout haut : si la liberté ne doit s’établir que par la terreur des piques, qui de nous, demain, sera sûr de la garder ?
On me dira — et je l’entends — que ces hommes n’étaient pas frappés sans cause, et que la colère qui les a tués vient de loin. C’est vrai, et je ne l’oublie pas. Paris a faim, le pain manque, une armée étrangère campait à ses portes, et l’on a cru, non sans raisons, à quelque dessein formé contre la ville et contre l’Assemblée. On dit aussi que la garnison s’était rendue sur la promesse d’avoir la vie sauve, et que cette parole fut rompue : si cela est, je comprends que des hommes trompés aient vu rouge. Je comprends la colère ; je la partage même pour une part. Mais comprendre n’est pas absoudre, et la peur, qui explique tout, n’excuse pas qu’on décapite un captif.
Voilà pourquoi je n’écris pas pour gémir, mais pour conjurer. Paris vient de se donner, en deux jours, ce qui lui manquait : un maire, des magistrats à l’Hôtel de Ville, une garde levée parmi ses propres citoyens. Qu’on s’en serve. Que les prisonniers, désormais, soient remis à ces mains-là, et non à la foule ; qu’on les juge si on les accuse, qu’on les garde si l’on hésite, mais qu’on ne les livre plus à la pique. La force que la ville s’est donnée ne vaudra que si elle protège jusqu’à ceux qu’elle a vaincus.
Je n’annonce rien et ne prédis rien : je ne sais pas plus que mon voisin ce que demain réserve. Je dis seulement ce que je vois et ce que je crains, en citoyen qui aime cette cause et tremble pour elle. La liberté ne se fonde pas sur des têtes au bout des piques. Elle se fonde sur des lois, sur la justice rendue au grand jour, sur le courage de ne pas faire, une fois vainqueur, ce qu’on détestait chez le maître. Que Paris, qui a su être fort, sache maintenant être juste. C’est tout mon vœu, et je le signe.