La Bastille est tombée
Après une journée de fièvre, la forteresse de la porte Saint-Antoine s’est rendue ce soir aux Parisiens en armes. Le gouverneur de Launay a péri sur le chemin de l’Hôtel de Ville. On ignore encore ce que décidera la Cour.
Paris, ce mardi 14 juillet, au soir. La grande forteresse qui domine le faubourg Saint-Antoine est aux mains du peuple. Vers la fin de l’après-midi, ses ponts se sont abaissés et la garnison a déposé les armes. Nous tâchons, dans le tumulte d’une ville encore en armes, de rapporter ce que nous avons pu voir et entendre, sans rien affirmer que nous n’ayons recoupé.
Tout, semble-t-il, est parti d’une question de poudre. Au matin, une foule considérable s’est portée à l’Hôtel des Invalides, où l’on disait des armes entreposées. On en a tiré quantité de fusils — plusieurs dizaines de milliers, assure-t-on, sans que nul ne les ait comptés —, mais point de poudre ni de cartouches en suffisance. Or des fusils sans poudre ne sont qu’un fardeau. Le bruit a couru que la Bastille en renfermait : c’est vers elle que les rassemblements se sont alors dirigés.
La place est tenue par une garnison qu’on dit faible : quelque quatre-vingts invalides, vétérans peu propres au service de campagne, et une trentaine de soldats suisses du régiment de Salis-Samade venus en renfort ces derniers jours. Le gouverneur, M. de Launay, a fait relever les ponts et pointer ses canons sur la cour.
Plusieurs délégations se sont succédé pour parlementer. On nous cite M. Thuriot, l’abbé Fauchet, et M. Éthis de Corny, qui paraît avoir agi au nom de la Ville. Toutes demandaient, à ce qu’on rapporte, le retrait des pièces et la remise de la poudre. Aucune n’a obtenu de réponse satisfaisante, et l’attente, sous les murs, a tourné à l’exaspération.
C’est dans l’après-midi que la fusillade a éclaté. Sur le point qui décidera de tout — qui, des assiégeants ou de la garnison, a fait feu le premier —, les témoignages se contredisent. Chacun accuse l’autre. Ce qui est certain, c’est qu’une fois le sang versé, le combat n’a plus cessé pendant plusieurs heures, et qu’il a coûté cher à ceux qui pressaient les murs.
Le sort de la journée a paru basculer avec l’arrivée de soldats des Gardes françaises, passés depuis quelques jours du côté du peuple. Ils ont amené des canons — pris, dit-on, le matin même aux Invalides — et les ont braqués sur la grande porte. Devant des pièces servies par des hommes du métier, la résistance de la place n’était plus tenable.
M. de Launay a alors fait abaisser les ponts, vers la fin de l’après-midi, contre la promesse, assure-t-on, que la vie serait laissée à la garnison. La forteresse a été aussitôt envahie. À l’intérieur, on n’a trouvé que sept détenus, que la foule a fait sortir.
La promesse, si promesse il y eut, n’a pas tenu. Conduit vers l’Hôtel de Ville sous l’escorte de quelques hommes — on nomme un certain Hulin, un nommé Élie —, M. de Launay a été assailli en chemin. On raconte qu’il aurait, dans la bousculade, porté un coup de pied à un cuisinier nommé Desnot, ce qui aurait achevé d’ameuter contre lui. Frappé, percé de coups, il est tombé sur la place de Grève. Sa tête a été tranchée et promenée au bout d’une pique.
Il n’a pas été la seule victime de la soirée. M. de Flesselles, prévôt des marchands, soupçonné par la foule d’avoir trompé les Parisiens sur les armes promises, a péri à son tour ; sa tête, dit-on, a été portée de la même manière. La nuit tombe sur une ville où les piques circulent et où nul ne sait au juste qui commande.
Combien de morts ? Nul ne saurait le dire ce soir. On parle, du côté de ceux qui ont donné l’assaut, d’environ quatre-vingt-dix-huit tués ; c’est une estimation rapportée de bouche en bouche, non un compte arrêté. La garnison, elle, aurait peu souffert avant la reddition.
À l’heure où nous écrivons, la question n’est pas réglée : que fera la Cour ? Des troupes nombreuses stationnent aux abords de la capitale depuis plusieurs jours. On ignore si elles recevront l’ordre de marcher sur Paris ou si l’on cherchera à apaiser. La forteresse est tombée ; ce qui s’ensuivra, personne, ce soir, ne peut le dire.