Analyse | Émeute ou autre chose ? Ce que nul ne sait encore nommer
En trois jours, le roi a appris la chute de la Bastille, s’est rendu à l’Assemblée pour annoncer l’éloignement des troupes, et rappelle aujourd’hui M. Necker. Mais comment nommer ce qui se passe ? Une émeute que l’on apaise, ou un autre rapport de force, plus durable, entre le roi, l’Assemblée et Paris ? Nous posons la question sans prétendre la résoudre.
Il y a, dans toute crise, un moment où les mots manquent. Nous y sommes. Depuis trois jours, les faits se précipitent à Paris et à Versailles, et chacun, dans la rue comme dans les antichambres, cherche le mot juste pour les ranger. Émeute ? Sédition ? Tumulte populaire que l’on apaisera dans la semaine ? Ou bien quelque chose d’autre, que l’on n’a pas encore appris à désigner ? Nous ne le savons pas, et nous nous défions de ceux qui prétendent déjà le savoir.
Commençons par ce qui est sûr. Une forteresse royale est tombée aux mains d’une foule armée. Le roi en a été informé, et sa réponse n’a pas été celle de la fermeté : dès le 15, il s’est rendu en personne à l’Assemblée pour annoncer qu’il faisait éloigner les troupes rassemblées autour de la capitale. Aujourd’hui, 16, il rappelle le ministre Necker, dont le renvoi avait précisément mis le feu aux poudres. Voilà des faits, et ils ont tous le même sens immédiat : le pouvoir recule.
Or un pouvoir qui recule devant une foule, c’est l’histoire ordinaire des émeutes. Le royaume en a connu, et les a vues s’éteindre. On cède sur le pain, sur un impôt, sur un ministre ; la rue se calme, le commerce reprend, et au bout de quelques semaines l’ordre ancien se referme sur l’épisode comme l’eau sur une pierre. Beaucoup, à la Cour, parient encore là-dessus : que l’on a affaire à une bourrasque, violente mais passagère, et qu’il suffit de laisser retomber la fièvre.
Mais une autre lecture est possible, et nous ne voyons pas comment l’écarter d’un revers de main. Ce que le roi vient de concéder n’est pas une remise d’impôt ni un sac de farine : c’est l’éloignement de ses propres soldats devant sa capitale, et le rappel d’un ministre que l’opinion réclamait contre la Cour. Ce ne sont pas des concessions de circonstance ; ce sont des reculs sur le terrain même de l’autorité. Et l’on s’interroge : un souverain qui désarme ses approches pour complaire à la rue gouverne-t-il encore tout à fait comme avant ?
Ce qui trouble, surtout, c’est l’apparition d’un troisième acteur. Hier, la France politique tenait en deux termes : le roi et son Assemblée, le souverain et les représentants venus négocier avec lui. Voici qu’un tiers s’invite, qui n’a ni siège ni mandat : Paris. Paris armé, Paris qui prend une forteresse, Paris dont l’humeur pèse désormais sur les décisions de Versailles. Si ce poids-là devait durer, alors le rapport de force ne serait plus celui d’hier, et le mot « émeute » deviendrait trop étroit pour le contenir.
On rapporte un mot — de ceux qu’on se répète sans pouvoir les garantir. On raconte que le roi, réveillé le 15 au matin, vers huit heures, et apprenant la nouvelle, aurait demandé : « C’est donc une révolte ? » et qu’un proche lui aurait répondu que non, que c’était autre chose. Vraie ou enjolivée, l’anecdote dit bien le trouble du moment : on hésite sur le nom à donner à l’événement, et cette hésitation même est un fait politique. Quand le souverain et la rue ne s’accordent plus sur le mot qui qualifie ce qu’ils vivent, c’est que quelque chose, dans l’ordre des choses, a bougé.
Faut-il alors basculer dans l’autre excès et annoncer un bouleversement sans retour ? Nous nous y refusons. Rien, à cette heure, ne permet de l’affirmer. Le roi conserve son trône, son armée, l’immense majorité de son royaume ; l’Assemblée siège sous son autorité et non contre elle ; nul n’a réclamé autre chose qu’un changement de ministres et l’éloignement des troupes. Ceux qui crient déjà à la chute d’un monde prennent leurs craintes ou leurs espoirs pour des prophéties.
Restons donc dans l’honnête incertitude qui est celle de tout esprit froid ce 16 juillet. Deux hypothèses tiennent la route, et nous n’avons pas les moyens de trancher entre elles. Ou bien c’est une émeute considérable, que les concessions du roi vont apaiser et que les mois prochains rangeront parmi les grandes peurs vite oubliées. Ou bien c’est l’instant où le pouvoir a changé de mains sans qu’on l’ait encore dit, où Paris s’est fait, à côté du roi et de l’Assemblée, une place qu’il ne rendra pas. Entre ces deux récits, l’avenir seul choisira ; et l’avenir, ce journal n’a pas la prétention de le lire.
Une chose, pourtant, nous paraît acquise, quel que soit le nom que l’on retiendra : on ne reviendra pas aisément aux jours d’avant le 12 juillet. Le roi a vu, la Cour a vu, l’Assemblée a vu ce dont une capitale est capable. Cette vue-là ne s’efface pas. Qu’on l’appelle émeute matée ou commencement de tout autre chose, l’épreuve a montré une force nouvelle ; et les forces nouvelles, l’expérience l’enseigne, mettent rarement longtemps à réclamer leur nom.