L’armée aux portes de Paris : ces régiments étrangers que la ville redoutait
Depuis dix jours, Suisses, Allemands et Hongrois au service du roi campent autour de la capitale, sous le maréchal de Broglie. Une armée que l’on dit étrangère à la ville, et que beaucoup soupçonnaient d’être là pour la tenir. À qui obéit-elle ? Pour quoi faire ? Enquête, au lendemain de la prise, sur la troupe dont la peur a armé Paris.
Paris, ce mercredi 15 juillet. La forteresse est tombée d’hier ; mais l’armée, elle, est toujours là. Tandis que la ville comptait ses morts et se donnait une milice, on oubliait presque ce qui l’avait jetée dans les armes : ces régiments rassemblés autour d’elle depuis dix jours, et dont la seule présence, plus qu’aucun discours, a persuadé les Parisiens qu’on leur voulait du mal. Au lendemain de la prise, il vaut la peine de regarder de plus près cette troupe : qui la commande, de qui elle est faite, et ce qu’on en peut savoir au juste.
Le commandement : Broglie et Besenval
Le commandement, d’abord. Depuis le 4 de ce mois, les troupes réunies autour de Paris et de Versailles ont à leur tête le maréchal de Broglie, vieux soldat dont le nom est connu des guerres du règne précédent. Le 11, le jour même qu’on renvoyait M. Necker, le roi l’a appelé au secrétariat d’État de la Guerre : signe que l’on entendait, à Versailles, tenir la main ferme. Son quartier est auprès du roi, à Versailles, et l’on dit le parc du château changé en camp. Combien d’hommes sous ses ordres ? On parle de vingt à trente mille, à ce qu’on dit, sans qu’aucun compte sûr ait été rendu public.
Du côté de Paris, le commandement revient au baron de Besenval, lieutenant général placé sous les ordres de Broglie. C’est lui qui tenait les régiments campés aux portes, et c’est à lui qu’on doit, ces derniers jours, les mouvements de troupe que la ville a suivis avec tant d’inquiétude. Suisse lui-même au service du roi, il commandait une grande part de ces corps étrangers dont il faut maintenant parler.
Une armée qui ne parle pas français
Car c’est là le fait qui a tout pesé : une bonne part de cette armée ne parle pas français. Au Champ-de-Mars campent les régiments suisses — on cite Châteauvieux, Salis-Samade, Reinach, Castella —, vieux corps au service de la couronne. Du côté des Champs-Élysées et des Tuileries, on a vu le Royal-Allemand, cavalerie commandée par le prince de Lambesc, de la maison de Lorraine. On cite encore des régiments allemands, Nassau et Bouillon, et des hussards venus de Hongrie, Esterhazy et Bercheny. Des uniformes, des langues, des visages que le peuple de Paris ne reconnaît pas pour siens.
Cette étrangeté n’est pas un détail. Un soldat de Paris, un Garde française, a ses connaissances dans la ville, y mange son pain, hésite à tirer sur ses voisins ; on l’a bien vu ces jours-ci. Un Suisse ou un Allemand, à qui rien ne lie la capitale, passe pour plus docile à l’ordre qu’on lui donne. C’est ce calcul — vrai ou supposé — que la ville a prêté à la Cour : qu’on avait massé sous ses murs une troupe choisie pour n’avoir nul scrupule à la mâter.
Ce qu’elle a déjà fait
Et cette troupe a déjà frappé. Le 12, en fin de journée, vers six heures du soir, comme des cortèges portaient par les rues les bustes de Necker et du duc d’Orléans, le Royal-Allemand de Lambesc a chargé la foule aux abords des Tuileries. Des gens ont été renversés, blessés ; on parle de morts, sans que le compte en soit arrêté. Cette charge, plus que tout, a mis Paris en fureur et l’a convaincu qu’il fallait des armes. Et avant-hier encore, dans la garnison de la Bastille, aux côtés des invalides, se trouvait une trentaine de grenadiers suisses de Salis-Samade : ces mêmes régiments dont on redoutait l’usage en avaient tenu les murs.
Ce que l’on redoute
Au-delà de ce qu’on a vu, il y a ce qu’on redoute. Le bruit court avec insistance qu’un projet aurait été formé de faire marcher sur Paris vingt à vingt-cinq mille hommes, pour reprendre la ville, disperser l’Assemblée et en finir avec l’agitation ; et que le roi, à la dernière heure, s’y serait refusé. Nous le rapportons comme on nous le rapporte : une crainte partout répandue, que les journées passées rendent vraisemblable à beaucoup, mais dont nul ne saurait, à cette heure, produire la preuve. Prêter au souverain un tel dessein, ou le mérite d’y avoir renoncé, ce serait aller plus loin que ce qu’on peut établir.
Une fidélité qui vacille
Il y a plus singulier. Cette armée qu’on disait l’instrument du pouvoir, on commençait, dans le même temps, à douter qu’elle obéît. On rapporte que, dès la fin de juin, des observateurs avertis — jusqu’à l’ambassadeur de Saxe, dit-on — notaient que la fidélité même des régiments étrangers devenait suspecte. Et l’on parle déjà de désertions, chez les Suisses notamment. Si le fait se confirmait, l’arme qu’on croyait la plus sûre se révélerait moins docile qu’on ne l’avait cru. Mais ce ne sont, pour l’heure, que des bruits.
Le reflux
Quoi qu’il en soit, la troupe paraît refluer. M. de Besenval a, dit-on, replié ses régiments du Champ-de-Mars vers Sèvres, et le roi, en se rendant ce matin à l’Assemblée, a annoncé l’éloignement des troupes de Paris et de Versailles. Voilà ce qui est dit. Reste à voir ce qui sera fait : une annonce n’est pas un mouvement, et l’on ne tiendra pour acquis le départ de cette armée que lorsqu’on aura vu les camps levés.
À quoi, au juste, cette armée était-elle destinée ? Que va-t-elle devenir ? Nous l’ignorons, et il serait malhonnête de feindre le savoir. Ce que l’on peut dire est plus simple : pendant dix jours, des milliers d’hommes en armes, étrangers à la ville pour la plupart, ont campé à ses portes, sans qu’on dît jamais clairement pourquoi. De ce silence est née la peur ; de cette peur, les armes ; et des armes, la journée d’hier. Le reste appartient aux jours qui viennent.