Deux jours pour armer Paris
Du Palais-Royal aux Invalides, récit d’une capitale qui, de quartier en quartier, s’est donné en quarante-huit heures des fusils, une milice et une cocarde.
Tout est allé très vite, et pourtant chaque heure a compté. Quand la nouvelle du renvoi de M. Necker s’est répandue dans Paris, dimanche dernier, nul n’imaginait que la semaine s’achèverait sur une forteresse tombée. Pour comprendre comment la capitale s’est trouvée en armes, il faut reprendre le fil, rue après rue, depuis le jardin du Palais-Royal.
Le signal du café de Foy
C’est là, dimanche 12 au milieu du jour, qu’un jeune avocat nommé Camille Desmoulins est monté sur une table du café de Foy. La foule s’y pressait déjà, échauffée par le bruit du renvoi du ministre. « Aux armes ! », aurait-il lancé, déclarant le renvoi de Necker tocsin d’une Saint-Barthélemy des patriotes. On rapporte qu’il aurait, ce jour-là, arboré et fait distribuer un ruban — il en dira lui-même davantage que les témoins. Ce qui est sûr, c’est que des hommes sont sortis de là résolus à se procurer de quoi se défendre.
La charge des Tuileries et le ralliement des Gardes
Dans l’après-midi, des cortèges ont porté par les rues les bustes voilés de Necker et du duc d’Orléans. C’est aux abords du jardin des Tuileries, vers la place Louis XV, que la journée a basculé : le Royal-Allemand, régiment de cavalerie aux ordres du prince de Lambesc, a chargé la foule. Plusieurs personnes ont été renversées et blessées. On parle de morts ; le compte n’en est pas arrêté. La charge, loin de disperser durablement les esprits, a mis la ville en colère et achevé de convaincre qu’il fallait des fusils.
Le soir même, près de la Chaussée-d’Antin, des Gardes françaises se sont interposés contre la cavalerie. Le fait mérite d’être relevé : ces soldats aguerris, au lieu de prêter main-forte à la troupe, ont pris le parti de la ville. Dans les jours qui ont suivi, beaucoup d’entre eux ont rejoint le peuple en armes, lui apportant un métier militaire que les bourgeois n’avaient pas.
La nuit des barrières et de Saint-Lazare
La nuit du 12 au 13 n’a pas été calme. Sur le pourtour de la capitale, les barrières de l’octroi ont brûlé — on en compte une quarantaine sur la cinquantaine que la ville possède —, dans l’espoir de faire tomber le prix du grain et du pain. Au petit matin du 13, vers six heures, la maison de Saint-Lazare a été forcée et pillée : on y cherchait des blés qu’on disait entassés. La crainte du manque et celle des armes marchaient désormais ensemble.
L’Hôtel de Ville lève une milice
C’est à l’Hôtel de Ville que la rue a trouvé une tête. Dès huit heures, les électeurs de Paris — ceux-là mêmes qui avaient nommé les députés aux États généraux — se sont constitués en comité permanent et ont décidé la levée d’une milice bourgeoise. Le chiffre annoncé donne la mesure de l’inquiétude : quarante-huit mille hommes. Pour se reconnaître entre soi et se distinguer des pillards, on a adopté une cocarde aux couleurs de la ville, bleu et rouge. C’est elle qu’on voit aujourd’hui à tant de chapeaux.
Restait à armer tout ce monde. La milice naissante manquait de fusils, et le comité en réclamait de toutes parts. Une démarche fut faite du côté des Invalides, où l’on savait des armes en dépôt ; on y envoya demander, sans obtenir d’abord satisfaction.
Aux Invalides, des fusils sans poudre
Le dénouement de cette quête s’est joué hier matin, mardi 14, aux Invalides. Une multitude — on parle de plusieurs dizaines de milliers de personnes — a marché sur l’hôtel et, devant le refus, a forcé l’entrée. Les soldats chargés de la garde n’ont guère eu le cœur de tirer sur la ville. On a tiré des caves un nombre considérable de fusils — les estimations vont de vingt-neuf à trente-deux mille — ainsi que des canons. Mais il y manquait l’essentiel : la poudre.
C’est ce manque qui explique la suite. Des fusils sans poudre ne valent guère mieux que des bâtons. Le bruit courait que la poudre avait été portée à la Bastille. De l’esplanade des Invalides, la foule armée s’est donc tournée vers la vieille forteresse du faubourg Saint-Antoine. En deux jours, d’un quartier à l’autre, Paris s’était donné des chefs, une cocarde et des armes ; il lui fallait de quoi les faire parler.