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Le renvoi d’un ministre, et tout s’embrase : comment Paris s’est armé en trois jours

On a voulu y voir un simple changement de ministère. Mais le congédiement de M. Necker, appris ici avant-hier, est tombé sur une ville affamée, inquiète d’une armée qui se resserre autour d’elle et persuadée qu’on prépare un mauvais coup contre ses députés. De ces trois feux mêlés est née l’insurrection de ce jour. Tentative d’en démêler le fil, à chaud.

Notre bureau politique 14 juillet 1789, 22h30 8 min de lecture

Pour comprendre la journée qui s’achève, il faut remonter de trois jours et quitter un instant le fracas des rues pour le silence des cabinets de Versailles. C’est là, samedi 11, que tout a commencé, par un acte sans bruit : le roi a signifié à M. Necker, directeur général des finances, qu’il n’avait plus besoin de ses services. On lui aurait recommandé de partir aussitôt, et sans éclat. Le même mouvement a porté aux affaires un ministère réputé plus ferme, où l’on cite le nom du baron de Breteuil. À Versailles, on a pu croire l’affaire close. À Paris, elle ne faisait que naître.

Car la nouvelle n’est parvenue dans nos murs que le lendemain, dimanche 12 au matin. Un jour de différence, mais un jour qui change tout : ce que la Cour avait réglé dans le calme, la capitale l’a reçu comme une provocation. M. Necker n’était pas pour le peuple un ministre parmi d’autres. On lui prêtait le souci du pain, la patience devant l’Assemblée, une certaine modération. Le renvoyer, à ce moment et de cette manière, ce n’était pas remanier un conseil : c’était, aux yeux de beaucoup, congédier le seul homme du gouvernement en qui l’on eût quelque confiance.

L’étincelle a pris au Palais-Royal, où l’on harangue et où l’on s’assemble depuis des semaines. On rapporte qu’un jeune homme, monté sur une table, y a appelé les Parisiens à prendre les armes, déclarant que le renvoi du ministre sonnait pour les patriotes comme le tocsin d’une Saint-Barthélemy. Dès dimanche soir, on a vu des cocardes, des attroupements, les bustes du ministre déchu portés en procession, les premières échauffourées. Le feu n’a plus cessé de courir.

La faim, premier combustible

Mais une étincelle ne suffit pas s’il n’y a rien à embraser. Or la matière était là, accumulée depuis des semaines. La première, la plus sourde, c’est le pain. Il est cher comme on ne l’a guère vu, et rare ; les boulangeries sont gardées, les files s’allongent, et l’on murmure que des accapareurs spéculent sur la faim du pauvre. Un peuple qui a faim écoute autrement les nouvelles de la politique : il y cherche un coupable. Le renvoi de M. Necker, gardien supposé des subsistances, lui en a fourni un tout désigné.

L’armée aux portes

La seconde matière, c’est la troupe. Depuis quelque temps, on voit affluer aux abords de la capitale des régiments en nombre, et parmi eux des corps étrangers au service du roi — Suisses, Allemands — que l’on dit commandés par le maréchal de Broglie. Pourquoi cette armée ? On n’a donné aucune raison qui rassure. Le peuple, lui, en imagine une : que ces soldats sans attache avec la ville, et que l’on suppose plus dociles que les gardes-françaises, sont là pour la tenir, et au besoin la mâter. La vue de ces uniformes étrangers, dans une crise de pain et de défiance, a tout d’une menace.

La peur d’un coup contre l’Assemblée

La troisième matière, enfin, est la plus politique, et la plus lourde. Depuis le mois de mai, les états généraux convoqués par le roi se sont réunis ; et au mois de juin, contre le vœu du souverain, le tiers s’est proclamé Assemblée nationale, entraînant à lui une partie du clergé et de la noblesse. Le roi a cédé, en apparence. Mais nul n’a oublié la séance où il était venu, en personne, dicter ses limites. De là cette idée, désormais fixée dans les esprits : qu’il existe, à la Cour, un parti résolu à reprendre par la force ce qui a été concédé, à disperser l’Assemblée et à rendre vaines les espérances de ces deux mois. On nomme cela le « complot aristocratique ».

Trois craintes en une seule

Voilà comment trois craintes se sont rejointes en une seule. Le renvoi du ministre n’a pas créé la peur du pain, ni celle de l’armée, ni celle d’un coup contre les députés : il les a soudain reliées et leur a donné un sens. Aux yeux de la ville, congédier M. Necker, masser des troupes étrangères et menacer l’Assemblée ne sont plus trois faits distincts, mais les trois actes d’un même dessein. C’est cette lecture — vraie ou fausse, nous y reviendrons — qui a mis Paris en mouvement.

Le reste, on l’a vu aujourd’hui dans les rues, et nos autres colonnes le rapportent : la recherche fiévreuse d’armes, la course aux Invalides, puis vers cette vieille forteresse de l’est où l’on croyait trouver de la poudre. Nous laissons à d’autres le récit des heures de cette journée. Notre objet, ici, était plus froid : montrer qu’une insurrection n’explose jamais d’un seul coup, et que celle-ci a une date de naissance précise — samedi, à Versailles, quand on a cru renvoyer un ministre sans conséquence.

Un acte de cabinet devenu affaire de rue

Que voudra le roi, au juste, et son nouveau conseil ? Rappeler le ministre, dissoudre l’Assemblée, faire donner la troupe, ou apaiser ? Nul ne le sait ce soir, et tout ce qu’on en dit relève de la conjecture. Mais l’on tiendra ce fait pour certain : trois jours ont suffi pour qu’un acte de cabinet devienne une affaire de rue, et qu’une ville qui se croyait, depuis deux mois, du côté de l’espérance, se réveille du côté des armes.

Le contexte

Les états généraux, convoqués par le roi, se sont réunis à Versailles au mois de mai 1789.

En juin, le tiers état s’est proclamé Assemblée nationale contre le vœu du souverain, et une partie du clergé et de la noblesse l’a rejoint.

Le pain est cher et rare depuis plusieurs semaines, nourrissant l’agitation populaire.

Des régiments, dont des corps étrangers au service du roi, ont été rassemblés aux abords de la capitale.

État des informations

Cette analyse est datée du soir du 14 juillet 1789. Elle s’en tient à ce qui peut être su et compris à chaud, ne prête au roi aucune intention qu’elle ne puisse établir, et ne préjuge pas des décisions des jours suivants.

Ce que l’on sait

  • Le roi a renvoyé M. Necker le 11 juillet à Versailles et appelé un ministère plus ferme, autour du baron de Breteuil.
  • La nouvelle du renvoi est parvenue à Paris le 12 juillet au matin, et y a aussitôt déclenché l’agitation.
  • Des régiments, dont des troupes étrangères au service du roi, ont été concentrés autour de Paris.
  • Les états généraux réunis depuis mai se sont mués en Assemblée nationale en juin, contre le vœu du roi.

Ce que l’on ignore

  • Les intentions réelles du roi et de son nouveau conseil — apaiser, disperser l’Assemblée ou faire donner la troupe — ne sont pas connues.
  • On ignore si M. Necker sera maintenu à l’écart ou rappelé.
  • L’ampleur exacte du dispositif militaire et l’usage qu’on entendait en faire restent à établir.

Sources historiques utilisées

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Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, t. I, livre I, chap. VI « Insurrection de Paris » (12-13 juillet 1789)

Jules Michelet

Récit consulté pour les journées des 12 et 13 juillet : nouvelle du renvoi de Necker le 12 au matin, Desmoulins au café de Foy (épée, pistolet, appel aux armes, feuille au chapeau), bustes de Necker et d’Orléans portés en deuil, charge de Lambesc aux Tuileries, barrières brûlées, pillage de Saint-Lazare et ses farines, milice de 48 000 hommes et cocarde bleu et rouge, comité permanent des électeurs.

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Camille Desmoulins — Encyclopédie Larousse

Notice encyclopédique consultée pour la harangue du 12 juillet 1789 : « il appelle aux armes la foule réunie dans le jardin du Palais-Royal en arborant une cocarde verte, couleur de l’espérance, et en annonçant que la Cour prépare une “Saint-Barthélemy des patriotes” » — corrobore l’attribution du mot « Saint-Barthélemy des patriotes » et le signe de ralliement vert (couleur de l’espérance).

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale des journées de juillet 1789

Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures et des responsabilités n’est connu que par des récits ultérieurs et parfois contradictoires.

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