Des chars français sur le parvis de l’Hôtel de Ville : Paris a fait sonner ses cloches
Au soir de ce 24 août, une avant-garde blindée venue du sud a débouché au cœur de la capitale et s’est rangée devant l’Hôtel de Ville. À l’appel de la radio, Notre-Dame et toutes les paroisses ont donné de la voix. La nuit, pourtant, reste pleine de menaces.
Il était, dit-on, un peu plus de neuf heures du soir lorsque le grondement de chenilles a roulé sur les quais de la rive gauche, puis franchi la Seine. Quelques minutes plus tard, des half-tracks et des chars marqués de la croix de Lorraine se rangeaient sur le parvis de l’Hôtel de Ville, devant des combattants des Forces françaises de l’intérieur qui n’osaient d’abord y croire. Une avant-garde de la division blindée du général Leclerc — celle qu’on espère depuis des jours sans en avoir la certitude — venait d’entrer dans Paris.
On n’ose encore mesurer ce que cela veut dire. Depuis cinq jours, la capitale s’est soulevée, ses pavés se sont dressés en barricades, ses policiers ont arboré le tricolore sur l’île de la Cité ; mais elle se battait seule, à court de cartouches, sans savoir si l’armée régulière viendrait, ni quand. Ce soir, pour la première fois, des soldats français en uniforme, sortis du combat d’Afrique et de Normandie, se tiennent au pied de la maison commune.
Le détachement serait commandé par un capitaine du régiment de marche du Tchad — on nous donne le nom de Dronne. Les premiers récits le font entrer par le sud de la ville : la Porte d’Italie selon les uns, la porte de Gentilly selon d’autres, le long d’un itinéraire que les Allemands tenaient encore il y a peu. Aux abords de l’Hôtel de Ville, des coups de feu ont claqué ; un half-track aurait ouvert le feu sur des fusiliers ennemis avant que la place ne soit dégagée.
La rumeur de cette arrivée a couru plus vite que les blindés. À la radio, une voix a lancé un appel : que les églises de Paris sonnent. Et elles ont sonné. Le grand bourdon de Notre-Dame, qu’on n’avait plus entendu depuis si longtemps, a donné le premier ; de Montmartre au Sacré-Cœur, de paroisse en paroisse, le carillon a gagné toute la ville. Aux fenêtres, on a chanté la Marseillaise dans la nuit ; des Parisiens sont descendus dans les rues malgré le danger, pour toucher de la main ces véhicules couverts de poussière.
Sur les flancs des half-tracks, on a déchiffré des noms peints à la main : « Teruel », « Guadalajara », « Ebro », « Don Quichotte ». Ce ne sont pas des noms de chez nous. Ils disent que cette avant-garde compte, dans ses rangs, nombre de républicains espagnols, exilés d’une guerre perdue et qui combattent aujourd’hui sous commandement français. On évalue la compagnie à environ cent soixante hommes, dont la grande majorité — quelque cent quarante — seraient de ces volontaires d’Espagne. Le chiffre est à prendre avec la prudence d’une nuit de combat.
Au perron de l’Hôtel de Ville, un officier de cette troupe — un lieutenant espagnol, dit-on — a été reçu par M. Georges Bidault, qui préside le Conseil national de la Résistance. Poignées de main, embrassades, voix qui se brisent : la scène, rapportée par ceux qui en furent, tenait du soulagement plus que du triomphe. Car nul, ici, ne se croit au bout de l’épreuve.
Il faut le redire dans la fièvre même de cette soirée : ce qui est entré dans Paris ce soir n’est qu’une avant-garde. Une poignée de chars, une compagnie. Le gros de la division n’a pas encore paru ; il bivouaque, dit-on, aux portes du sud, et c’est demain — si tout va bien — qu’il devrait pousser en force. D’ici là, la garnison allemande tient toujours ses points d’appui : le Sénat, l’École militaire, les grands hôtels de la rive droite, et l’on ignore ce que le commandement ennemi décidera dans les heures qui viennent.
Car la menace qui pèse sur Paris n’a pas disparu avec le son des cloches. On sait l’ennemi capable du pire ; on a vu, en d’autres villes, ce qu’une garnison aux abois peut infliger avant de céder. Les ponts, les édifices, les réseaux : tout cela reste, ce soir, à la merci d’une décision que personne, du côté français, ne maîtrise. La joie qui monte des rues ne doit pas faire oublier que la nuit n’est pas finie.
Au moment où nous écrivons, Paris veille, fenêtres ouvertes sur le tocsin renversé en carillon, l’oreille tendue vers le sud d’où l’on attend le reste. La capitale n’est pas libérée : elle est, pour la première fois depuis l’insurrection, rejointe. C’est déjà beaucoup. Ce n’est pas tout.