Entretien | Thuriot, l’électeur envoyé parlementer : « On m’a laissé monter sur les tours, on ne m’a rien rendu »
Avocat, électeur du district Saint-Louis-de-la-Culture, Jacques-Alexis Thuriot de la Rozière a été dépêché par le Comité de l’Hôtel de Ville pour parlementer avec le gouverneur. Il est entré dans la place vers midi, a vu la seconde cour, les canons reculés des embrasures et masqués de planches, la garnison de Suisses et d’invalides ; il a demandé la reddition, le retrait des pièces, la poudre. Il est ressorti main dans la main avec M. de Launay, sous les applaudissements — sans rien avoir obtenu. Il raconte, ce soir, une négociation qui a échoué et qu’il n’a pu empêcher de tourner à l’effusion de sang.
Il est champenois, de Sézanne, et n’a que trente-six ans, mais il parle ce soir avec la lassitude d’un homme qui a passé sa journée entre deux feux. Jacques-Alexis Thuriot de la Rozière est avocat à Reims ; il est aussi de ces électeurs que la ville a portés à l’Hôtel de Ville, pour le district Saint-Louis-de-la-Culture, à deux pas de la forteresse. C’est à ce titre, non les armes à la main mais le mandat à la bouche, qu’on l’a envoyé aujourd’hui vers la Bastille.
Sa journée n’a pas été celle des assaillants. Pendant qu’au-dehors la foule s’échauffait et réclamait de la poudre, lui a franchi les ponts, a été introduit auprès du gouverneur, a vu de ses yeux la seconde cour, les pièces et les hommes. Il a demandé, sommé, harangué — et il est ressorti les mains vides, quoique en apparence réconcilié avec celui qu’il venait de presser de se rendre.
Il ne se donne pas le rôle du vainqueur. Il dit une négociation manquée, une défiance qu’il n’a pu dissiper, une foule qu’il a sentie glisser vers l’assaut sans pouvoir la retenir. Il se refuse à parler de ce qu’il n’a pas vu de ses yeux : ayant quitté la place avant que tout ne s’embrase, il n’était plus là quand les premiers coups sont partis, et il ne prétend pas dire qui les a tirés.
Nous restituons ces propos comme une reconstitution plausible, fondée sur les récits qui courent ce soir, sur ce qu’en disent les électeurs rentrés à l’Hôtel de Ville et sur les procès-verbaux que l’on commence d’y dresser. Les paroles rapportées ici ne sont pas des citations authentifiées au mot près ; elles s’en tiennent à ce qu’un parlementaire sorti de la Bastille avant l’assaut pouvait savoir le soir du 14 juillet, dans l’ignorance de ce que l’Assemblée et le roi décideront.
Jacques-Alexis Thuriot de la Rozière, avocat, électeur de Paris (district Saint-Louis-de-la-Culture), envoyé parlementaire à la Bastille
Note de rédaction : entretien reconstitué. Les propos de M. Thuriot sont rétablis d’après les récits des électeurs de Paris, les procès-verbaux dressés à l’Hôtel de Ville et les relations qui circulent ce soir du 14 juillet ; ils ne constituent pas des citations authentifiées au mot près. Cet entretien s’en tient délibérément à ce qu’un négociateur ayant quitté la place avant l’assaut pouvait connaître : il ne dit rien de la façon dont la forteresse est tombée après son départ, ni du sort de ceux qui la défendaient.
Monsieur, vous n’êtes ni soldat ni officier. À quel titre vous a-t-on envoyé à la Bastille ?
À titre d’électeur, monsieur, et rien de plus. Vous savez que la ville s’est donné, ces jours-ci, un Comité permanent qui siège à l’Hôtel de Ville et qui tâche de tenir Paris dans quelque ordre au milieu du désordre. J’en suis, pour le district Saint-Louis-de-la-Culture, qui est celui du Marais, tout contre la forteresse. Ce matin, la clameur montait de partout autour de la place : on voulait de la poudre, on criait que les canons du gouverneur menaçaient le faubourg. Le Comité a jugé qu’avant d’en venir aux mains, il fallait parler. On a cherché des hommes du quartier, connus, sans épée, qui pussent entrer et raisonner M. de Launay. Je me suis offert. Voilà tout mon mandat : parlementer, obtenir qu’on retire les canons et qu’on rende la poudre, épargner le sang.
Comment approche-t-on cette forteresse, un jour comme celui-ci ?
Avec peine, et le cœur serré. Le pourtour était noir de monde, une foule pressée, armée de fusils pris aux Invalides le matin même, de piques, de ce qui tombait sous la main. Il fallait fendre cela pour gagner les ponts. Vous connaissez la place : huit tours, des fossés larges, deux ponts-levis à passer avant d’être dans la cour. On m’a fait signe des remparts, on a compris que je venais parler et non forcer. On a baissé de quoi me laisser passer sur le premier pont, celui de l’avancée, et l’on m’a introduit. Je vous avoue qu’en entendant se relever le pont derrière moi, on mesure d’un coup qu’on est seul, au milieu d’hommes armés, avec pour toute défense les paroles qu’on porte.
Comment le gouverneur vous a-t-il reçu ?
Avec civilité, je dois le dire, et cela m’a d’abord donné bon espoir. M. de Launay n’est pas un homme de fureur ; il m’a parlé posément, en gentilhomme. On m’avait rapporté que, dans la matinée, il avait déjà reçu des députés du Comité avec les mêmes égards, qu’il les avait même retenus à sa table. Mais sous la courtoisie, j’ai senti tout de suite un homme empêché, qui n’était pas maître de m’accorder ce que je venais chercher. Il m’a assuré de ses bonnes dispositions, de son désir de ne pas verser le sang ; et quand j’en suis venu au fait, à ce que je demandais, la courtoisie est restée, mais elle a cessé de rien promettre.
Vous a-t-on laissé voir l’intérieur de la place ?
Oui, et c’est là ce que je tenais le plus à voir. Par l’entremise du major de la place, M. de Losme, on m’a fait passer dans la seconde cour, celle du dedans, où l’on ne mène pas les curieux. J’y ai trouvé trois pièces de canon en batterie, servies par leurs canonniers, et autour, la garnison : des invalides, ces vieux soldats hors d’âge, et des Suisses du détachement de Salis-Samade. À cette position, j’ai compté une douzaine d’invalides et une trentaine de ces Suisses, la mèche prête. Je ne vous donne pas là tout l’effectif de la place, qui est plus fort, mais ce que j’ai vu de mes yeux à cet endroit. C’était assez pour comprendre que, derrière ces murailles, une poignée d’hommes résolus pouvait tenir longtemps.
On dit au-dehors que les canons du gouverneur menacent le faubourg. Est-ce ce que vous avez constaté ?
Voici justement le nœud de l’affaire, et ce qui rendait la foule si défiante. Les canons qui, ce matin encore, pointaient aux embrasures des tours, on les en avait retirés : reculés de quelque quatre pieds en arrière, et les embrasures elles-mêmes masquées par des planches, en sorte que, du dehors, on ne voyait plus rien qui menaçât. Le gouverneur me montrait cela comme une preuve de sa bonne volonté. Mais reculés n’est pas ôtés ; masqués n’est pas enlevés. Une planche se retire en un instant, une pièce se remet en batterie plus vite qu’on ne le croit. La foule, elle, raisonnait ainsi : les canons sont toujours là, seulement cachés ; on nous berne. Et je ne pouvais pas, en honnête homme, lui jurer tout à fait le contraire.
Que lui avez-vous demandé, au juste, et qu’a-t-il pu vous accorder ?
Je lui ai demandé trois choses, dans l’ordre où elles pressaient : qu’il retirât les canons pour de bon, qu’il rendît la poudre, et, au fond, qu’il remît la place. À tout cela, il m’a opposé la même réponse, et c’est celle qui a tout perdu : sans ordre, il ne le pouvait pas. Il tenait la Bastille pour le roi ; nul ordre du roi ni de ses ministres ne lui était venu de la rendre ni de désarmer ses tours ; il ne se croyait pas le droit d’en disposer de lui-même. Il consentait bien à ce que les pièces demeurassent reculées, à ne pas commencer le feu ; mais enlever les canons, livrer la poudre, ouvrir ses portes — non, cela passait son pouvoir. Un homme peut être de bonne foi et n’avoir rien à donner : c’était son cas.
Il vous a tout de même promis de ne pas tirer. N’était-ce rien ?
C’était peu, et j’ai eu grand-peine à m’en contenter. Il m’a donné sa parole, et la garnison avec lui, qu’on ne ferait pas feu si l’on n’attaquait pas la place ; qu’il ne tirerait pas le premier. Pesez ces mots : « si l’on n’attaquait pas ». Toute la promesse tient à cette condition, et cette condition, ce n’est pas lui qui la commande, c’est la foule du dehors. Que quelques hommes, dans la presse, s’avisent de forcer un pont, et voilà la place « attaquée », et la parole déliée, et les canons rendus à leur office. J’ai dit au gouverneur que cela ne suffisait pas à rassurer un peuple en armes ; qu’une promesse suspendue à la patience de trente mille hommes ne tiendrait pas l’après-midi. Il l’a bien senti, je crois, mais il n’avait rien de mieux à offrir.
On rapporte que vous avez voulu monter sur les tours. Pourquoi ?
Pour voir de mes yeux, et pour pouvoir le dire à la foule. Puisque tout roulait sur ces canons — retirés ou non, menaçants ou non —, j’ai demandé à monter au haut des tours pour constater moi-même où ils étaient et comment ils étaient placés. M. de Launay s’y est d’abord refusé ; c’était lui demander de me livrer le dedans de sa défense. Puis ses propres officiers l’ont pressé de me l’accorder, jugeant, je pense, qu’il valait mieux me montrer les pièces reculées que de me laisser ressortir avec des soupçons. Il a cédé. Je suis monté ; j’ai vu les canons en retrait des embrasures, comme on me l’avait dit. Mais du haut de ces tours, monsieur, j’ai vu autre chose aussi : cette mer de peuple en bas, cette foule qui grossissait d’heure en heure, et j’ai compris que le temps jouait contre nous tous.
Et la poudre ? C’était l’une de vos demandes.
La grande demande, à vrai dire, celle qui ramenait tout le monde à la Bastille. La milice bourgeoise a des fusils depuis ce matin, ceux des Invalides, mais que vaut un fusil sans poudre ni cartouches ? On savait, ou l’on croyait savoir, qu’il y avait là quantité de barils, montés naguère de l’Arsenal et gardés dans les tours. Je l’ai réclamée, cette poudre, comme le moyen le plus sûr d’apaiser les esprits : qu’on la remît au Comité, qu’elle servît à la garde de la ville et non plus à la garnison. Là encore, même réponse : sans ordre, le gouverneur ne s’en dessaisirait pas. Or c’est précisément parce qu’on ne rendait pas cette poudre que la foule s’obstinait à rester sous les murs. On tournait dans un cercle : elle voulait la poudre, il ne pouvait la donner, et chacun campait sur sa place.
Comment êtes-vous ressorti ? On vous a vu paraître aux côtés du gouverneur.
Oui, et c’est une image qui m’embarrasse ce soir. En me raccompagnant, M. de Launay est venu jusqu’à la sortie, et nous avons paru ensemble devant la foule, du côté du jardin de l’Arsenal, la main dans la main. C’était un geste convenu, pour signifier au peuple qu’on s’était parlé en bonne intelligence, qu’il n’y avait pas de perfidie, qu’on pouvait espérer un accord. La foule l’a pris ainsi : elle a applaudi, elle a cru la chose faite. Et voilà ce qui me pèse : elle applaudissait un accord qui n’existait pas. Je sortais les mains vides. Pas un canon ôté, pas un baril de poudre rendu, la place toujours fermée. J’avais l’air de rapporter la paix, et je ne rapportais rien.
D’autres que vous ont-ils tenté d’entrer ?
Plusieurs, avant et après moi, car chacun sentait qu’il fallait éviter le pire. J’étais accompagné de M. Éthis de Corny, qui parle au nom de la ville ; lui-même est revenu plus tard, en forme cette fois, avec un tambour et un drapeau pour marquer le caractère officiel de la démarche, sommer la place au nom de Paris. L’abbé Fauchet, m’a-t-on dit, s’est aussi présenté pour parlementer. Toutes ces allées et venues, qui devaient calmer, ont fini par exaspérer : on voyait des députations entrer et ressortir sans que rien changeât, et la foule, à force, s’est persuadée qu’on ne cherchait qu’à gagner du temps, à l’amuser en attendant peut-être des troupes. Chaque démarche manquée nourrissait le soupçon de la suivante.
Alors, pourquoi cela a-t-il échoué ? Et comment a-t-on basculé dans le combat ?
Cela a échoué, monsieur, parce que les deux partis se craignaient plus qu’ils ne s’écoutaient. D’un côté un gouverneur sans ordre, qui ne pouvait rendre la place et ne concédait que des demi-mesures ; de l’autre une foule qui ne croyait plus aux canons « masqués mais toujours là », et qui redoutait un piège. Ajoutez la garnison qui, elle, craignait d’être massacrée si elle ouvrait ses portes. Chacun avait ses raisons de ne pas céder, et de ces raisons additionnées est sorti le pire. Je n’étais plus dans la place quand les premiers coups sont partis. On raconte déjà mille choses sur qui a commencé, et j’entends les récits se contredire d’une rue à l’autre. Je ne les tranche pas : je n’y étais pas, et je me défie de ceux qui, n’y étant pas davantage, en font serment. Ce que je sais, c’est qu’à mon départ, l’attente était devenue une poudrière, et qu’il n’a fallu qu’une étincelle.
Où en êtes-vous, ce soir ? Que pensez-vous de votre journée ?
Je suis un homme qui a échoué à ce pour quoi on l’avait envoyé. On m’avait chargé d’empêcher l’effusion du sang par la parole ; le sang a coulé. J’ai vu ce qu’il fallait voir, j’ai demandé ce qu’il fallait demander, et je n’ai rien obtenu qui tienne. Je ne me plains pas d’avoir été mal reçu, ni d’avoir couru quelque danger ; je me reproche de n’avoir pas su trouver les mots qui eussent désarmé les deux camps. Peut-être n’y avait-il pas de tels mots ; peut-être aucun parlementaire au monde n’eût rapporté ce qu’il ne dépendait pas du gouverneur d’accorder. Pour le reste, la place est tombée, dit-on, dans l’après-midi ; mais le roi est à Versailles avec ses régiments, et nul ici ne sait ce qu’il fera de Paris demain. Nous avons pris une forteresse ; nous n’avons pas pris l’avenir. Ce soir, je rentre à l’Hôtel de Ville rendre compte, et j’ignore, comme vous, ce que ce compte pèsera dans huit jours.