Paris suspendu : la capitale guette la grande bataille de Moravie
Depuis plusieurs jours, aucune dépêche décisive n'est parvenue des armées. La Bourse frémit, les salons bruissent de conjonctures, et les églises de la capitale ont ouvert leurs portes à des prières publiques. Paris attend.
Il est des silences qui pèsent plus que le grondement du canon. Depuis quarante-huit heures, la capitale vit dans l'une de ces suspensions étranges où chaque bruit de rue prend la couleur d'une nouvelle, où chaque courrier qui descend de cheval devant un ministère fait affluer les curieux sur le trottoir. L'armée est en Moravie — cela, nous le savons. La grande bataille, celle que l'on pressent depuis la prise de Vienne, n'a pas encore eu lieu, ou du moins aucun rapport officiel n'en confirme l'engagement.
Les boulevards, d'ordinaire si prompts à résonner de chansons et de querelles, semblent retenir leur souffle. Les cabaretiers eux-mêmes observent que leurs habitués commandent sans boire, l'œil tourné vers la porte, guettant quelque loustic porteur de gazettes. Aux abords de la rue de Rivoli et devant les grilles des Tuileries, des groupes stationnent. On s'interroge, on se contredit. Ici, un employé de commerce affirme tenir d'un commis du Moniteur qu'une victoire éclatante a été remportée avant-hier. Là, un vieillard en redingote grise secoue la tête : point de bulletins, point de victoire.
La Bourse et les salons : deux baromètres sous tension
À la Bourse de Paris, l'agitation est palpable. Les rentes, qui s'étaient quelque peu raffermies après l'annonce de la capitulation du général Mack à Ulm — vingt-cinq mille prisonniers, dit-on, faits en une seule journée, le 20 octobre dernier — ont de nouveau fléchi en fin de semaine. Les opérateurs évoquent l'incertitude des communications, les retards des estafettes, et, tout bas, les nouvelles venues d'Angleterre sur la bataille navale du cap Trafalgar. Sur ce dernier point, les gazettes officielles ont été sobres, et l'on comprend pourquoi : l'heure n'est pas à commenter ce qui s'est passé sur mer, mais à attendre ce qui se prépare sur terre.
Dans les salons du faubourg Saint-Germain, l'ambiance n'est guère plus sereine. Madame de R***, dont l'époux sert comme aide de camp dans la Grande Armée, reçoit chaque soir une douzaine de visites de dames dont les maris, les fils ou les frères sont en Allemagne. On y lit à voix haute les extraits du Moniteur, on y commente les cartes — ces grandes cartes de Bohême et de Moravie que les libraires de la rue Saint-Jacques peinent à remettre en rayon tant la demande est vive.
Prières publiques et affiches officielles
Sa Majesté l'Impératrice Joséphine, dit-on, a assisté hier à une messe de supplication à Notre-Dame. Dans plusieurs paroisses de la capitale, le clergé a en effet été invité à organiser des offices particuliers pour le succès des armes françaises et la protection de l'Empereur. Le peuple de Paris n'a pas boudé ces cérémonies : les nefs étaient pleines, et l'on signale que des ouvrières, des marchandes et de simples passants se sont joints spontanément aux fidèles.
Devant les mairies d'arrondissement et sur les colonnes d'affichage, les bulletins officiels les plus récents — datés du 28 novembre — sont lus et relus par des groupes compacts. Des commis de boutique les copient au crayon sur des cahiers ; des vieillards font répéter les noms de lieux par leurs voisins plus instruits. Brünn, Olmütz, Austerlitz : des syllabes étrangères que Paris épèle avec ferveur.
Rumeurs et nouvelles contradictoires
Les nouvelles qui circulent sous le manteau sont, comme toujours en pareil cas, à la fois trop nombreuses et trop contradictoires pour mériter crédit. Un officier de la garde nationale jure avoir entendu, de la bouche d'un estafette arrivé de nuit, que un grand engagement décisif avait eu lieu en Moravie dans les derniers jours. Un journaliste de la Gazette de France, consulté par notre rédaction, hausse les épaules : aucune dépêche officielle, aucune. Et un dépêche non officielle n'est qu'un bruit.
Ce qui est certain, c'est que l'armée française tient solidement les lignes de communication entre Vienne et les avant-postes de Moravie. Ce qui est certain, c'est que l'Empereur est présent à la tête de ses troupes, comme en témoignent les dernières proclamations reproduites au Moniteur. Ce qui est certain, enfin, c'est que Paris — cette grande ville accoutumée à recevoir ses nouvelles au pas de charge — doit aujourd'hui s'armer d'une vertu rare en ce siècle impatient : la patience.