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Deux jours pour armer Paris

Du Palais-Royal aux Invalides, récit d’une capitale qui, de quartier en quartier, s’est donné en quarante-huit heures des fusils, une milice et une cocarde.

La rédaction des Échos du Passé 15 juillet 1789, 09h00 8 min de lecture

Tout est allé très vite, et pourtant chaque heure a compté. Quand la nouvelle du renvoi de M. Necker s’est répandue dans Paris, dimanche dernier, nul n’imaginait que la semaine s’achèverait sur une forteresse tombée. Pour comprendre comment la capitale s’est trouvée en armes, il faut reprendre le fil, rue après rue, depuis le jardin du Palais-Royal.

Le signal du café de Foy

C’est là, dimanche 12 au milieu du jour, qu’un jeune avocat nommé Camille Desmoulins est monté sur une table du café de Foy. La foule s’y pressait déjà, échauffée par le bruit du renvoi du ministre. « Aux armes ! », aurait-il lancé, déclarant le renvoi de Necker tocsin d’une Saint-Barthélemy des patriotes. On rapporte qu’il aurait, ce jour-là, arboré et fait distribuer un ruban — il en dira lui-même davantage que les témoins. Ce qui est sûr, c’est que des hommes sont sortis de là résolus à se procurer de quoi se défendre.

La charge des Tuileries et le ralliement des Gardes

Dans l’après-midi, des cortèges ont porté par les rues les bustes voilés de Necker et du duc d’Orléans. C’est aux abords du jardin des Tuileries, vers la place Louis XV, que la journée a basculé : le Royal-Allemand, régiment de cavalerie aux ordres du prince de Lambesc, a chargé la foule. Plusieurs personnes ont été renversées et blessées. On parle de morts ; le compte n’en est pas arrêté. La charge, loin de disperser durablement les esprits, a mis la ville en colère et achevé de convaincre qu’il fallait des fusils.

Le soir même, près de la Chaussée-d’Antin, des Gardes françaises se sont interposés contre la cavalerie. Le fait mérite d’être relevé : ces soldats aguerris, au lieu de prêter main-forte à la troupe, ont pris le parti de la ville. Dans les jours qui ont suivi, beaucoup d’entre eux ont rejoint le peuple en armes, lui apportant un métier militaire que les bourgeois n’avaient pas.

La nuit des barrières et de Saint-Lazare

La nuit du 12 au 13 n’a pas été calme. Sur le pourtour de la capitale, les barrières de l’octroi ont brûlé — on en compte une quarantaine sur la cinquantaine que la ville possède —, dans l’espoir de faire tomber le prix du grain et du pain. Au petit matin du 13, vers six heures, la maison de Saint-Lazare a été forcée et pillée : on y cherchait des blés qu’on disait entassés. La crainte du manque et celle des armes marchaient désormais ensemble.

L’Hôtel de Ville lève une milice

C’est à l’Hôtel de Ville que la rue a trouvé une tête. Dès huit heures, les électeurs de Paris — ceux-là mêmes qui avaient nommé les députés aux États généraux — se sont constitués en comité permanent et ont décidé la levée d’une milice bourgeoise. Le chiffre annoncé donne la mesure de l’inquiétude : quarante-huit mille hommes. Pour se reconnaître entre soi et se distinguer des pillards, on a adopté une cocarde aux couleurs de la ville, bleu et rouge. C’est elle qu’on voit aujourd’hui à tant de chapeaux.

Restait à armer tout ce monde. La milice naissante manquait de fusils, et le comité en réclamait de toutes parts. Une démarche fut faite du côté des Invalides, où l’on savait des armes en dépôt ; on y envoya demander, sans obtenir d’abord satisfaction.

Aux Invalides, des fusils sans poudre

Le dénouement de cette quête s’est joué hier matin, mardi 14, aux Invalides. Une multitude — on parle de plusieurs dizaines de milliers de personnes — a marché sur l’hôtel et, devant le refus, a forcé l’entrée. Les soldats chargés de la garde n’ont guère eu le cœur de tirer sur la ville. On a tiré des caves un nombre considérable de fusils — les estimations vont de vingt-neuf à trente-deux mille — ainsi que des canons. Mais il y manquait l’essentiel : la poudre.

C’est ce manque qui explique la suite. Des fusils sans poudre ne valent guère mieux que des bâtons. Le bruit courait que la poudre avait été portée à la Bastille. De l’esplanade des Invalides, la foule armée s’est donc tournée vers la vieille forteresse du faubourg Saint-Antoine. En deux jours, d’un quartier à l’autre, Paris s’était donné des chefs, une cocarde et des armes ; il lui fallait de quoi les faire parler.

Le contexte

Le 11 juillet, le roi a renvoyé le ministre Necker, populaire à Paris ; la nouvelle, connue le 12, a mis la capitale en mouvement.

Des régiments, dont plusieurs étrangers au service du roi, avaient été rassemblés autour de Paris dans les jours précédents, nourrissant la crainte d’un coup de force contre la ville et l’Assemblée.

Paris ne disposait d’aucune force armée propre : la levée d’une milice bourgeoise répond au besoin de se garder à la fois de la troupe et des désordres.

État des informations

Cette édition est datée du 15 juillet 1789 et reconstitue les journées des 12, 13 et 14 à chaud. Elle s’en tient à ce qui peut être su ce matin et ne préjuge pas des suites.

Ce que l’on sait

  • Le 12 juillet, Camille Desmoulins a harangué la foule au Palais-Royal et appelé aux armes.
  • Le Royal-Allemand du prince de Lambesc a chargé la foule aux abords des Tuileries le 12.
  • Saint-Lazare a été pillé et nombre de barrières d’octroi brûlées dans la nuit du 12 au 13.
  • Le comité permanent des électeurs, à l’Hôtel de Ville, a décrété une milice bourgeoise de 48 000 hommes et adopté la cocarde bleu et rouge.
  • Le 14 au matin, la foule a saisi aux Invalides un grand nombre de fusils, mais sans poudre.

Ce que l’on ignore

  • Le bilan exact des morts et des blessés de ces journées n’est pas établi.
  • Le nombre précis de fusils pris aux Invalides reste incertain (entre 29 000 et 32 000 selon les comptes).
  • On ignore quelles forces le roi entend opposer à une capitale désormais en armes.
  • La part exacte des Gardes françaises ralliés et leur commandement restent à préciser.

Sources historiques utilisées

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Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, t. I, livre I, chap. VI « Insurrection de Paris » (12-13 juillet 1789)

Jules Michelet

Récit consulté pour les journées des 12 et 13 juillet : nouvelle du renvoi de Necker le 12 au matin, Desmoulins au café de Foy (épée, pistolet, appel aux armes, feuille au chapeau), bustes de Necker et d’Orléans portés en deuil, charge de Lambesc aux Tuileries, barrières brûlées, pillage de Saint-Lazare et ses farines, milice de 48 000 hommes et cocarde bleu et rouge, comité permanent des électeurs.

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Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, t. I, livre I, chap. VII « Prise de la Bastille (14 juillet 1789) »

Jules Michelet

Récit consulté pour la journée du 14 juillet : garnison (32 Suisses, 82 invalides, canons, barils de poudre), prise des fusils et canons aux Invalides, parlementation de Thuriot (entrée dans les cours, montée sur les tours, canons reculés et masqués), députations de l’Hôtel de Ville avec tambour et drapeau, ralliement des Gardes françaises et mise en batterie de canons, capitulation, mort du gouverneur de Launay (tête portée sur une pique) et de Flesselles.

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Camille Desmoulins — Encyclopédie Larousse

Notice encyclopédique consultée pour la harangue du 12 juillet 1789 : « il appelle aux armes la foule réunie dans le jardin du Palais-Royal en arborant une cocarde verte, couleur de l’espérance, et en annonçant que la Cour prépare une “Saint-Barthélemy des patriotes” » — corrobore l’attribution du mot « Saint-Barthélemy des patriotes » et le signe de ralliement vert (couleur de l’espérance).

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Reconstitution éditoriale des journées de juillet 1789

Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures et des responsabilités n’est connu que par des récits ultérieurs et parfois contradictoires.

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