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Des chars français sur le parvis de l’Hôtel de Ville : Paris a fait sonner ses cloches

Au soir de ce 24 août, une avant-garde blindée venue du sud a débouché au cœur de la capitale et s’est rangée devant l’Hôtel de Ville. À l’appel de la radio, Notre-Dame et toutes les paroisses ont donné de la voix. La nuit, pourtant, reste pleine de menaces.

Étienne Vasseur 24 août 1944, 23h30 7 min de lecture
Blindés américains et français de la 2e DB remontant la rue de Rivoli à Paris, le 26 août 1944, acclamés par une foule de Parisiens massée sous les arcades.
U.S. Army Signal Corps, « American and French armor rolls through the Rue de Rivoli, Paris » (26 août 1944), NARA / Signal Corps Archive — domaine public (œuvre d'un employé du gouvernement fédéral américain, Wikimedia Commons).

Il était, dit-on, un peu plus de neuf heures du soir lorsque le grondement de chenilles a roulé sur les quais de la rive gauche, puis franchi la Seine. Quelques minutes plus tard, des half-tracks et des chars marqués de la croix de Lorraine se rangeaient sur le parvis de l’Hôtel de Ville, devant des combattants des Forces françaises de l’intérieur qui n’osaient d’abord y croire. Une avant-garde de la division blindée du général Leclerc — celle qu’on espère depuis des jours sans en avoir la certitude — venait d’entrer dans Paris.

On n’ose encore mesurer ce que cela veut dire. Depuis cinq jours, la capitale s’est soulevée, ses pavés se sont dressés en barricades, ses policiers ont arboré le tricolore sur l’île de la Cité ; mais elle se battait seule, à court de cartouches, sans savoir si l’armée régulière viendrait, ni quand. Ce soir, pour la première fois, des soldats français en uniforme, sortis du combat d’Afrique et de Normandie, se tiennent au pied de la maison commune.

Le détachement serait commandé par un capitaine du régiment de marche du Tchad — on nous donne le nom de Dronne. Les premiers récits le font entrer par le sud de la ville : la Porte d’Italie selon les uns, la porte de Gentilly selon d’autres, le long d’un itinéraire que les Allemands tenaient encore il y a peu. Aux abords de l’Hôtel de Ville, des coups de feu ont claqué ; un half-track aurait ouvert le feu sur des fusiliers ennemis avant que la place ne soit dégagée.

La rumeur de cette arrivée a couru plus vite que les blindés. À la radio, une voix a lancé un appel : que les églises de Paris sonnent. Et elles ont sonné. Le grand bourdon de Notre-Dame, qu’on n’avait plus entendu depuis si longtemps, a donné le premier ; de Montmartre au Sacré-Cœur, de paroisse en paroisse, le carillon a gagné toute la ville. Aux fenêtres, on a chanté la Marseillaise dans la nuit ; des Parisiens sont descendus dans les rues malgré le danger, pour toucher de la main ces véhicules couverts de poussière.

Sur les flancs des half-tracks, on a déchiffré des noms peints à la main : « Teruel », « Guadalajara », « Ebro », « Don Quichotte ». Ce ne sont pas des noms de chez nous. Ils disent que cette avant-garde compte, dans ses rangs, nombre de républicains espagnols, exilés d’une guerre perdue et qui combattent aujourd’hui sous commandement français. On évalue la compagnie à environ cent soixante hommes, dont la grande majorité — quelque cent quarante — seraient de ces volontaires d’Espagne. Le chiffre est à prendre avec la prudence d’une nuit de combat.

Au perron de l’Hôtel de Ville, un officier de cette troupe — un lieutenant espagnol, dit-on — a été reçu par M. Georges Bidault, qui préside le Conseil national de la Résistance. Poignées de main, embrassades, voix qui se brisent : la scène, rapportée par ceux qui en furent, tenait du soulagement plus que du triomphe. Car nul, ici, ne se croit au bout de l’épreuve.

Il faut le redire dans la fièvre même de cette soirée : ce qui est entré dans Paris ce soir n’est qu’une avant-garde. Une poignée de chars, une compagnie. Le gros de la division n’a pas encore paru ; il bivouaque, dit-on, aux portes du sud, et c’est demain — si tout va bien — qu’il devrait pousser en force. D’ici là, la garnison allemande tient toujours ses points d’appui : le Sénat, l’École militaire, les grands hôtels de la rive droite, et l’on ignore ce que le commandement ennemi décidera dans les heures qui viennent.

Car la menace qui pèse sur Paris n’a pas disparu avec le son des cloches. On sait l’ennemi capable du pire ; on a vu, en d’autres villes, ce qu’une garnison aux abois peut infliger avant de céder. Les ponts, les édifices, les réseaux : tout cela reste, ce soir, à la merci d’une décision que personne, du côté français, ne maîtrise. La joie qui monte des rues ne doit pas faire oublier que la nuit n’est pas finie.

Au moment où nous écrivons, Paris veille, fenêtres ouvertes sur le tocsin renversé en carillon, l’oreille tendue vers le sud d’où l’on attend le reste. La capitale n’est pas libérée : elle est, pour la première fois depuis l’insurrection, rejointe. C’est déjà beaucoup. Ce n’est pas tout.

Le contexte

Depuis le 19 août, Paris est en insurrection. Des policiers résistants ont occupé la Préfecture de police, île de la Cité, et le colonel Rol-Tanguy commande les Forces françaises de l’intérieur d’Île-de-France. Une trêve négociée le 20 août par le consul général de Suède Raoul Nordling a volé en éclats le 22 ; depuis, quelque six cents barricades hérissent les rues.

La division blindée du général Leclerc, débarquée de Normandie, est annoncée en marche vers la capitale. Mais dans Paris, l’information circule mal : par la radio de Londres, par la presse clandestine, par la rumeur des barricades. Nul, jusqu’à ce soir, n’avait vu de blindé français en ville.

La 9e compagnie du régiment de marche du Tchad, que ses hommes surnomment « la Nueve », s’est forgé une réputation aux campagnes d’Afrique. Beaucoup de ses combattants sont des républicains espagnols réfugiés en France après 1939, et qui ont repris les armes sous nos couleurs.

État des informations

Nous écrivons depuis une ville encore en armes, dans la nuit même de cette arrivée. La nouvelle nous parvient par la radio, la presse clandestine et la rumeur des barricades. Rien de la suite n’est joué : nous nous en tenons à ce qui est connaissable ce soir.

Ce que l’on sait

  • Une avant-garde blindée française — un détachement du régiment de marche du Tchad, sous un capitaine nommé Dronne — a atteint l’Hôtel de Ville dans la soirée du 24 août.
  • À l’appel de la radio, les cloches de Paris, dont le bourdon de Notre-Dame, ont sonné ; des Parisiens sont descendus dans les rues.
  • Paris est en insurrection depuis le 19 août ; la Préfecture est tenue par les FFI sous Rol-Tanguy ; quelque 600 barricades barrent les rues après la rupture de la trêve du 20 août.

Ce que l’on ignore

  • Le gros de la division Leclerc entrera-t-il en force dans Paris, et à quelle heure ?
  • Le commandement allemand défendra-t-il la ville, la rendra-t-il, ou exécutera-t-il des destructions sur les ponts et les édifices ?
  • Qui commandera demain : combien d’hommes, combien de pertes cette journée et cette nuit auront-elles coûté de part et d’autre ?

Sources historiques utilisées

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Libération de Paris

Synthèse encyclopédique de référence (chronologie, acteurs, chiffres). Entrée du détachement Dronne par le sud, half-tracks « Teruel », « Guadalajara », « Ebro », réception par Bidault.

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Liberation of Paris

Version anglophone, utile pour l’heure (21h22), l’entrée par la Porte d’Italie, la composition de la Nueve (160 hommes dont 146 républicains espagnols) et l’appel radio de Pierre Schaeffer suivi du carillon de Notre-Dame.

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Note de reconstitution éditoriale

Article reconstitué pour « Les Échos du Passé ». Les formulations « à chaud » imitent la presse parisienne du 24 août 1944 au soir, en s’interdisant toute connaissance postérieure à cette date. Heures, toponyme d’entrée et effectifs sont donnés par attribution, les sources d’époque et historiennes divergeant.

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