Seize jours de marche au bord du gouffre
Reconstitution, d'après les récits qui nous reviennent, de la longue chevauchée du roi d'Angleterre depuis Harfleur : une armée rongée par le flux de ventre, la faim et la pluie, traquée le long de la Somme jusqu'à se trouver acculée en plein pays d'Artois.
On commence seulement, dans nos contrées, à rassembler le fil de cette affaire. La nouvelle de l'engagement survenu près du village d'Azincourt nous est parvenue de proche en proche, par des chevaucheurs et des gens de guerre repliés, et il faut quelques jours pour qu'un récit suivi s'en dégage. Nous le livrons avec les réserves qui s'imposent : les dates précises se contredisent d'une bouche à l'autre, et l'itinéraire exact du roi anglais demeure pour partie incertain.
Ce qui est sûr, c'est qu'Henri d'Angleterre, après s'être emparé d'Harfleur, n'a pas voulu s'y arrêter. Laissant garnison dans la place, il en est parti, dit-on, le huitième jour d'octobre, avec le dessein de gagner Calais par voie de terre et d'y montrer son armée. Il restait à parcourir un long chemin, et l'on assure qu'il n'emportait des vivres que pour quelques jours.
Une armée déjà entamée au départ d'Harfleur
Le siège d'Harfleur, qui a duré des semaines, a coûté cher aux assiégeants avant même qu'ils ne se remettent en route. Un flux de ventre — ce mal qui s'attrape dans les camps humides, où l'on mange et boit mal — a couru parmi les Anglais et en a abattu un grand nombre. Beaucoup sont morts, d'autres ont été renvoyés outre-mer, hors d'état de marcher.
Aussi l'ost qui s'est ébranlé d'Harfleur n'était-il plus celui qui avait débarqué l'été. On parle d'une troupe ramenée à huit ou neuf milliers d'hommes, peut-être moins de gens en état de combattre — les nombres qu'on nous donne varient, et nous les rapportons pour ce qu'ils valent. La part des archers y serait très forte, ces gens de trait dont les Anglais font grand cas.
À cette saison, les chemins sont gras, les rivières hautes, les nuits froides. Une chevauchée pareille, menée vite et la faim au ventre, use une armée plus sûrement que bien des escarmouches.
La Somme, mur d'eau et de méfiance
Pour aller d'Harfleur vers Calais, il faut passer la Somme. C'est là que tout s'est noué. Nos gens de guerre, avertis de la marche anglaise, ont voulu lui fermer le passage : on a, dit-on, garni et coupé les ponts, hérissé les gués de pieux, gardé les points connus. Le passage du Blanchetaque, vers l'embouchure, par où d'autres avant lui avaient franchi le fleuve, lui aurait été refusé.
Faute de pouvoir traverser au plus court, le roi anglais a dû longer la rive, remontant le cours de l'eau vers l'amont, s'éloignant d'autant de Calais qu'il cherchait à gagner. On le suivait pas à pas sur l'autre bord, sans encore livrer bataille — manière de l'affamer et de le tenir au piège du fleuve.
Combien de jours dura cette traque le long de la Somme, on ne saurait le dire au juste : une dizaine, peut-être. Ce fut, à ce qu'on rapporte, la partie la plus dure de toute la marche, l'ennemi devant, l'eau à main droite, et les vivres qui s'épuisaient.
Le passage, vers le dix-neuvième jour
Henri finit pourtant par passer. Ce serait advenu vers le dix-neuvième jour d'octobre — la date nous est donnée avec hésitation —, en un endroit mal gardé, du côté de la haute Somme, au sud de Péronne. On nomme des gués près de Béthencourt et de Voyennes, mais le lieu exact reste discuté, et nous nous gardons de le fixer.
Quoi qu'il en soit du point précis, le fait est là : l'armée anglaise a franchi le fleuve que l'on croyait lui interdire. Le mur d'eau, sur lequel on comptait pour l'arrêter, a été tourné.
Le face-à-face en pays d'Artois
Le fleuve passé, Henri a repris sa route vers le nord, toujours en quête de Calais. Mais l'armée du royaume, grossie chaque jour de nouvelles bannières, avait pris les devants. C'est en Artois, du côté d'Azincourt, qu'elle lui a enfin barré le chemin, vers le vingt-quatrième jour du mois.
Les deux ost se sont alors trouvés face à face, séparés par un terrain étroit, resserré entre des bois. La nuit qui suivit fut pluvieuse, les hommes mal abrités, la terre détrempée d'un champ fraîchement labouré. Du côté français, on tenait l'avantage du nombre, et l'on attendait encore le renfort de grands seigneurs en chemin.
L'armée du roi de France était conduite par le connétable Charles d'Albret et le maréchal Boucicaut, entourés de la fleur de la noblesse — on cite les ducs d'Orléans et de Bourbon, le comte de Nevers, et bien d'autres bannières. Ce qui s'est joué là, au lendemain de cette nuit de boue, fera l'objet d'un récit séparé. Pour aujourd'hui, qu'il suffise d'avoir suivi la longue marche qui y a mené, depuis Harfleur jusqu'au bord de ce gouffre.