De Harfleur à la Somme : l’Anglais cherche un gué
Parti de Harfleur le 8 de ce mois pour gagner Calais, le roi d’Angleterre remonte la rive de la Somme, traqué et affaibli. Nos gens coupent les ponts et tiennent les passages : où l’ennemi tentera-t-il de franchir la rivière ?
Depuis cinq jours, une même question court de Rouen à Abbeville et tient en haleine la cour comme les capitaines : par où l’Anglais passera-t-il la Somme ? Henri de Lancastre, qui se dit roi d’Angleterre, a quitté Harfleur le 8 de ce mois avec ce qui lui reste d’armée, dans le dessein, dit-on, de regagner ses places de Calais par la côte de Picardie. Il n’y est point encore parvenu : la rivière lui barre la route, et nos gens s’emploient à la lui garder.
Le bruit qui nous vient des avant-postes est celui d’une chasse plus que d’une marche triomphale. L’ost anglais longe la rive gauche de la Somme, cherchant un pont qui tienne ou un gué que l’on n’aurait pas défendu. Mais devant lui on a rompu les ponts, et aux passages connus on a posté gens d’armes et arbalétriers. Ainsi l’ennemi remonte la rivière vers l’amont, contraint de s’éloigner de Calais à mesure qu’il cherche où passer.
On assure ici que cette armée n’est plus celle qui mit le siège devant Harfleur cet été. Le flux de ventre — cette maladie qui frappe les camps tenus trop longtemps en place — a fauché nombre de ses hommes durant les semaines du siège, et l’on dit que le roi anglais a dû renvoyer outre-mer ses malades les plus atteints. Ce qu’il traîne aujourd’hui par nos chemins de Picardie serait fort réduit, las, mal nourri, en pays qui ne lui veut aucun bien.
Le connétable d’Albret et le maréchal Boucicaut conduisent les forces du roi à sa rencontre. Leur calcul paraît clair : tenir la ligne de la Somme, user l’adversaire en le faisant tourner, et, le moment venu, lui couper le chemin de Calais. Reste à savoir si l’on saura le joindre avant qu’il ait trouvé son passage, ou s’il glissera entre nos mains à la faveur d’un gué mal gardé.
À l’heure où nous écrivons, la Somme n’est point franchie. On la dit tenue, des ponts d’Abbeville et du gué de Blanchetaque jusqu’aux passages de l’amont. Mais une rivière est longue, les gués sont nombreux, et un capitaine aux abois en cherche tous les jours de nouveaux. Nul ne peut dire encore où ni quand l’Anglais tentera sa chance.
Une rivière pour rempart
La Somme coupe la Picardie d’est en ouest et fait, ces jours-ci, office de muraille. Vers son embouchure, près d’Abbeville, le gué de Blanchetaque est de ceux que l’on surveille de près : c’est par là, dit la mémoire des anciens, que les Anglais passèrent jadis avant la male journée de Crécy. On se garde bien, cette fois, de leur en laisser l’usage.
Plus on remonte vers Péronne et l’amont, plus les passages se multiplient, et plus la garde s’épuise à les tenir tous. C’est le pari de l’ennemi : trouver le point faible, le gué que l’on aura dégarni, le pont que l’on n’aura pas eu le temps de rompre. C’est le nôtre : ne lui en laisser aucun, et le contraindre à errer jusqu’à ce qu’on le prenne.
Le souvenir des mauvaises journées
Beaucoup, à la cour, n’ont pas oublié les deuils anciens que la présence anglaise sur notre sol ravive. À Crécy, voici près de septante ans, la chevalerie de France fut défaite par les archers du roi Édouard. Dix ans plus tard, à Poitiers, le roi Jean lui-même tomba aux mains de l’ennemi et fut emmené captif outre-Manche, dont il ne revint qu’au prix d’une rançon qui saigna le royaume et du traité de Brétigny.
Le bon roi Charles, cinquième du nom, et son connétable du Guesclin avaient su, depuis, reprendre patiemment ce qui avait été perdu, et chasser l’Anglais de bien des places. Que de telles épreuves reviennent hanter les esprits aujourd’hui en dit long sur l’inquiétude du moment — et sur ce que l’on attend de nos capitaines.
Un royaume sans son roi à sa tête
Faut-il rappeler que notre sire Charles VI, depuis le mal qui le saisit voici plus de vingt années, ne peut conduire ses armées comme le firent ses pères ? La direction des affaires de guerre repose sur ses princes, son connétable et ses maréchaux, et l’on devine, derrière la mobilisation présente, les tensions ordinaires entre les grands du royaume.
C’est dans cet état que la France fait front. La rapidité avec laquelle l’ost s’est porté sur la Somme, et la résolution à barrer le passage, montrent du moins que l’on a pris la mesure du péril. La suite dira si cela suffit.