La cité du pape ravagée : Avignon dans la grande mortalité
De Provence, les nouvelles montent, et toutes disent la même chose : Avignon, la cité où réside le souverain pontife, est entrée dans le deuil. Le mal venu de la mer y est apparu en ce mois de janvier, et l’on dit qu’il n’épargne ni le pauvre ni le riche, ni le clerc ni le laïque. Nous rapportons ici ce qui nous parvient de cette ville où réside le souverain pontife — hors du royaume, sur terre d’Empire —, sans en pouvoir mesurer toute l’étendue.
Il faut d’abord le dire pour qui l’ignore : Avignon n’est point ville du royaume de France. Le souverain pontife y tient sa cour depuis le temps du pape Clément, et la cité, sur la rive du Rhône, relève de l’Église et de l’Empire plus que de notre roi. C’est pourtant vers elle que tous les regards se tournent en ce moment, car le mal qui remonte de la mer y a frappé, et l’on conte des choses qui glacent le cœur.
Le fléau, dit-on, est entré dans la ville voici peu, dans les premiers jours de cet hiver. On le suit à la trace depuis Marseille, où un navire venu d’Orient l’aurait apporté à l’arrière-saison ; il a gagné la Provence, et le voici aux portes du palais des papes. Les courriers qui en descendent n’ont qu’un mot à la bouche : la mortalité, la grande mortalité, qui prend les gens en trois jours ou en cinq, et ne laisse guère de répit.
Nous donnons ces nouvelles pour ce qu’elles valent : un récit recoupé de plusieurs bouches, non un compte arrêté. La peur grossit les choses, et nul, à cette heure, ne saurait dire au juste combien sont tombés. Mais sur l’essentiel les témoins concordent — et c’est bien assez de deuil pour ce que nous avons à rapporter de la cité du pape.
Une ville où l’on ne sait plus où mettre les morts
Ce qui revient le plus souvent, dans la bouche de ceux qui viennent d’Avignon, c’est l’embarras des sépultures. La ville est étroite, serrée dans ses murs, et le mal y abat tant de gens que les cimetières, dit-on, ne suffisent plus. On creuse des fosses où l’on entasse les corps les uns sur les autres, et l’on bénit ces fosses à la hâte, car le temps manque pour les offices accoutumés.
On rapporte une chose plus étrange encore, et nous la disons avec la réserve qu’elle mérite : faute de terre où les coucher, on jetterait des morts au Rhône, et le souverain pontife, pour que ces malheureux ne fussent point privés de toute bénédiction, aurait fait bénir le fleuve afin qu’il leur tînt lieu de cimetière. Le propos court de bouche en bouche ; nous le rapportons comme on nous le conte, sans le garantir.
Quant au nombre des morts, on n’entend que des chiffres affreux, et qui varient du simple au triple. Tel qui vient de la ville assure que la mortalité y emporte jusqu’à la moitié des habitants ; un autre dit moins, un autre dit pis. Nous ne donnons aucun de ces comptes pour assuré : ce sont là paroles de gens épouvantés, qui ont vu de leurs yeux mourir leurs proches, et chez qui la douleur grossit tout. Que la perte soit grande, nul n’en doute ; qu’elle soit telle ou telle, nul ne le peut dire.
Le souverain pontife confiné en son palais
On nous assure que le saint-père, le pape Clément, s’est retiré dans le secret de son palais et ne se montre plus guère. Il aurait, dit-on, fait allumer auprès de lui de grands feux et se tiendrait entre eux, le jour comme la nuit, sur le conseil de ses médecins, qui tiennent que le feu purge l’air corrompu et tient le mal à distance. Le détail nous vient de plusieurs sources, sans que nous puissions le tenir pour certain ; mais il s’accorde à ce que l’on dit partout des remèdes contre la pestilence.
Le pontife n’est pas pour autant demeuré oisif devant le fléau. On commande des messes et des prières par toute la cité ; on porte les saintes processions ; on implore le Ciel d’écarter ce châtiment. Car beaucoup, ici comme ailleurs, tiennent que la grande mortalité est une verge de la colère de Dieu sur les péchés des hommes, et qu’il n’est d’autre recours que de fléchir cette colère par la pénitence.
On dit aussi que le saint-père a près de lui un maître en chirurgie de grand renom, qui observe le mal de fort près et n’a pas fui la ville quand tant d’autres médecins se sont enfuis. Ce maître, à ce que l’on rapporte, étudie la pestilence sur les malades mêmes, distingue ses façons de frapper, et conseille le pontife sur ce qu’il convient de faire. Nous reviendrons sur cet homme et sur ce qu’il observe, car son témoignage, s’il se confirme, est de ceux dont on a grand besoin par ces temps obscurs.
Un mal qui frappe en deux façons
De ce que rapportent ceux qui ont vu mourir, le mal ne se présente pas d’une seule sorte. Les uns sont pris d’une fièvre ardente et se mettent à cracher le sang ; ceux-là, dit-on, ne tiennent guère, et s’en vont en trois jours. Les autres voient se lever sous la peau des bosses, des glandes enflées aux aisselles et aux aines, avec des taches noirâtres ; ceux-là durent un peu plus, quatre ou cinq jours, mais ne réchappent guère davantage.
On tient que le mal se prend de l’un à l’autre par le souffle, par le regard, par le seul approchement des malades ; tant que beaucoup, par peur de la contagion, abandonnent les leurs et n’osent plus les assister. Le père fuit le fils, dit-on, et le fils le père, et nombre meurent sans secours et sans personne pour leur fermer les yeux. C’est, de tout ce qu’on nous rapporte, ce qui afflige le plus les âmes.
D’où vient ce fléau, nul ne le sait dire avec assurance. Les uns l’imputent à l’air corrompu, aux miasmes montés de quelque pourriture ; d’autres à une mauvaise conjonction des astres, qui aurait altéré le ciel et empoisonné le souffle du monde ; les plus nombreux y voient la main de Dieu courroucé. Aucune de ces opinions n’est tranchée, et nous nous garderons d’en arrêter une, faute de pouvoir lire dans une chose que les plus savants confessent ne point entendre.
Ce qu’on ne sait pas encore
Il faut le redire, car l’émotion presse de conclure : nous écrivons d’après des nouvelles montées de Provence, par des hommes que la peur a chassés, et l’on sait combien la frayeur enfle les chiffres et noircit les récits. Combien de morts à Avignon, combien de temps durera la mortalité, si elle s’apaisera avec les froids ou les passera : tout cela nous échappe, et qui prétendrait le savoir mentirait.
Nous tiendrons les nouvelles à mesure qu’elles nous parviendront, mieux assurées et recoupées. D’ici là, nous nous garderons d’avancer plus que nous n’en savons, et de prêter au Ciel des desseins que nul homme ne saurait lire. Une seule chose ne souffre pas de doute, et c’est assez de deuil pour aujourd’hui : la cité du souverain pontife est entrée dans la grande mortalité, et elle pleure.