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La cité du pape ravagée : Avignon dans la grande mortalité

De Provence, les nouvelles montent, et toutes disent la même chose : Avignon, la cité où réside le souverain pontife, est entrée dans le deuil. Le mal venu de la mer y est apparu en ce mois de janvier, et l’on dit qu’il n’épargne ni le pauvre ni le riche, ni le clerc ni le laïque. Nous rapportons ici ce qui nous parvient de cette ville où réside le souverain pontife — hors du royaume, sur terre d’Empire —, sans en pouvoir mesurer toute l’étendue.

Le chroniqueur 25 janvier 1348, 08h00 9 min de lecture
Enluminure médiévale montrant l’enterrement des victimes de la grande mortalité à Tournai : des habitants portent et descendent en terre des cercueils tandis qu’un fossoyeur place un corps en bière.
Atelier de Pierart dou Tielt, « Enterrement des victimes de la peste à Tournai », détail des Chroniques de Gilles li Muisit, v. 1349-1352, Bibliothèque royale de Belgique (MS 13076-77, f. 24v) — domaine public (Wikimedia Commons).

Il faut d’abord le dire pour qui l’ignore : Avignon n’est point ville du royaume de France. Le souverain pontife y tient sa cour depuis le temps du pape Clément, et la cité, sur la rive du Rhône, relève de l’Église et de l’Empire plus que de notre roi. C’est pourtant vers elle que tous les regards se tournent en ce moment, car le mal qui remonte de la mer y a frappé, et l’on conte des choses qui glacent le cœur.

Le fléau, dit-on, est entré dans la ville voici peu, dans les premiers jours de cet hiver. On le suit à la trace depuis Marseille, où un navire venu d’Orient l’aurait apporté à l’arrière-saison ; il a gagné la Provence, et le voici aux portes du palais des papes. Les courriers qui en descendent n’ont qu’un mot à la bouche : la mortalité, la grande mortalité, qui prend les gens en trois jours ou en cinq, et ne laisse guère de répit.

Nous donnons ces nouvelles pour ce qu’elles valent : un récit recoupé de plusieurs bouches, non un compte arrêté. La peur grossit les choses, et nul, à cette heure, ne saurait dire au juste combien sont tombés. Mais sur l’essentiel les témoins concordent — et c’est bien assez de deuil pour ce que nous avons à rapporter de la cité du pape.

Une ville où l’on ne sait plus où mettre les morts

Ce qui revient le plus souvent, dans la bouche de ceux qui viennent d’Avignon, c’est l’embarras des sépultures. La ville est étroite, serrée dans ses murs, et le mal y abat tant de gens que les cimetières, dit-on, ne suffisent plus. On creuse des fosses où l’on entasse les corps les uns sur les autres, et l’on bénit ces fosses à la hâte, car le temps manque pour les offices accoutumés.

On rapporte une chose plus étrange encore, et nous la disons avec la réserve qu’elle mérite : faute de terre où les coucher, on jetterait des morts au Rhône, et le souverain pontife, pour que ces malheureux ne fussent point privés de toute bénédiction, aurait fait bénir le fleuve afin qu’il leur tînt lieu de cimetière. Le propos court de bouche en bouche ; nous le rapportons comme on nous le conte, sans le garantir.

Quant au nombre des morts, on n’entend que des chiffres affreux, et qui varient du simple au triple. Tel qui vient de la ville assure que la mortalité y emporte jusqu’à la moitié des habitants ; un autre dit moins, un autre dit pis. Nous ne donnons aucun de ces comptes pour assuré : ce sont là paroles de gens épouvantés, qui ont vu de leurs yeux mourir leurs proches, et chez qui la douleur grossit tout. Que la perte soit grande, nul n’en doute ; qu’elle soit telle ou telle, nul ne le peut dire.

Le souverain pontife confiné en son palais

On nous assure que le saint-père, le pape Clément, s’est retiré dans le secret de son palais et ne se montre plus guère. Il aurait, dit-on, fait allumer auprès de lui de grands feux et se tiendrait entre eux, le jour comme la nuit, sur le conseil de ses médecins, qui tiennent que le feu purge l’air corrompu et tient le mal à distance. Le détail nous vient de plusieurs sources, sans que nous puissions le tenir pour certain ; mais il s’accorde à ce que l’on dit partout des remèdes contre la pestilence.

Le pontife n’est pas pour autant demeuré oisif devant le fléau. On commande des messes et des prières par toute la cité ; on porte les saintes processions ; on implore le Ciel d’écarter ce châtiment. Car beaucoup, ici comme ailleurs, tiennent que la grande mortalité est une verge de la colère de Dieu sur les péchés des hommes, et qu’il n’est d’autre recours que de fléchir cette colère par la pénitence.

On dit aussi que le saint-père a près de lui un maître en chirurgie de grand renom, qui observe le mal de fort près et n’a pas fui la ville quand tant d’autres médecins se sont enfuis. Ce maître, à ce que l’on rapporte, étudie la pestilence sur les malades mêmes, distingue ses façons de frapper, et conseille le pontife sur ce qu’il convient de faire. Nous reviendrons sur cet homme et sur ce qu’il observe, car son témoignage, s’il se confirme, est de ceux dont on a grand besoin par ces temps obscurs.

Un mal qui frappe en deux façons

De ce que rapportent ceux qui ont vu mourir, le mal ne se présente pas d’une seule sorte. Les uns sont pris d’une fièvre ardente et se mettent à cracher le sang ; ceux-là, dit-on, ne tiennent guère, et s’en vont en trois jours. Les autres voient se lever sous la peau des bosses, des glandes enflées aux aisselles et aux aines, avec des taches noirâtres ; ceux-là durent un peu plus, quatre ou cinq jours, mais ne réchappent guère davantage.

On tient que le mal se prend de l’un à l’autre par le souffle, par le regard, par le seul approchement des malades ; tant que beaucoup, par peur de la contagion, abandonnent les leurs et n’osent plus les assister. Le père fuit le fils, dit-on, et le fils le père, et nombre meurent sans secours et sans personne pour leur fermer les yeux. C’est, de tout ce qu’on nous rapporte, ce qui afflige le plus les âmes.

D’où vient ce fléau, nul ne le sait dire avec assurance. Les uns l’imputent à l’air corrompu, aux miasmes montés de quelque pourriture ; d’autres à une mauvaise conjonction des astres, qui aurait altéré le ciel et empoisonné le souffle du monde ; les plus nombreux y voient la main de Dieu courroucé. Aucune de ces opinions n’est tranchée, et nous nous garderons d’en arrêter une, faute de pouvoir lire dans une chose que les plus savants confessent ne point entendre.

Ce qu’on ne sait pas encore

Il faut le redire, car l’émotion presse de conclure : nous écrivons d’après des nouvelles montées de Provence, par des hommes que la peur a chassés, et l’on sait combien la frayeur enfle les chiffres et noircit les récits. Combien de morts à Avignon, combien de temps durera la mortalité, si elle s’apaisera avec les froids ou les passera : tout cela nous échappe, et qui prétendrait le savoir mentirait.

Nous tiendrons les nouvelles à mesure qu’elles nous parviendront, mieux assurées et recoupées. D’ici là, nous nous garderons d’avancer plus que nous n’en savons, et de prêter au Ciel des desseins que nul homme ne saurait lire. Une seule chose ne souffre pas de doute, et c’est assez de deuil pour aujourd’hui : la cité du souverain pontife est entrée dans la grande mortalité, et elle pleure.

Le contexte

Avignon n’est point ville du royaume de France : le souverain pontife y tient sa cour depuis le temps du pape Clément V, et la cité, sur la rive gauche du Rhône, relève du comté de Provence, fief d’Empire, plus que de notre roi.

Le mal aurait gagné la chrétienté par la mer : on le dit apporté à Marseille, à l’arrière-saison de l’an passé, par un navire venu d’Orient, des échelles de Gênes et de la mer Noire.

Le royaume voisin sort épuisé de la guerre contre l’Angleterre : désastre de Crécy à l’été 1346, chute de Calais l’an dernier, et trêve depuis lors.

On garde encore mémoire des grandes famines d’il y a trente ans, qui avaient déjà jeté le deuil sur le pays.

État des informations

Cet article est écrit le 25 janvier 1348, d’après des nouvelles montées de Provence par des hommes que la peur a chassés. Nous distinguons ce qui est concordant de ce qui n’est que rapporté, donnons les chiffres en paroles de témoins et non en comptes arrêtés, et ne préjugeons ni de la cause du mal ni de sa durée, que nul ne saurait lire à cette heure.

Ce que l’on sait

  • La grande mortalité a gagné Avignon, cité où réside le souverain pontife, en ce mois de janvier 1348.
  • Avignon, sur le Rhône, ne relève pas du royaume de France : le souverain pontife y tient sa cour, en terre du comté de Provence qui est fief d’Empire.
  • Le mal se présente sous deux façons : l’une qui fait cracher le sang et emporte en quelques jours, l’autre marquée de bosses et de glandes enflées aux aisselles et aux aines.
  • On commande par la cité des messes et des prières, et l’on creuse des fosses communes que l’on bénit à la hâte, faute de place dans les cimetières.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre des morts à Avignon ne peut être établi : les témoins, épouvantés, donnent des comptes qui varient du simple au triple.
  • Combien de temps durera la mortalité, et si les froids l’apaiseront, nul ne le peut dire.
  • La cause du mal demeure inconnue : air corrompu, conjonction des astres, châtiment divin — aucune de ces explications n’est tranchée.

Sources historiques utilisées

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Peste noire — Wikipédia (FR)

Arrivée du mal à Avignon en janvier 1348 depuis Marseille (automne 1347) ; cité pontificale frappée comme foyer majeur ; embarras des sépultures, fosses bénies et corps jetés au Rhône ; pape Clément VI confiné ; les deux formes du mal ; explications d’époque concurrentes (air corrompu, conjonction des astres, châtiment divin).

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Guy de Chauliac, chirurgien du pape à Avignon — Médarus

Chauliac, présent à Avignon dès l’ouverture du fléau, distingue deux formes : l’une à hémoptysie emportant en trois jours, l’autre à bubons et bosses aux aines et aisselles emportant en cinq jours. Lui-même atteint, il se rétablit.

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Note de reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Cet article imite la chronique d’un média du royaume au 25 janvier 1348, rapportant les nouvelles d’Avignon — ville du pape hors du royaume, sur terre d’Empire. Les chiffres sont attribués à des témoins et donnés comme tels, les détails non assurés (feux, bénédiction du Rhône) signalés comme rapportés, et aucune information postérieure à cette date n’y est introduite.

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