« Nous étions les plus nombreux, et c’est ce qui nous a perdus » : un capitaine russe prisonnier raconte
Capturé au sud du champ de bataille, où l’aile qui devait déborder les Français s’est enlisée dans la boue gelée des étangs, le capitaine Nikolaï Voronine, du régiment de mousquetaires de Koursk, traverse Strasbourg en route vers un dépôt de l’intérieur. Prisonnier sur parole, il a accepté de nous parler de la journée du 2 décembre telle qu’un officier de l’armée du tsar l’a vécue et comprise.
On croise depuis quelques jours, dans les rues de Strasbourg, des officiers de l’armée vaincue que l’on achemine, par petits convois, vers des dépôts de l’intérieur du royaume. Le capitaine Nikolaï Alexeïevitch Voronine, trente et un ans, du régiment de mousquetaires de Koursk, est de ceux-là. Petite noblesse de la province de Toula, quatre campagnes derrière lui, il a été pris le 2 décembre au sud du champ, dans le secteur des étangs, avec les colonnes qui devaient tourner l’aile française. Il voyage sur parole, logé en ville sous surveillance, ayant engagé son honneur à ne pas s’évader.
Il parle un français d’officier, appris chez un précepteur émigré, et nous l’avons rencontré dans l’auberge où on l’héberge, un factionnaire à la porte. Nous restituons ses propos tels qu’il les a tenus, avec ses certitudes de soldat et ce qu’il ignore encore de ce qui se décide, à cette heure, dans les cabinets. Il ne sait pas tout ; il le dit lui-même, et c’est pourquoi son récit nous a paru mériter d’être recueilli.
Capitaine Nikolaï Voronine, régiment de mousquetaires de Koursk, prisonnier sur parole
Propos recueillis à Strasbourg le 26 décembre 1805, dans l’auberge où l’officier russe est logé en transit vers un dépôt de l’intérieur. Nous les rapportons sans en retrancher les approximations : le capitaine ne connaît que son secteur du champ et ignore ce que négocient les souverains.
Capitaine, vous voyagez « sur parole », dit-on. Que recouvre exactement ce mot, pour un officier prisonnier ?
Il faut d’abord vous corriger sur un point, monsieur : je ne suis pas un geôlier de vos rues, ni un forçat qu’on traîne à la chaîne. Un officier pris les armes à la main engage sa parole d’honneur de ne pas fuir, et on le traite en conséquence. Je loge en ville, je vais et viens dans des limites convenues, un homme veille à ma porte plus pour la forme que pour la crainte. C’est un usage entre nations qui se respectent, et vos officiers, je dois le dire, l’ont observé avec correction. On m’achemine par étapes vers quelque dépôt de l’intérieur, je ne sais lequel encore ; nous formons de petits convois qui remontent vers l’ouest. Pour un gentilhomme, la captivité n’est pas la honte ; la honte serait de manquer à la parole donnée. Tant que je la tiens, je reste un officier du tsar, prisonnier mais point déshonoré.
Revenons avant la bataille. Dans quel état d’esprit l’armée alliée abordait-elle cette journée ?
Confiants, monsieur. Je vous le dis sans détour, parce que ce serait mentir que de me peindre inquiet après coup. Nous nous croyions les plus forts, et nous l’étions par le nombre. On disait au camp que nous alignions près de quatre-vingt-cinq, peut-être quatre-vingt-neuf mille hommes, quand l’armée française n’en comptait guère que soixante-cinq ou soixante-quinze mille. Ces chiffres couraient de bouche en bouche ; je ne les tiens pas d’un état-major, mais c’est ainsi qu’on les répétait, et personne ne les mettait en doute. Nous voyions les Français reculer depuis des jours, abandonner des positions, évacuer des hauteurs. Nous nous croyions redoutés. Un soldat qui se sent plus nombreux et qui voit l’ennemi se retirer marche le cœur léger. Je sais aujourd’hui qu’il fallait s’en défier ; sur le moment, cette assurance nous semblait la chose la plus naturelle du monde.
Quel était le plan d’attaque, tel qu’on vous l’a fait connaître ?
Un grand plan, savant, sorti des cartons de l’état-major autrichien. C’est le général Weyrother qui l’avait conçu, un homme réputé habile dans le maniement des cartes. L’idée était de faire glisser le gros de nos forces vers le sud, en plusieurs colonnes — sept, disait-on —, pour déborder l’aile droite des Français, la plus faible en apparence, et la couper de la route de Vienne. On nous jetterait ainsi sur leur flanc et sur leurs derrières. Sur le papier, cela se tenait. Dans les rangs, je vous avoue qu’on grognait un peu. Les ordres nous arrivaient tard, traduits de l’allemand par des officiers qui butaient sur les noms de villages, et l’on murmurait qu’il était dur d’exécuter à la lettre une manœuvre étrangère, pensée par des Autrichiens, et dont le détail nous échappait. Un soldat russe se bat de bon cœur pour son tsar ; se mouvoir comme une pièce sur l’échiquier d’un général de Vienne, cela lui pèse davantage.
On parle d’un conseil de guerre tenu la veille au soir. En avez-vous eu écho ?
Je n’y étais pas, cela va sans dire ; un capitaine d’infanterie ne siège pas avec les généraux. Mais le bruit en a couru dans les rangs, et je vous rapporte ce qu’on s’en racontait, sans en garantir un mot. On dit qu’ils se sont réunis dans la nuit, du côté de Krzenowitz, et que Weyrother a lu son plan à voix haute, longuement, en allemand, penché sur ses cartes comme un maître d’école sur sa leçon. On raconte que le vieux Koutouzov, notre général en chef, écoutait mal et se serait même assoupi ostensiblement dans son fauteuil, en homme qui désapprouve et ne veut pas le cacher. Car Koutouzov, à ce qu’on disait, n’était pas pour se battre là, ni ce jour-là. Il voulait temporiser, reculer encore, attendre les renforts qu’on annonçait — l’archiduc Charles descendant d’Italie, les Prussiens peut-être. Attendre et laisser l’ennemi s’épuiser loin de ses magasins. Voilà ce qu’on prêtait au vieux général. Encore une fois, je le tiens de la rumeur du camp.
Pourquoi, alors, a-t-on livré bataille, si votre général en chef y répugnait ?
Parce que Koutouzov n’était le maître que de nom, monsieur. C’est une chose délicate à dire pour un officier fidèle, aussi choisirai-je mes mots. Le parti de l’attente, c’était le vieux général et quelques hommes de sens, comme le comte de Langeron, qui connaissaient la guerre. Le parti de l’offensive, c’était l’état-major autrichien et surtout les jeunes gens qui entourent le trône, ces aides de camp ardents, brillants, pressés d’en découdre — on nommait le prince Dolgoroukov parmi les plus échauffés. Ce sont eux qui l’ont emporté. Le général en chef s’est trouvé, comment dire, débordé par sa propre suite. Je ne mets pas en cause l’auguste personne du souverain, entendez-moi bien ; je dis que son entourage l’a poussé, et que la voix de l’expérience n’a pas été écoutée. On se répète même un mot, que je vous donne pour ce qu’il vaut : quelqu’un aurait objecté qu’on n’était pas là à une parade, mais devant l’ennemi. Si le mot est vrai, il était juste.
Venons-en au matin du 2. Qu’avez-vous fait, vous, à votre poste ?
Nous avons quitté les hauteurs. C’est le point qu’il faut bien comprendre, car on en jugera peut-être sévèrement plus tard : nous avons abandonné de nous-mêmes le plateau que nous tenions, ce plateau de Pratzen au centre du champ, pour descendre vers le sud, conformément au plan. Ce n’était pas une faute d’un homme, c’était l’exécution de l’ordre. On nous portait vers la droite française pour la déborder ; il fallait donc glisser vers le bas. Le matin était glacé, un brouillard épais montait des étangs et des fonds, on ne voyait pas à trente pas devant soi. Nous marchions dans ce lait blanc, colonne après colonne, persuadés d’accomplir la belle manœuvre qu’on nous avait promise. Sur le moment, croyez-le, nul d’entre nous ne songeait que descendre de cette hauteur pût être autre chose que ce qui était commandé. On obéit, on avance, on se fie à ceux qui ont tracé le plan.
Et dans votre secteur, au sud, comment les choses ont-elles tourné ?
Elles se sont enlisées, monsieur, au sens propre comme au figuré. Nous devions enlever les villages du bas, du côté de Telnitz et de Sokolnitz, bousculer la droite française et poursuivre. Or cette droite, que nous croyions faible, a tenu comme un roc. On m’a dit depuis que c’était le corps du maréchal Davout, accouru je ne sais d’où. Sur le moment, je savais seulement que nous butions contre un ennemi acharné qui nous rendait coup pour coup. On se battait pour un mur, une haie, un pont sur un ruisseau à demi gelé. La boue vous prenait les bottes, le froid vous engourdissait les doigts sur le fusil, la fumée se mêlait au brouillard. On prenait un village, on le perdait, on le reprenait. Nous piétinions. Et pendant que nous perdions ces heures précieuses au sud, sans le savoir, nous laissions le centre se dégarnir derrière nous. Voilà ce que je n’ai compris qu’après.
À quel moment avez-vous senti que la bataille échappait à vos chefs ?
Vers le milieu de la matinée, quand le brouillard s’est levé. Il s’est déchiré d’un coup, vers neuf heures, et le soleil a paru, ce soleil d’hiver que vos soldats nomment déjà, m’a-t-on dit, le soleil d’Austerlitz. La lumière a tout découvert. Et ce que nous avons vu, ou plutôt ce que la nouvelle nous a rapporté depuis les hauteurs, c’est que les Français montaient sur ce plateau de Pratzen que nous avions quitté. Le maréchal Soult, avec ses divisions — on cite les noms de Saint-Hilaire, de Vandamme —, s’était jeté dans le vide que nous avions ouvert et enlevait la position centrale. Comprenez ce que cela signifiait : ils s’installaient au cœur de notre dispositif, sur le point le plus haut, et coupaient notre armée en deux. Nous, au sud, nous nous sommes trouvés d’un coup séparés du reste, un membre tranché du corps. La nouvelle a couru de proche en proche, l’ordre s’est défait, et l’assurance du matin s’est changée en une inquiétude que rien ne commandait plus.
On dit que votre Garde impériale a mené une contre-attaque magnifique. En avez-vous été témoin ?
Non, pas de mes yeux ; j’étais loin de là, retenu au sud. Mais le récit en est venu jusqu’à nous, et il court dans tous les rangs des prisonniers. On raconte que la Garde impériale, conduite par le grand-duc Constantin, le propre frère de l’empereur, s’est portée en avant pour reprendre le plateau perdu. Nos cavaliers de la Garde auraient enfoncé un régiment français, un régiment de ligne, et lui auraient même arraché une de ces aigles que vos soldats vénèrent comme des reliques. Un beau fait d’armes, un vrai. Puis la cavalerie française serait accourue en masse et aurait brisé notre Garde à son tour. Le geste fut superbe, mais il n’a pas retourné la journée. Je vous demande une chose : ne raillez pas nos morts. Le gendre du général Koutouzov, le jeune Tiesenhausen, est tombé, dit-on, un drapeau à la main, en cherchant à rallier les hommes. Le vieux général lui-même aurait été blessé à la joue. On ne meurt pas ainsi sans honneur, quelque tour qu’ait pris la bataille.
Et la retraite ? On parle avec effroi d’hommes engloutis sur des étangs gelés.
Cela, monsieur, je l’ai vu. Et c’est la seule chose dont je voudrais ne pas parler, tant elle me poursuit. Coupés, refoulés, une partie de nos colonnes du sud n’avait plus, pour fuir, que ces grands étangs pris par la glace, du côté de Satschan et de Menitz. Les hommes s’y sont engagés en foule, avec les chevaux, les canons, pour gagner l’autre rive et échapper à l’étreinte. Alors votre artillerie a tiré sur la glace. Je l’ai vue se rompre. J’ai vu la nappe blanche se fendre, s’ouvrir, et des hommes disparaître dans l’eau noire avec un cri que je n’oublierai pas. Ne me demandez pas combien ils étaient ; je ne le sais pas, je ne veux pas l’inventer, et je me refuse à faire un chiffre d’une chose pareille. Je sais ce que mes yeux ont vu et ce que mes oreilles ont entendu, et cela suffit à me glacer plus que le froid de Moravie. C’est là, dans cette débâcle, que j’ai été pris.
Comment jugez-vous, aujourd’hui, la conduite de cette campagne ? À qui la faute ?
Vous me poussez sur un terrain glissant, et je m’y avancerai avec prudence. Notre jeune empereur — il n’a que vingt-huit ans — était présent, et c’est sa volonté qui a fait livrer la bataille, sur le plan de Weyrother, contre l’avis du vieux Koutouzov. Après la défaite, il a quitté le théâtre, et l’armée reflue à présent vers la Pologne. Déjà l’on réclame des rapports, déjà chacun cherche l’endroit où la chaîne a rompu ; la question « à qui la faute ? » est dans toutes les bouches, feutrée mais brûlante. Pour moi, je ne l’attribuerai pas à la personne du souverain, qui est jeune et que ses conseillers ont mal servi. J’en veux à l’entourage pressé qui l’a poussé, et à nos alliés de Vienne dont le plan trop savant nous a menés dans ce piège. On se répète, entre nous, un mot amer : que nous serions comme des enfants entre les mains d’un géant. Je vous le livre à voix basse, comme on le dit, sans y mettre plus que le dépit d’hommes battus.
Et pour la suite ? Qu’attendez-vous, à présent ?
Je sais qu’on négocie, monsieur. On parle d’un armistice conclu entre les Français et les Autrichiens, d’une entrevue des deux empereurs après la bataille. Une paix se prépare, cela est sûr ; mais j’en ignore les termes, et il serait sot de ma part de vous les deviner. Ce que je sais, c’est que la Russie se retire intacte : notre armée reflue, elle n’est pas détruite, elle rentre chez elle. Nous avons perdu une bataille, non l’empire du tsar. Pour le reste, je m’en remets à Dieu ; je suis orthodoxe, et je crois que rien n’arrive sans qu’Il le permette, fût-ce une épreuve. Quant à votre Napoléon, je lui rends justice comme soldat : c’est un grand capitaine, il nous a joués comme peu d’hommes en seraient capables. Mais il reste à mes yeux un usurpateur corse, ennemi de l’ordre des rois et de la religion, et de tels hommes ne manquent jamais de trouver d’autres champs où porter leurs armes. Où et quand, je n’en sais rien, et je me garderai bien de le prédire. Pour l’heure, je suis prisonnier sur parole, et je songe surtout à ceux qui sont restés sous la glace.