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La Bastille est tombée

Après une journée de fièvre, la forteresse de la porte Saint-Antoine s’est rendue ce soir aux Parisiens en armes. Le gouverneur de Launay a péri sur le chemin de l’Hôtel de Ville. On ignore encore ce que décidera la Cour.

La rédaction 14 juillet 1789, 22h00 6 min de lecture
La foule et les soldats des Gardes françaises donnent l’assaut à la forteresse de la Bastille, le 14 juillet 1789.
Charles Thévenin, Prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, vers 1793 — musée Carnavalet, Paris. Domaine public (Wikimedia Commons).

Paris, ce mardi 14 juillet, au soir. La grande forteresse qui domine le faubourg Saint-Antoine est aux mains du peuple. Vers la fin de l’après-midi, ses ponts se sont abaissés et la garnison a déposé les armes. Nous tâchons, dans le tumulte d’une ville encore en armes, de rapporter ce que nous avons pu voir et entendre, sans rien affirmer que nous n’ayons recoupé.

Tout, semble-t-il, est parti d’une question de poudre. Au matin, une foule considérable s’est portée à l’Hôtel des Invalides, où l’on disait des armes entreposées. On en a tiré quantité de fusils — plusieurs dizaines de milliers, assure-t-on, sans que nul ne les ait comptés —, mais point de poudre ni de cartouches en suffisance. Or des fusils sans poudre ne sont qu’un fardeau. Le bruit a couru que la Bastille en renfermait : c’est vers elle que les rassemblements se sont alors dirigés.

La place est tenue par une garnison qu’on dit faible : quelque quatre-vingts invalides, vétérans peu propres au service de campagne, et une trentaine de soldats suisses du régiment de Salis-Samade venus en renfort ces derniers jours. Le gouverneur, M. de Launay, a fait relever les ponts et pointer ses canons sur la cour.

Plusieurs délégations se sont succédé pour parlementer. On nous cite M. Thuriot, l’abbé Fauchet, et M. Éthis de Corny, qui paraît avoir agi au nom de la Ville. Toutes demandaient, à ce qu’on rapporte, le retrait des pièces et la remise de la poudre. Aucune n’a obtenu de réponse satisfaisante, et l’attente, sous les murs, a tourné à l’exaspération.

C’est dans l’après-midi que la fusillade a éclaté. Sur le point qui décidera de tout — qui, des assiégeants ou de la garnison, a fait feu le premier —, les témoignages se contredisent. Chacun accuse l’autre. Ce qui est certain, c’est qu’une fois le sang versé, le combat n’a plus cessé pendant plusieurs heures, et qu’il a coûté cher à ceux qui pressaient les murs.

Le sort de la journée a paru basculer avec l’arrivée de soldats des Gardes françaises, passés depuis quelques jours du côté du peuple. Ils ont amené des canons — pris, dit-on, le matin même aux Invalides — et les ont braqués sur la grande porte. Devant des pièces servies par des hommes du métier, la résistance de la place n’était plus tenable.

M. de Launay a alors fait abaisser les ponts, vers la fin de l’après-midi, contre la promesse, assure-t-on, que la vie serait laissée à la garnison. La forteresse a été aussitôt envahie. À l’intérieur, on n’a trouvé que sept détenus, que la foule a fait sortir.

La promesse, si promesse il y eut, n’a pas tenu. Conduit vers l’Hôtel de Ville sous l’escorte de quelques hommes — on nomme un certain Hulin, un nommé Élie —, M. de Launay a été assailli en chemin. On raconte qu’il aurait, dans la bousculade, porté un coup de pied à un cuisinier nommé Desnot, ce qui aurait achevé d’ameuter contre lui. Frappé, percé de coups, il est tombé sur la place de Grève. Sa tête a été tranchée et promenée au bout d’une pique.

Il n’a pas été la seule victime de la soirée. M. de Flesselles, prévôt des marchands, soupçonné par la foule d’avoir trompé les Parisiens sur les armes promises, a péri à son tour ; sa tête, dit-on, a été portée de la même manière. La nuit tombe sur une ville où les piques circulent et où nul ne sait au juste qui commande.

Combien de morts ? Nul ne saurait le dire ce soir. On parle, du côté de ceux qui ont donné l’assaut, d’environ quatre-vingt-dix-huit tués ; c’est une estimation rapportée de bouche en bouche, non un compte arrêté. La garnison, elle, aurait peu souffert avant la reddition.

À l’heure où nous écrivons, la question n’est pas réglée : que fera la Cour ? Des troupes nombreuses stationnent aux abords de la capitale depuis plusieurs jours. On ignore si elles recevront l’ordre de marcher sur Paris ou si l’on cherchera à apaiser. La forteresse est tombée ; ce qui s’ensuivra, personne, ce soir, ne peut le dire.

Le contexte

Depuis plusieurs jours, la concentration de troupes autour de Paris et le renvoi du ministre Necker ont jeté la capitale dans l’inquiétude et l’agitation.

La Bastille, vieille forteresse de la porte Saint-Antoine, sert à la fois de prison d’État et de dépôt ; on la croyait pourvue de poudre.

Les Gardes françaises, troupe régulière de la capitale, sont passées ces derniers jours du côté des Parisiens, fournissant aux insurgés des hommes exercés et des pièces d’artillerie.

État des informations

Cette édition est datée du soir du 14 juillet 1789. Elle s’en tient à ce qui peut être su à chaud et ne préjuge ni de la réaction de la Cour, ni des suites de cette journée.

Ce que l’on sait

  • La foule s’est emparée d’armes à l’Hôtel des Invalides le matin, mais y a manqué de poudre.
  • La Bastille, défendue par des invalides et des Suisses de Salis-Samade, a abaissé ses ponts en fin d’après-midi après plusieurs heures de combat.
  • Le gouverneur de Launay a été tué sur le chemin de l’Hôtel de Ville, et sa tête promenée sur une pique, de même que celle de Flesselles, prévôt des marchands.
  • Sept prisonniers seulement se trouvaient dans la forteresse.

Ce que l’on ignore

  • On ignore qui, des assaillants ou de la garnison, a ouvert le feu le premier.
  • Le bilan exact des morts n’est pas établi ; le chiffre d’environ quatre-vingt-dix-huit tués côté assaillants n’est qu’une estimation.
  • On ne sait pas si la Cour ordonnera aux troupes massées autour de Paris de riposter, ni quelle autorité gouvernera désormais la ville.
  • Les heures rapportées au fil de la journée sont approximatives.

Sources historiques utilisées

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Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, t. I, livre I, chap. VI « Insurrection de Paris » (12-13 juillet 1789)

Jules Michelet

Récit consulté pour les journées des 12 et 13 juillet : nouvelle du renvoi de Necker le 12 au matin, Desmoulins au café de Foy (épée, pistolet, appel aux armes, feuille au chapeau), bustes de Necker et d’Orléans portés en deuil, charge de Lambesc aux Tuileries, barrières brûlées, pillage de Saint-Lazare et ses farines, milice de 48 000 hommes et cocarde bleu et rouge, comité permanent des électeurs.

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Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, t. I, livre I, chap. VII « Prise de la Bastille (14 juillet 1789) »

Jules Michelet

Récit consulté pour la journée du 14 juillet : garnison (32 Suisses, 82 invalides, canons, barils de poudre), prise des fusils et canons aux Invalides, parlementation de Thuriot (entrée dans les cours, montée sur les tours, canons reculés et masqués), députations de l’Hôtel de Ville avec tambour et drapeau, ralliement des Gardes françaises et mise en batterie de canons, capitulation, mort du gouverneur de Launay (tête portée sur une pique) et de Flesselles.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale des journées de juillet 1789

Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures et des responsabilités n’est connu que par des récits ultérieurs et parfois contradictoires.

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14 juillet 1789, 22h308 min