Réactions | Au lendemain de la Bastille : le roi cède, Paris se donne des chefs
En deux jours, la scène a changé de visage. Le roi est venu en personne à l’Assemblée annoncer qu’il éloignait ses troupes ; l’Hôtel de Ville a acclamé un maire et un chef pour sa milice ; et l’on apprend ce jour le rappel de M. Necker. Nous rapportons ces réactions telles qu’elles se sont tenues en public, sans leur prêter d’arrière-pensée ni préjuger de ce qui suivra.
La prise de la forteresse n’a pas seulement vidé un fossé et renversé des ponts : elle a délié les langues et fait parler ceux qui, jusqu’ici, se taisaient ou temporisaient. Depuis avant-hier, à Versailles comme à l’Hôtel de Ville, on a vu des paroles publiques, tenues à la tribune ou sous les acclamations, qui valent mieux que tous les bruits de cabinet. Nous les rangeons ici, dans l’ordre où elles nous sont parvenues, en nous gardant d’y lire plus qu’elles ne disent.
Le roi vient désarmer ses approches
Le fait le plus considérable est venu du roi lui-même. Hier, mercredi 15 au matin, Louis XVI s’est rendu à pied à l’Assemblée nationale, sans appareil ni gardes pressés autour de lui, accompagné de ses deux frères. Devant les représentants, il a annoncé qu’il avait donné l’ordre d’éloigner de Paris et de Versailles les troupes rassemblées ces derniers jours. La parole que l’on retient, et que beaucoup se répètent, est celle-ci : qu’il ne fait, dit-il, qu’un avec sa nation, et qu’il se fie à ses représentants. Le ton n’était pas celui de la fermeté qu’on lui prêtait la semaine passée.
L’accueil de l’Assemblée a été à la mesure de la surprise. On rapporte des applaudissements, des marques de joie, et que les députés, levés, ont voulu reconduire le roi jusqu’au château, se pressant sur son passage comme une garde d’honneur improvisée. Nul, à la tribune, n’a contredit l’annonce ; on y a vu le gage que l’on espérait depuis des jours, l’assurance que l’armée ne marcherait pas sur la capitale. Faut-il y lire un revirement durable ou une concession arrachée à l’heure ? Nul ne peut le dire ce soir ; l’éloignement des troupes a été annoncé en séance, et reçu avec soulagement.
Paris se donne un maire et un général
Pendant que Versailles applaudissait, Paris se donnait des têtes. À l’Hôtel de Ville, le même 15 juillet, l’assemblée des électeurs des districts, mêlée de députés venus de Versailles, a porté à sa tête M. Bailly, l’astronome, naguère président de l’Assemblée nationale. On raconte qu’on songeait d’abord à le faire prévôt des marchands, vieille charge de la Ville, lorsqu’une voix dans la foule aurait crié : « Non, maire de Paris ! » — et que le titre nouveau l’a emporté par acclamation. C’est ainsi, au cri d’une assemblée plus qu’au terme d’un scrutin réglé, que Paris s’est donné son premier maire.
Au même lieu, et dans le même élan, la milice bourgeoise levée la semaine passée a reçu un chef : M. de La Fayette, ce jeune marquis dont le nom est attaché à la guerre d’Amérique, a été proclamé commandant général de la garde parisienne. La Ville s’est ainsi pourvue, en quelques heures, d’une autorité civile et d’une autorité armée, l’une et l’autre nées de l’acclamation et non d’une nomination venue d’en haut. Voilà qui mérite d’être noté : ces deux pouvoirs ne tiennent leur charge ni du roi ni d’aucun ministre, mais de la ville assemblée.
Le rappel de Necker
Reste la nouvelle de ce jour, jeudi 16, qui couronne le reste : le roi rappelle M. Necker. Le ministre dont le congédiement, samedi dernier, avait mis Paris en mouvement, est invité à reprendre sa place. La demande en avait été pressée à l’Assemblée, où plusieurs voix réclamaient le retour du ministre populaire et l’éloignement de ceux qui l’avaient remplacé. Le souverain, dit-on, y a répondu par une lettre conviant M. Necker à revenir au plus tôt. Ainsi se défait, en cinq jours, ce qui avait été fait en un : on revient au point de départ, mais une forteresse est tombée entre-temps.
Ce qu’on peut en retenir
Que conclure de ces paroles et de ces acclamations ? Rien de plus qu’elles ne portent. Le roi a cédé sur les troupes et sur le ministre ; Paris s’est donné un maire et un général ; l’Assemblée a applaudi. On nous parle aussi de départs, de grands personnages de la Cour qui prendraient les chemins de la frontière ; nous le rapportons comme un bruit que l’on répète, non comme un fait que nous puissions établir ce soir. Pour le surplus — ce que vaudront ces concessions, ce que fera la Cour une fois la fièvre tombée —, nous nous en tenons à ce que nous savons : des mots publics, dits au grand jour, dont l’avenir seul dira le poids.