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De Harfleur à la Somme : l’Anglais cherche un gué

Parti de Harfleur le 8 de ce mois pour gagner Calais, le roi d’Angleterre remonte la rive de la Somme, traqué et affaibli. Nos gens coupent les ponts et tiennent les passages : où l’ennemi tentera-t-il de franchir la rivière ?

Le correspondant aux armées 13 octobre 1415, 08h00 5 min de lecture

Depuis cinq jours, une même question court de Rouen à Abbeville et tient en haleine la cour comme les capitaines : par où l’Anglais passera-t-il la Somme ? Henri de Lancastre, qui se dit roi d’Angleterre, a quitté Harfleur le 8 de ce mois avec ce qui lui reste d’armée, dans le dessein, dit-on, de regagner ses places de Calais par la côte de Picardie. Il n’y est point encore parvenu : la rivière lui barre la route, et nos gens s’emploient à la lui garder.

Le bruit qui nous vient des avant-postes est celui d’une chasse plus que d’une marche triomphale. L’ost anglais longe la rive gauche de la Somme, cherchant un pont qui tienne ou un gué que l’on n’aurait pas défendu. Mais devant lui on a rompu les ponts, et aux passages connus on a posté gens d’armes et arbalétriers. Ainsi l’ennemi remonte la rivière vers l’amont, contraint de s’éloigner de Calais à mesure qu’il cherche où passer.

On assure ici que cette armée n’est plus celle qui mit le siège devant Harfleur cet été. Le flux de ventre — cette maladie qui frappe les camps tenus trop longtemps en place — a fauché nombre de ses hommes durant les semaines du siège, et l’on dit que le roi anglais a dû renvoyer outre-mer ses malades les plus atteints. Ce qu’il traîne aujourd’hui par nos chemins de Picardie serait fort réduit, las, mal nourri, en pays qui ne lui veut aucun bien.

Le connétable d’Albret et le maréchal Boucicaut conduisent les forces du roi à sa rencontre. Leur calcul paraît clair : tenir la ligne de la Somme, user l’adversaire en le faisant tourner, et, le moment venu, lui couper le chemin de Calais. Reste à savoir si l’on saura le joindre avant qu’il ait trouvé son passage, ou s’il glissera entre nos mains à la faveur d’un gué mal gardé.

À l’heure où nous écrivons, la Somme n’est point franchie. On la dit tenue, des ponts d’Abbeville et du gué de Blanchetaque jusqu’aux passages de l’amont. Mais une rivière est longue, les gués sont nombreux, et un capitaine aux abois en cherche tous les jours de nouveaux. Nul ne peut dire encore où ni quand l’Anglais tentera sa chance.

Une rivière pour rempart

La Somme coupe la Picardie d’est en ouest et fait, ces jours-ci, office de muraille. Vers son embouchure, près d’Abbeville, le gué de Blanchetaque est de ceux que l’on surveille de près : c’est par là, dit la mémoire des anciens, que les Anglais passèrent jadis avant la male journée de Crécy. On se garde bien, cette fois, de leur en laisser l’usage.

Plus on remonte vers Péronne et l’amont, plus les passages se multiplient, et plus la garde s’épuise à les tenir tous. C’est le pari de l’ennemi : trouver le point faible, le gué que l’on aura dégarni, le pont que l’on n’aura pas eu le temps de rompre. C’est le nôtre : ne lui en laisser aucun, et le contraindre à errer jusqu’à ce qu’on le prenne.

Le souvenir des mauvaises journées

Beaucoup, à la cour, n’ont pas oublié les deuils anciens que la présence anglaise sur notre sol ravive. À Crécy, voici près de septante ans, la chevalerie de France fut défaite par les archers du roi Édouard. Dix ans plus tard, à Poitiers, le roi Jean lui-même tomba aux mains de l’ennemi et fut emmené captif outre-Manche, dont il ne revint qu’au prix d’une rançon qui saigna le royaume et du traité de Brétigny.

Le bon roi Charles, cinquième du nom, et son connétable du Guesclin avaient su, depuis, reprendre patiemment ce qui avait été perdu, et chasser l’Anglais de bien des places. Que de telles épreuves reviennent hanter les esprits aujourd’hui en dit long sur l’inquiétude du moment — et sur ce que l’on attend de nos capitaines.

Un royaume sans son roi à sa tête

Faut-il rappeler que notre sire Charles VI, depuis le mal qui le saisit voici plus de vingt années, ne peut conduire ses armées comme le firent ses pères ? La direction des affaires de guerre repose sur ses princes, son connétable et ses maréchaux, et l’on devine, derrière la mobilisation présente, les tensions ordinaires entre les grands du royaume.

C’est dans cet état que la France fait front. La rapidité avec laquelle l’ost s’est porté sur la Somme, et la résolution à barrer le passage, montrent du moins que l’on a pris la mesure du péril. La suite dira si cela suffit.

Le contexte

Henri de Lancastre, roi d’Angleterre, a pris Harfleur en septembre après un long siège, puis quitté la place le 8 octobre 1415 pour tenter de gagner Calais par voie de terre.

La Somme, qui traverse la Picardie, sépare l’armée anglaise de sa route vers le nord ; les forces françaises s’emploient à en tenir les ponts et les gués.

Le gué de Blanchetaque, près d’Abbeville, fut emprunté par les Anglais en 1346 avant la défaite française de Crécy.

À Poitiers, en 1356, le roi Jean II fut fait prisonnier ; sa libération imposa la rançon et le traité de Brétigny (1360).

Charles VI, atteint d’accès de démence depuis 1392, ne commande plus en personne ; les affaires militaires reposent sur le connétable Charles d’Albret, le maréchal Boucicaut et les princes.

État des informations

Cette édition s’en tient à ce qui est connaissable au 13 octobre 1415, au fil d’une marche encore en cours. Elle ne préjuge ni du lieu du passage de la Somme ni de la suite des opérations.

Ce que l’on sait

  • L’armée anglaise a quitté Harfleur le 8 octobre 1415 et progresse en direction de Calais.
  • Les forces françaises tiennent la ligne de la Somme et cherchent à interdire le passage à l’ennemi.
  • L’armée anglaise a été affaiblie par la maladie (dysenterie) durant le siège de Harfleur.
  • Le connétable Charles d’Albret et le maréchal Boucicaut conduisent les forces françaises ; Charles VI ne commande pas en personne en raison de sa maladie.

Ce que l’on ignore

  • On ignore où et quand l’armée anglaise tentera de franchir la Somme ; à la date de cet article, le franchissement n’a pas encore eu lieu.
  • Les effectifs exacts de part et d’autre demeurent incertains ; on ne donne ici que des ordres de grandeur prudents.
  • On ne sait si les forces françaises parviendront à intercepter l’ennemi avant ou après le passage de la rivière.

Sources historiques utilisées

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Bataille d’Azincourt

Article Wikipédia (FR) consulté pour la marche d’Harfleur vers Calais, la défense française de la Somme et le commandement (Charles d’Albret, Boucicaut).

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Battle of Agincourt

1415

Article Wikipédia (EN) consulté pour recouper la chronologie de la marche, l’état sanitaire de l’armée anglaise (dysenterie) et la position au mitan d’octobre, au sud de la Somme.

editorial-reconstruction

Reconstruction éditoriale — « Les Échos du Passé »

Les formulations à chaud imitent une dépêche de presse picarde du 13 octobre 1415 vue depuis la France ; aucune issue n’est anticipée, et le franchissement de la Somme y est présenté comme attendu, non advenu.

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20 octobre 1415, 09h0012 min