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Tribune | « La liberté ne se fonde pas sur des têtes au bout des piques »

Je tiens pour la Constitution et pour les réformes ; je n’en suis que plus effrayé. Un électeur de la Ville s’alarme que la cause de la liberté se déshonore par le meurtre de prisonniers désarmés, et conjure Paris de ne pas confondre la justice avec la fureur. Point de vue, daté et signé, qui n’engage que son auteur.

Un électeur de la Ville, ami de la Constitution 16 juillet 1789 6 min de lecture

Qu’on ne se méprenne pas sur celui qui écrit ces lignes. Je suis de ceux qui ont salué la chute de la Bastille comme une délivrance, et qui espèrent de cette Assemblée une Constitution et des lois qui rendent enfin la France à elle-même. Je n’ai versé aucune larme sur les vieux murs de la porte Saint-Antoine. C’est précisément parce que je tiens pour la cause de la liberté que je prends la plume aujourd’hui, le cœur serré, pour dire ce que beaucoup, je le crois, pensent tout bas : qu’une joie m’a été gâtée, et que j’ai honte d’une part de ce qui s’est fait en notre nom.

Reprenons les faits, sans les grossir et sans les fuir. La forteresse s’étant rendue, le gouverneur de Launay a été conduit vers l’Hôtel de Ville ; il n’avait plus d’armes à la main, il était prisonnier. Il a été assailli, frappé, mis à mort sur le chemin, et sa tête tranchée, puis promenée au bout d’une pique. M. de Flesselles, prévôt des marchands, a péri de même façon, et l’on a porté sa tête par les rues comme un trophée. Ce ne sont pas là des bruits que je rapporte : ce sont des hommes désarmés, rendus, que l’on a égorgés après coup, et dont on a fait spectacle. J’écris ce mot, spectacle, parce qu’il est juste : qui a marché dans Paris cette nuit-là a vu ces deux têtes au-dessus de la foule, et en a frémi.

Voici donc ce que je veux dire, et qu’on me pardonne de le dire net : on peut tenir la prise de la Bastille pour une bonne journée et le meurtre de ses captifs pour une mauvaise. Les deux ne se confondent pas. Délivrer une ville d’une menace, c’est une chose ; mutiler des hommes rendus, c’en est une autre, et la seconde ne sert en rien la première. La liberté n’avait nul besoin de ces têtes. Elle ne s’en trouve pas plus assurée ; elle s’en trouve salie. Je refuse qu’on me fasse acclamer, sous le même mot de patriotisme, et la fin d’une oppression et le couteau passé sur la gorge d’un prisonnier.

Je ne suis pas seul à vouloir la paix, et je m’honore de la compagnie. Ce 16 juillet, à l’Hôtel de Ville même, M. de Lally-Tollendal, qui n’est pas un ennemi de nos espérances, est venu nous apporter la paix au nom du Roi et de l’Assemblée. La paix : voilà le mot. Mais je le dis comme je l’entends — il n’y a point de paix qui tienne si l’on continue d’égorger les vaincus. Que cette paix qu’on nous apporte vaille donc aussi pour les prisonniers, ou elle ne sera qu’un mot. Qu’on ne vienne pas me dire que m’alarmer de ces meurtres, c’est trahir Paris : c’est au contraire vouloir que Paris reste digne de ce qu’il vient de conquérir.

Car il y a une distinction que je supplie chacun de ne pas perdre : entre la justice et la fureur. La justice pèse, écoute, prouve, et frappe ensuite, à découvert, au nom de tous. La fureur saisit, traîne et tue dans la rue, sur un cri, sur un soupçon, sans forme et sans preuve. Un peuple qui se fait juge ainsi, le couteau d’une main et la rumeur de l’autre, prend pour lui le pouvoir même qu’il reprochait à la Cour : celui de disposer d’une vie sans en rendre compte. Et je le demande tout haut : si la liberté ne doit s’établir que par la terreur des piques, qui de nous, demain, sera sûr de la garder ?

On me dira — et je l’entends — que ces hommes n’étaient pas frappés sans cause, et que la colère qui les a tués vient de loin. C’est vrai, et je ne l’oublie pas. Paris a faim, le pain manque, une armée étrangère campait à ses portes, et l’on a cru, non sans raisons, à quelque dessein formé contre la ville et contre l’Assemblée. On dit aussi que la garnison s’était rendue sur la promesse d’avoir la vie sauve, et que cette parole fut rompue : si cela est, je comprends que des hommes trompés aient vu rouge. Je comprends la colère ; je la partage même pour une part. Mais comprendre n’est pas absoudre, et la peur, qui explique tout, n’excuse pas qu’on décapite un captif.

Voilà pourquoi je n’écris pas pour gémir, mais pour conjurer. Paris vient de se donner, en deux jours, ce qui lui manquait : un maire, des magistrats à l’Hôtel de Ville, une garde levée parmi ses propres citoyens. Qu’on s’en serve. Que les prisonniers, désormais, soient remis à ces mains-là, et non à la foule ; qu’on les juge si on les accuse, qu’on les garde si l’on hésite, mais qu’on ne les livre plus à la pique. La force que la ville s’est donnée ne vaudra que si elle protège jusqu’à ceux qu’elle a vaincus.

Je n’annonce rien et ne prédis rien : je ne sais pas plus que mon voisin ce que demain réserve. Je dis seulement ce que je vois et ce que je crains, en citoyen qui aime cette cause et tremble pour elle. La liberté ne se fonde pas sur des têtes au bout des piques. Elle se fonde sur des lois, sur la justice rendue au grand jour, sur le courage de ne pas faire, une fois vainqueur, ce qu’on détestait chez le maître. Que Paris, qui a su être fort, sache maintenant être juste. C’est tout mon vœu, et je le signe.

Le contexte

La Bastille s’est rendue le 14 juillet 1789 ; le gouverneur de Launay et le prévôt des marchands Flesselles, faits prisonniers, ont été mis à mort le même soir et leurs têtes promenées sur des piques.

Le 15 juillet, le roi a annoncé devant l’Assemblée l’éloignement des troupes ; l’Hôtel de Ville s’est donné un maire, M. Bailly, et un commandant de sa garde, M. de La Fayette.

Le 16 juillet, à l’Hôtel de Ville, M. de Lally-Tollendal, député de la noblesse rallié aux réformes, a prononcé un discours apportant la paix au nom du Roi et de l’Assemblée.

Une milice bourgeoise levée le 13 juillet, des magistrats municipaux et un maire nouvellement élus offrent désormais à la Ville des formes régulières qui n’existaient pas la semaine précédente.

État des informations

Cette tribune est un point de vue personnel, daté du 16 juillet 1789 et signé d’un électeur de la Ville. Elle prend parti, mais ne s’appuie que sur des faits connaissables à cette date — les mises à mort des 14, le discours de Lally-Tollendal du 16 — et ne préjuge en rien des suites. L’opinion qui s’y exprime n’engage que son auteur et non la rédaction.

Ce que l’on sait

  • De Launay et Flesselles, désarmés et faits prisonniers après la reddition, ont été mis à mort le 14 juillet au soir, décapités, et leurs têtes portées par les rues au bout de piques.
  • Le 16 juillet, M. de Lally-Tollendal a tenu à l’Hôtel de Ville un discours public apportant la paix au nom du Roi et de l’Assemblée.
  • Paris s’est doté entre le 13 et le 15 juillet d’une milice bourgeoise, d’un maire et d’un commandant de garde, formes municipales nouvelles.

Ce que l’on ignore

  • On ignore si la garnison avait réellement reçu une promesse formelle d’avoir la vie sauve, et donc si cette parole a été trahie.
  • Le détail exact du déroulé des mises à mort — qui a porté les coups, dans quel ordre — n’est connu que par des récits de rue contradictoires.
  • Nul ne peut dire si la Ville saura, à l’avenir, soustraire ses prisonniers à la foule et leur assurer un jugement régulier.

Sources historiques utilisées

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Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, t. I, livre I, chap. VII « Prise de la Bastille (14 juillet 1789) »

Jules Michelet

Récit consulté pour la journée du 14 juillet : garnison (32 Suisses, 82 invalides, canons, barils de poudre), prise des fusils et canons aux Invalides, parlementation de Thuriot (entrée dans les cours, montée sur les tours, canons reculés et masqués), députations de l’Hôtel de Ville avec tambour et drapeau, ralliement des Gardes françaises et mise en batterie de canons, capitulation, mort du gouverneur de Launay (tête portée sur une pique) et de Flesselles.

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Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, t. I, livre II, chap. I « Le roi à l’Assemblée, 15 juillet ; première émigration »

Jules Michelet

Récit consulté pour les 15-16 juillet : venue du roi à l’Assemblée sans gardes avec ses frères, annonce de l’éloignement des troupes de Paris et de Versailles, formule « je ne suis qu’un avec la nation », proclamation de Bailly comme maire et de La Fayette comme commandant de la milice, lettre du roi rappelant Necker le 16 au soir, et première émigration (appartements des Condé, du comte d’Artois et de Mme de Polignac fermés).

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Reconstitution éditoriale des journées de juillet 1789

Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures et des responsabilités n’est connu que par des récits ultérieurs et parfois contradictoires.

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