Le renvoi d’un ministre, et tout s’embrase : comment Paris s’est armé en trois jours
On a voulu y voir un simple changement de ministère. Mais le congédiement de M. Necker, appris ici avant-hier, est tombé sur une ville affamée, inquiète d’une armée qui se resserre autour d’elle et persuadée qu’on prépare un mauvais coup contre ses députés. De ces trois feux mêlés est née l’insurrection de ce jour. Tentative d’en démêler le fil, à chaud.
Pour comprendre la journée qui s’achève, il faut remonter de trois jours et quitter un instant le fracas des rues pour le silence des cabinets de Versailles. C’est là, samedi 11, que tout a commencé, par un acte sans bruit : le roi a signifié à M. Necker, directeur général des finances, qu’il n’avait plus besoin de ses services. On lui aurait recommandé de partir aussitôt, et sans éclat. Le même mouvement a porté aux affaires un ministère réputé plus ferme, où l’on cite le nom du baron de Breteuil. À Versailles, on a pu croire l’affaire close. À Paris, elle ne faisait que naître.
Car la nouvelle n’est parvenue dans nos murs que le lendemain, dimanche 12 au matin. Un jour de différence, mais un jour qui change tout : ce que la Cour avait réglé dans le calme, la capitale l’a reçu comme une provocation. M. Necker n’était pas pour le peuple un ministre parmi d’autres. On lui prêtait le souci du pain, la patience devant l’Assemblée, une certaine modération. Le renvoyer, à ce moment et de cette manière, ce n’était pas remanier un conseil : c’était, aux yeux de beaucoup, congédier le seul homme du gouvernement en qui l’on eût quelque confiance.
L’étincelle a pris au Palais-Royal, où l’on harangue et où l’on s’assemble depuis des semaines. On rapporte qu’un jeune homme, monté sur une table, y a appelé les Parisiens à prendre les armes, déclarant que le renvoi du ministre sonnait pour les patriotes comme le tocsin d’une Saint-Barthélemy. Dès dimanche soir, on a vu des cocardes, des attroupements, les bustes du ministre déchu portés en procession, les premières échauffourées. Le feu n’a plus cessé de courir.
La faim, premier combustible
Mais une étincelle ne suffit pas s’il n’y a rien à embraser. Or la matière était là, accumulée depuis des semaines. La première, la plus sourde, c’est le pain. Il est cher comme on ne l’a guère vu, et rare ; les boulangeries sont gardées, les files s’allongent, et l’on murmure que des accapareurs spéculent sur la faim du pauvre. Un peuple qui a faim écoute autrement les nouvelles de la politique : il y cherche un coupable. Le renvoi de M. Necker, gardien supposé des subsistances, lui en a fourni un tout désigné.
L’armée aux portes
La seconde matière, c’est la troupe. Depuis quelque temps, on voit affluer aux abords de la capitale des régiments en nombre, et parmi eux des corps étrangers au service du roi — Suisses, Allemands — que l’on dit commandés par le maréchal de Broglie. Pourquoi cette armée ? On n’a donné aucune raison qui rassure. Le peuple, lui, en imagine une : que ces soldats sans attache avec la ville, et que l’on suppose plus dociles que les gardes-françaises, sont là pour la tenir, et au besoin la mâter. La vue de ces uniformes étrangers, dans une crise de pain et de défiance, a tout d’une menace.
La peur d’un coup contre l’Assemblée
La troisième matière, enfin, est la plus politique, et la plus lourde. Depuis le mois de mai, les états généraux convoqués par le roi se sont réunis ; et au mois de juin, contre le vœu du souverain, le tiers s’est proclamé Assemblée nationale, entraînant à lui une partie du clergé et de la noblesse. Le roi a cédé, en apparence. Mais nul n’a oublié la séance où il était venu, en personne, dicter ses limites. De là cette idée, désormais fixée dans les esprits : qu’il existe, à la Cour, un parti résolu à reprendre par la force ce qui a été concédé, à disperser l’Assemblée et à rendre vaines les espérances de ces deux mois. On nomme cela le « complot aristocratique ».
Trois craintes en une seule
Voilà comment trois craintes se sont rejointes en une seule. Le renvoi du ministre n’a pas créé la peur du pain, ni celle de l’armée, ni celle d’un coup contre les députés : il les a soudain reliées et leur a donné un sens. Aux yeux de la ville, congédier M. Necker, masser des troupes étrangères et menacer l’Assemblée ne sont plus trois faits distincts, mais les trois actes d’un même dessein. C’est cette lecture — vraie ou fausse, nous y reviendrons — qui a mis Paris en mouvement.
Le reste, on l’a vu aujourd’hui dans les rues, et nos autres colonnes le rapportent : la recherche fiévreuse d’armes, la course aux Invalides, puis vers cette vieille forteresse de l’est où l’on croyait trouver de la poudre. Nous laissons à d’autres le récit des heures de cette journée. Notre objet, ici, était plus froid : montrer qu’une insurrection n’explose jamais d’un seul coup, et que celle-ci a une date de naissance précise — samedi, à Versailles, quand on a cru renvoyer un ministre sans conséquence.
Un acte de cabinet devenu affaire de rue
Que voudra le roi, au juste, et son nouveau conseil ? Rappeler le ministre, dissoudre l’Assemblée, faire donner la troupe, ou apaiser ? Nul ne le sait ce soir, et tout ce qu’on en dit relève de la conjecture. Mais l’on tiendra ce fait pour certain : trois jours ont suffi pour qu’un acte de cabinet devienne une affaire de rue, et qu’une ville qui se croyait, depuis deux mois, du côté de l’espérance, se réveille du côté des armes.