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Entretien | Camille Desmoulins : « J’ai crié aux armes, et pour la première fois on m’a écouté »

Ce matin, il était un avocat sans causes que nul ne connaissait ; à midi, monté sur une table du café de Foy, un pistolet à chaque main, il a jeté au Palais-Royal l’appel aux armes qui court à présent toute la ville. Nous avons trouvé Camille Desmoulins ce soir, encore étourdi de sa propre audace, dans le jardin où l’on se presse et où l’on s’arme. Entretien à chaud, dans l’ignorance de ce que demain fera de Paris.

Propos recueillis par notre correspondant au Palais-Royal 12 juillet 1789, 22h00 15 min de lecture

On nous l’avait montré du doigt sans que nous le connussions : un jeune homme mince, l’œil vif, la voix encore prise d’avoir tant crié. Camille Desmoulins n’a pas trente ans. Avocat inscrit au barreau de Paris depuis quatre ans, il n’y avait, de son propre aveu, plaidé aucune cause qui le fît remarquer ; il vivait de sa plume, copiant des requêtes pour les procureurs. Ce midi, au Palais-Royal, cet inconnu est monté sur une table du café de Foy et a harangué la foule. Quelques heures plus tard, on répète son nom d’un café à l’autre.

Il ne s’en cache pas : la chose l’étonne lui-même. Il passe, dit-il, pour embarrassé de sa parole, et souffre depuis l’enfance d’un défaut d’élocution dont il parle sans détour. Comment un homme que la timidité noue dans la conversation a-t-il pu tenir une foule en haleine ? C’est la première question que nous lui avons posée.

Nous l’avons interrogé au milieu du jardin, dans le bruit et l’agitation d’une soirée où l’on ne sait plus qui commande. Il parle vite, se reprend, cherche parfois ses mots, puis les retrouve d’un coup, comme à la tribune. Nous restituons ses propos tels qu’il nous les a donnés, sans les polir ; sur les mots exacts de sa harangue de midi, lui-même n’est pas sûr, et nous ne le sommes pas davantage.

Une réserve, enfin. Cet homme raconte à chaud une matinée dont il fut l’acteur : c’est un témoignage, non un procès-verbal. Il ignore, comme nous, ce que la nuit et les jours qui viennent réserveront à Paris, au roi et à cette Assemblée dont il attend tout. Nous l’avons laissé parler.

Grand entretien

Camille Desmoulins, avocat au barreau de Paris, orateur du Palais-Royal

Note de rédaction : entretien recueilli au soir du 12 juillet 1789, quelques heures après la harangue du café de Foy. Les propos sont restitués de mémoire et d’après ce que l’orateur veut bien en dire ; les mots exacts de son discours de midi ne sont garantis par aucun compte rendu écrit et sont donnés comme sa parole, non comme citation certifiée. L’entretien s’en tient à ce que l’on peut savoir et ressentir ce soir.

On prononce votre nom, ce soir, dans tout le Palais-Royal. Ce matin encore, nul ne le connaissait. Qui êtes-vous ?

Peu de chose, monsieur, et je serais malhonnête de me grandir. Je m’appelle Camille Desmoulins, je suis né à Guise, en Picardie, d’un père officier de justice au bailliage. On m’a envoyé jeune à Paris, au collège Louis-le-Grand, où j’ai lu les Romains plus que de raison ; puis j’ai pris la robe. Avocat, oui, depuis quatre ans, mais un avocat sans causes : je n’ai guère plaidé, je gagne mon pain à copier des requêtes pour les procureurs. Voilà tout ce que j’étais hier. Ce que je suis ce soir, je l’ignore encore, et cela m’étourdit plus que je ne saurais dire.

On vous dit embarrassé de votre parole, bègue même. Comment un tel homme a-t-il pu haranguer une foule ?

C’est ce que je me demande encore, et croyez que personne n’en est plus surpris que moi. Il est vrai, je n’ai jamais eu la langue facile. Dans une chambre, devant trois personnes, les mots m’accrochent, je bute, je rougis ; on a bien ri de moi pour cela. Et voilà que ce midi, devant je ne sais combien de monde, quelque chose s’est délié. Je crois que ce n’était plus moi qui parlais, mais la peur et la colère qui parlaient par ma bouche. Quand le cœur est plein à déborder, il faut croire que la langue se dénoue. Je n’ai pas cherché mes phrases ; elles sont venues, et l’on m’a écouté. Demandez-moi de recommencer de sang-froid, je bégaierais.

Qu’est-ce donc qui vous a fait monter sur cette table ?

Une nouvelle, une seule : le renvoi de M. Necker. On l’a sue ici ce matin, et elle a couru le jardin comme une traînée de poudre. J’étais au Palais-Royal, comme tous les jours ; on ne parlait que de cela, on s’attroupait, on s’échauffait, on ne savait qu’en faire. Il m’a semblé, tout à coup, que si personne ne disait tout haut ce que chacun sentait tout bas, la matinée se perdrait en rumeurs et la nuit nous surprendrait désarmés. Alors j’ai pris deux pistolets, je suis monté sur ce que j’ai trouvé — une table, une chaise, je ne sais plus —, et j’ai crié ce que j’avais sur le cœur. Les pistolets, ce n’était pas pour la parade : c’était pour n’être pas pris comme un lièvre si l’on venait m’arrêter au milieu de mon discours.

Le renvoi d’un ministre, est-ce assez pour jeter une ville aux armes ?

Le renvoi d’un ministre, non. Le renvoi de celui-là, à cette heure, oui. Comprenez bien : M. Necker n’était pas pour nous un commis parmi d’autres. On lui prêtait le souci du pain, quelque patience envers l’Assemblée, un peu de mesure. Le chasser samedi, en secret, et lui commander de quitter le royaume sans bruit, ce n’est pas remanier un conseil : c’est écarter le seul homme du gouvernement en qui le peuple mît quelque confiance. Et l’écarter maintenant, quand des régiments campent à nos portes, quand on sent que l’on veut reprendre par la force ce qui nous fut concédé depuis deux mois — cela, monsieur, ce n’est pas un changement de ministère, c’est un signal. J’ai cru y lire une menace, et je ne suis pas le seul.

Vous avez parlé, dit-on, d’une « Saint-Barthélemy des patriotes ». Ce sont des mots terribles.

Ils sont terribles parce que la chose que je crains l’est. La Saint-Barthélemy, chacun sait ce que c’est : une nuit où l’on a égorgé, de sang-froid et sur un ordre, ceux d’un parti qu’on voulait détruire. Eh bien, j’ai dit que le renvoi de Necker en était le tocsin — le premier coup de cloche —, et qu’on préparait contre les patriotes, contre ceux qui tiennent pour la liberté et pour l’Assemblée, un massacre du même ordre. Ai-je forcé le trait ? Peut-être. Mais regardez autour de vous : ces troupes étrangères qu’on amène, ces canons, ce ministère de fer qu’on nous donne au lendemain d’un renvoi. Quand on voit tout cela se resserrer sur une ville, on n’a pas le loisir de peser ses mots comme un rhéteur. J’ai nommé la peur par son nom.

Vous annonciez que, ce soir même, les bataillons suisses et allemands sortiraient du Champ-de-Mars pour égorger le peuple. Le croyez-vous vraiment ?

Je l’ai crié parce que je le craignais, et je le crains encore, tout en vous avouant que je n’en ai nulle preuve écrite dans ma poche. Ce que je sais, ce que chacun peut voir, c’est qu’il y a là-bas, au Champ-de-Mars et aux abords, des milliers d’hommes en armes qui ne parlent pas notre langue, Suisses, Allemands, qu’on n’a point rassemblés pour la parade. À quoi les destine-t-on ? On ne nous l’a jamais dit. Un silence pareil, au milieu d’une pareille crise, on ne l’emplit pas de bonnes pensées. J’ai peut-être annoncé pour ce soir ce qui ne viendra que demain, ou ce qui ne viendra pas du tout ; mais mieux vaut, je crois, une ville en armes et vigilante qu’une ville surprise dans son sommeil.

On parle justement, à cette heure, d’une charge de cavalerie aux Tuileries. En savez-vous quelque chose ?

On me l’a dit voici une heure, et je vous le rapporte comme on me l’a rapporté, sans pouvoir en répondre. On parle du Royal-Allemand, la cavalerie du prince de Lambesc, qui aurait fondu sur la foule du côté des Tuileries, comme des gens promenaient les bustes de Necker et du duc d’Orléans. On parle de coups de plat de sabre, de gens renversés, d’un vieillard foulé ; les uns disent des blessés, d’autres des morts. Je ne sais le vrai du faux, l’heure était confuse et les bouches grossissent tout. Mais si cela est, monsieur — si l’on a chargé des Parisiens désarmés qui portaient des bustes de cire —, alors je n’ai rien inventé ce midi, et le sang que je redoutais a commencé de couler avant la nuit.

Appeler aux armes, n’est-ce pas appeler à la guerre dans les rues ?

Je n’appelle pas à attaquer, j’appelle à se défendre — la distinction n’est pas mince. Une ville qui prend les armes pour n’être pas égorgée ne fait pas la guerre : elle veille. Si l’on ne nous menaçait de rien, je serais chez moi, à copier mes requêtes. Mais on a massé des soldats autour de nous, on a chassé le ministre du peuple, on laisse courir qu’on veut disperser l’Assemblée : que voulez-vous qu’un homme fasse, sinon se mettre en état de n’être pas mené comme un mouton ? Je réponds de mon intention, non des égarements que la colère peut faire naître ; et je sais qu’une foule armée est une chose qu’on lève plus aisément qu’on ne la conduit. Mais entre désarmés et armés, devant ce qui se prépare, je n’ai pas hésité.

On vous a vu attacher une marque à votre chapeau et la faire distribuer. Qu’était-ce ?

Un ruban vert, monsieur. J’ai dit à la foule qu’il nous fallait un signe pour nous reconnaître entre nous, car dans la cohue on ne sait plus l’ami de l’espion. On raconte déjà, je l’entends, que j’aurais arraché une feuille à un arbre du jardin et l’aurais mise à mon front : c’est joli, mais ce n’est pas tout à fait cela. On m’a apporté un ruban, je l’ai pris, je l’ai mis à mon chapeau, et d’autres en ont voulu. Voilà comment naissent les légendes, en une après-midi, sous vos yeux : demain l’on jurera avoir vu la feuille, et moi-même je ne saurai plus.

Pourquoi le vert ?

Parce que c’est la couleur de l’espérance, et qu’il nous en faut. Je ne l’ai pas choisi seul du reste ; je l’ai proposé et l’on m’a suivi, ce fut l’affaire d’un cri. Rien de plus. Qu’on n’aille pas y chercher des mystères : nous voulions une couleur que chacun pût trouver, un bout d’étoffe ou de feuillage, et qui dît sans discours ce que nous espérons. Le vert le disait.

Vous, un particulier sans charge ni renom, avez été écouté d’une foule. Cela ne vous étonne-t-il pas ?

Cela me confond, à vous dire vrai, et je m’en défie autant que je m’en réjouis. Je ne suis ni député, ni officier, ni homme de qualité ; rien ne me désignait à parler pour les autres. Ce midi, la foule avait besoin d’une voix, et il s’est trouvé que ce fut la mienne ; demain, ce sera celle d’un autre, plus fort ou plus heureux, et l’on m’oubliera peut-être. Je ne me fais pas d’illusion : ce n’est pas moi qu’on a écouté, c’est ce que tous portaient déjà et que j’ai dit un instant avant eux. La foule grandit celui qu’elle entend ; je tâche de ne pas prendre pour mon mérite ce qui n’était que le sien.

Qu’attendez-vous, au fond, de cette Assemblée nationale dont vous parlez ?

Tout, ou presque. Voici deux mois que les représentants de la nation se sont donné ce nom, qu’ils ont juré de ne pas se séparer avant d’avoir donné à la France une Constitution, et qu’ils ont tenu bon devant le roi lui-même. C’est là qu’est notre espérance : non dans les émeutes, croyez-le, mais dans des lois qui nous mettent enfin à l’abri du bon plaisir d’un ministre. Si nous prenons les armes ce soir, ce n’est pas contre l’Assemblée, c’est pour elle : pour qu’on ne vienne pas, à la faveur de la nuit, la dissoudre par la force et rendre vaines les promesses de juin. Qu’on nous laisse cette Assemblée et sa Constitution, et je rentre chez moi le premier.

Et vous-même, demain, que ferez-vous ?

Je l’ignore, et je me garderai de vous faire un beau serment que je ne tiendrais pas. Ce que je sais, c’est que je ne rentrerai pas me taire comme si de rien n’était : on a entendu ma voix, il faudra bien qu’elle serve encore, à la tribune ou sur le papier, car la plume est mon vrai métier plus que la parole. Pour le reste — ce que le roi décidera, ce que feront ces régiments, ce qu’il adviendra de cette ville et de nous —, je n’en sais pas plus que le dernier de ceux qui m’écoutaient ce midi. Nous sommes tous, ce soir, à la même enseigne : dans l’attente, et dans les armes.

Un dernier mot. Ne craignez-vous pas pour vous, après un tel éclat ?

Je mentirais en disant que non ; j’ai pris deux pistolets ce matin, ce n’était pas sans raison. Un homme qui monte sur une table pour crier ce que je viens de crier sait qu’on peut le lui faire payer, si demain la Cour reprend le dessus. Mais on est allé trop loin, ce soir, pour reculer en tremblant. J’ai dit ce que je croyais vrai et juste ; si c’est un crime, on me trouvera ; si c’est un devoir, je l’aurai fait avant bien des gens mieux nés que moi. Pour l’heure, je n’ai qu’une certitude, et elle me suffit : ce matin nul ne me connaissait, et ce soir Paris, en s’armant, m’a écouté. De ce qui viendra, je ne réponds pas.

Le contexte

Le 11 juillet, le roi a renvoyé M. Necker, ministre populaire des finances, et appelé un ministère plus ferme autour du baron de Breteuil ; la nouvelle a gagné Paris le 12 au matin.

Le Palais-Royal, propriété du duc d’Orléans et hors de la police ordinaire, est depuis des semaines un foyer de discours, de brochures et d’attroupements.

Des régiments, dont plusieurs corps étrangers au service du roi, campent depuis le début de juillet autour de la capitale, notamment au Champ-de-Mars, sous le maréchal de Broglie.

Depuis le 17 juin, les députés du tiers état se sont proclamés Assemblée nationale et ont juré, le 20 juin au Jeu de paume, de donner une Constitution à la France.

État des informations

Cet entretien est daté du soir du 12 juillet 1789. Il restitue les propos d’un acteur à chaud, distingue ce qu’il affirme de ce qu’il redoute, et ne préjuge en rien des suites.

Ce que l’on sait

  • Le 12 juillet à la mi-journée, un jeune avocat, Camille Desmoulins, a harangué la foule au Palais-Royal, près du café de Foy, et l’a appelée aux armes après l’annonce du renvoi de Necker.
  • Il était, avant cette journée, un homme obscur, avocat sans clientèle vivant de sa plume.
  • Des troupes, dont des corps étrangers, sont massées autour de Paris depuis le début du mois.

Ce que l’on ignore

  • La teneur exacte des paroles prononcées à midi, faute de tout compte rendu écrit pris sur le moment.
  • Ce que décidera la Cour, et l’usage qu’elle entend faire des troupes rassemblées.
  • Ce que cet homme entendu pour la première fois deviendra.

Sources historiques utilisées

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Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, t. I, livre I, chap. VI « Insurrection de Paris » (12-13 juillet 1789)

Jules Michelet

Récit consulté pour les journées des 12 et 13 juillet : nouvelle du renvoi de Necker le 12 au matin, Desmoulins au café de Foy (épée, pistolet, appel aux armes, feuille au chapeau), bustes de Necker et d’Orléans portés en deuil, charge de Lambesc aux Tuileries, barrières brûlées, pillage de Saint-Lazare et ses farines, milice de 48 000 hommes et cocarde bleu et rouge, comité permanent des électeurs.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale des journées de juillet 1789

Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures et des responsabilités n’est connu que par des récits ultérieurs et parfois contradictoires.

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14 juillet 1789, 22h308 min