Le royaume divisé : l’absence de Bourgogne
Tandis que la fleur de la chevalerie tombait en Artois, le duc de Bourgogne demeurait sur ses terres. Sur le champ pourtant gisent deux de ses frères. Que dit pareille absence de l’unité du royaume ?
On compte les morts, et l’on cherche les absents. Au lendemain du désastre d’Artois, où la noblesse du royaume a été fauchée par milliers, une question court de Paris jusqu’aux bonnes villes : où était le duc de Bourgogne ?
Messire Jean, que d’aucuns nomment Sans-Peur, n’a pas paru sous la bannière de France. Ni lui, ni le gros de ses gens. Le roi notre sire Charles, sixième du nom, que son mal tient trop souvent éloigné du gouvernement, n’a pu rassembler sous une même oriflamme tous les princes de son sang. Et voilà que l’étranger en a profité.
Nous nous gardons d’accuser quiconque sur le seul fait d’une absence. Mais l’on ne saurait passer sous silence ce que cette absence révèle : un royaume qui se gouverne mal lui-même offre à ses ennemis la plus sûre des victoires.
Un royaume partagé entre deux partis
Depuis tantôt huit années, le royaume est déchiré entre deux maisons et leurs partisans : ceux du duc de Bourgogne, et ceux que l’on nomme désormais Armagnacs, du nom du comte qui mène le parti d’Orléans.
La querelle n’est pas neuve. Chacun se souvient de ce funeste soir de novembre 1407, où monseigneur Louis, duc d’Orléans et frère du roi, fut occis à Paris, en la rue Vieille-du-Temple, par des gens de main. Le duc de Bourgogne reconnut avoir commandé le coup, et le fit même justifier par les docteurs comme un acte de bien public. De ce sang versé date la discorde qui ronge le royaume.
Depuis, Paris a changé de maître plus d’une fois, les trêves se sont défaites aussitôt jurées, et les princes ont armé les uns contre les autres des gens qui eussent mieux servi contre l’Anglais. C’est dans ce royaume divisé que l’ost ennemi a débarqué cet été et pris Harfleur.
Le duc absent, ses frères au champ d’honneur
Voici qui trouble plus encore les esprits : si le duc Jean s’est tenu à l’écart, deux de ses propres frères, eux, ont couru à la bataille — et y sont demeurés.
Messire Antoine, duc de Brabant, et messire Philippe, comte de Nevers, ont pris les armes du côté de France et sont tombés parmi les morts. On dit que le duc de Brabant arriva si tard et si pressé qu’il combattit à peine équipé, sans même avoir revêtu toutes ses armes. Tous deux frères du duc de Bourgogne, tous deux trépassés au service du roi, quand l’aîné, lui, n’a point bougé.
Cette maison qui se divise jusque dans le péril dit assez l’état où nous sommes. Le sang de Bourgogne a coulé pour la France ; mais le chef de ce sang n’a pas voulu, ou n’a pu, joindre sa bannière à celle du connétable.
Le prix de la discorde
Faut-il voir là un calcul, une rancune, ou seulement la prudence d’un prince qui se défie de ses rivaux d’une autre faction ? Nous n’en savons rien de certain, et nous nous refusons à prêter à quiconque des intentions que nul n’a vues.
Ce que nous savons, en revanche, est que le connétable d’Albret, le duc d’Alençon et tant d’autres barons ont payé de leur vie ; que monseigneur Charles, duc d’Orléans, a été pris et mené captif outre-mer ; et que jamais le royaume n’eût subi pareil affront s’il s’était présenté uni.
L’ennemi, lui, n’avait qu’un roi, qu’une bannière, qu’un dessein. Nous avions deux partis, un roi empêché par son mal, et des princes qui se regardaient en chiens de faïence. La leçon est amère, et nous l’écrivons sans joie : la division d’un royaume coûte plus cher qu’aucune bataille.