Que vaut une rançon ?
Les plus grands seigneurs du royaume voguent à cette heure vers l'Angleterre, prisonniers. On parle déjà de les racheter à prix d'or. Mais une rançon délivre-t-elle jamais autre chose que des corps ?
On comptait les morts ; voici qu'il faut compter les vivants. Au lendemain de la déconfiture d'Azincourt, ce ne sont pas seulement les dépouilles de la fleur de la noblesse qui jonchent la terre d'Artois : c'est aussi une cohorte de captifs que l'on dit nombreux — combien au juste, nul ne le sait, et les nombres qui courent, de quelques centaines à plus de deux milliers, se contredisent d'un récit à l'autre. Parmi eux, des noms qui font frémir : le duc d'Orléans, le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, le maréchal Boucicaut, et tant d'autres dont la liste s'allonge à mesure que reviennent les fuyards.
Voilà donc nos princes embarqués pour l'Angleterre. Et déjà, dans les hôtels et les conseils, on ne parle plus que d'une chose : combien faudra-t-il pour les ravoir ? La question peut sembler vile, posée si tôt après le carnage. Elle est pourtant de celles dont dépend, demain, la conduite du royaume.
Un usage entre chevaliers
Que l'on ne s'y trompe pas : prendre rançon n'a rien de honteux. C'est, depuis des âges, la coutume même de la guerre noble. Le chevalier qui se rend sur sa foi n'est pas un gibier qu'on égorge : il est un débiteur. Son vainqueur lui doit la vie sauve et le bon traitement ; lui doit en retour le prix de sa liberté, à la mesure de son rang. Ainsi le veulent les lois d'armes, et c'est par elles que la guerre, si cruelle soit-elle, demeure une affaire entre hommes de même sang.
De ce pacte, chacun tire son compte. Le capteur y gagne fortune ; le captif, le temps de négocier sa délivrance ; le royaume, l'espérance de revoir ses grands. Un seigneur de haut parage vaut, en bel or, le revenu de plusieurs années de ses terres. On comprend que, sur le champ même, certains aient plus songé à saisir un prisonnier de prix qu'à frapper un ennemi de plus.
Le souvenir de Jean le Bon
Faut-il rappeler ce qu'une rançon de roi peut coûter à un royaume ? Nos pères s'en souviennent. Voici près de soixante ans, à la male journée de Poitiers, le roi Jean fut pris par le prince de Galles et mené outre-Manche. Pour le racheter, il fallut promettre une somme telle qu'on n'en avait jamais ouï de pareille, livrer des otages, et, au traité de Brétigny, abandonner à l'Anglais des pans entiers du royaume. Le roi mourut d'ailleurs prisonnier, étant retourné se constituer captif quand un otage se fut enfui.
Voilà le précédent qui hante les esprits. Une rançon n'est jamais un simple marché d'argent : c'est un levier que l'adversaire tient en main, et qu'il serre à son heure. Celui qui détient nos princes détient un moyen de pression sur nos affaires. Il peut hâter le rachat ou le faire languir, l'alourdir, l'assortir de conditions qui n'ont rien d'une simple bourse.
Ce que le royaume peut craindre
Car ces captifs ne sont pas des seigneurs quelconques. Le duc d'Orléans est prince du sang ; le duc de Bourbon aussi. Ce sont des têtes du parti que mène la maison d'Orléans, de ceux qui tenaient le gouvernement face à la maison de Bourgogne. Les voir retenus au loin, des années peut-être, c'est priver ce parti de ses chefs au plus mauvais moment, alors que la division déchire déjà le royaume.
On peut donc tout redouter à la fois : une saignée d'or qui videra les coffres déjà épuisés ; des otages retenus si longtemps que la rançon en devient interminable ; et un affaiblissement durable de ceux qui, hier, faisaient contrepoids. L'Anglais le sait, qui ne se presse jamais de rendre une prise de ce prix. Une rançon promise n'est pas une liberté rendue : c'est une dette ouverte, et le créancier choisit l'échéance.
Et que dire de ceux qui, le combat fini, n'ont pas même eu le sort de captifs ? Le bruit court, persistant, qu'au plus fort de la bataille des prisonniers déjà rendus furent mis à mort sur l'ordre du roi d'Angleterre, lorsqu'il craignit d'être pris à revers. Si la chose est avérée — et trop de récits concordent pour qu'on l'écarte —, c'est une entorse grave aux usages mêmes que nous évoquons ici. On hésite à en fixer le nombre, et l'on ne le fera pas à la légère ; mais qu'on ait pu égorger des hommes qui s'étaient rendus sur leur foi jette une ombre sur cette guerre que les lois d'armes ne suffisent plus à voiler.
Compter, et au-delà
Que vaut donc une rançon ? En écus, on le saura un jour, et ce sera beaucoup. Mais une rançon ne rachète que des corps. Elle ne rend ni les morts couchés à Azincourt, ni les années perdues en captivité, ni la confiance d'un royaume qui se découvre, une fois encore, à la merci de son ennemi.
Il faudra payer, sans doute, et payer cher, parce que ces hommes nous sont nécessaires et que l'honneur le commande. Mais qu'on ne se berce pas : marchander la liberté de nos princes, c'est entrer dans un jeu dont l'Anglais tient les règles. Reste à savoir si le royaume, divisé contre lui-même, aura les moyens — et l'unité — de le jouer.