Azincourt : pourquoi la fleur de la chevalerie a-t-elle été abattue ?
Quatre jours après le désastre, on s'interroge dans le royaume : comment tant de seigneurs, si nombreux et si vaillants, ont-ils pu succomber devant la maigre ost du roi d'Angleterre ? Le champ détrempé, les archers et leurs pieux, le surnombre et le désordre des nôtres : chacun avance sa cause, nulle ne suffit à elle seule.
On n'en finit pas, par les chemins et dans les hôtels du royaume, de demander comment pareille chose a pu advenir. À la Saint-Crépin, sur un champ resserré entre les bois d'Azincourt et de Tramecourt, l'ost du roi d'Angleterre, qu'on disait épuisé, affamé et en petit nombre, a défait et abattu une chevalerie qu'on tenait pour la plus belle et la plus nombreuse qu'on eût assemblée de longtemps.
Les nouvelles qui parviennent demeurent confuses et les bilans incertains ; on ne saurait encore nommer tous les morts ni compter au juste les captifs. Mais déjà les explications circulent, et chacun, selon qu'il était présent ou qu'il en a ouï parler, tient sa cause pour la principale. Il convient de les peser l'une après l'autre, sans en sacraliser aucune.
Car la mémoire des anciens n'est pas si lointaine : à Crécy, voici près de soixante-dix ans, et à Poitiers du temps du roi Jean, déjà l'archer anglais avait fait merveille contre nos gens d'armes. Les leçons en avaient-elles été retenues ? C'est ce dont beaucoup, aujourd'hui, doutent à voix haute.
Le terrain : un champ labouré que la pluie avait changé en bourbier
La première cause que l'on entend partout, c'est la nature du lieu et le temps qu'il faisait. Le champ choisi pour l'affrontement était une terre fraîchement labourée, et toute la nuit précédente il avait plu sans relâche. Au matin, on dit que les gens d'armes enfonçaient dans la boue jusqu'aux genoux, et que les chevaux, alourdis de leurs barding et de leurs cavaliers tout bardés de fer, peinaient à s'arracher du sol.
Resserré entre les deux bois, le champ n'offrait point d'espace pour se déployer. Nos seigneurs, pesamment armés, durent avancer à pied sur une longue distance dans cette fange, et l'on rapporte qu'ils étaient déjà rompus de fatigue avant même de joindre l'ennemi. Les chevaux de la charge, blessés et affolés, s'enlisèrent ou se rabattirent sur nos propres rangs, y portant le trouble.
Beaucoup tiennent que là fut le mal premier : non point le fer anglais, mais la terre même qui retenait nos gens et leur ôtait l'élan. À cela nul courage ne pouvait suppléer.
Les archers anglais et leurs pieux : la charge brisée
L'autre cause qu'on met en avant, c'est la multitude des archers anglais et l'usage qu'ils firent de pieux fichés en terre devant eux. Ces archers, fort nombreux, plantèrent à la pointe des bois des épieux aiguisés inclinés vers l'avant, contre lesquels vinrent buter et s'embrocher les chevaux de notre charge.
De leurs grands arcs ils firent voler une nuée de traits si dense, dit-on, qu'elle obscurcissait l'air. Les chevaux, atteints aux flancs et aux jambes, se cabraient, jetaient bas leurs maîtres et tournaient bride à travers les rangs serrés des nôtres. La charge, qui devait enfoncer l'Anglais, se rompit avant de l'atteindre.
Comment ces traits firent tant de ravage, on en dispute. Les uns disent qu'ils perçaient les hommes, d'autres que c'est surtout les chevaux, moins couverts, qu'ils blessaient, et que de là vint le désordre. Quoi qu'il en soit du détail, le résultat est connu de tous : là où l'on attendait l'élan d'une charge, il n'y eut plus qu'une cohue d'hommes et de bêtes affolées dans la boue.
Le surnombre et le désordre : trop de princes, point de chef obéi
Une troisième explication, plus amère, touche aux nôtres mêmes. L'ost du roi était, dit-on, si nombreux qu'il ne se pouvait manœuvrer dans cet étroit passage. Le connétable d'Albret et le maréchal Boucicaut avaient, assure-t-on, arrêté un ordre de bataille ; mais la presse des seigneurs, et l'ardeur de chacun à se porter au premier rang pour l'honneur, l'auraient emporté sur tout commandement.
On murmure que tant de grands princes assemblés — ducs, comtes et barons — ne souffraient guère d'obéir à un seul, et que cette fierté coûta cher. Les batailles, trop profondes et trop tassées, s'entre-gênaient ; ceux des premiers rangs, abattus, faisaient trébucher ceux qui poussaient derrière. On parle d'un entassement où des hommes, dit-on, périrent étouffés ou foulés sans avoir pu seulement frapper.
Quant aux archers et arbalétriers que nous avions, plusieurs assurent qu'on les avait relégués à l'arrière, où ils ne purent servir ; et que la pluie de la nuit avait détrempé les cordes de leurs engins. Nos traits, ainsi, ne répondirent point à ceux de l'Anglais.
Le souvenir de Crécy et de Poitiers
Ce qui afflige le plus les gens de bon sens, c'est que rien de tout cela n'était inouï. À Crécy, du temps du roi Philippe, et à Poitiers, où le roi Jean fut pris, déjà l'archer anglais avait taillé en pièces une chevalerie plus nombreuse, et déjà la presse, la hâte et le mépris des gens de trait avaient été reprochés aux nôtres.
« On a oublié les leçons d'autrefois », entend-on dire. D'autres répliquent que les circonstances ne furent point les mêmes, et que la boue d'Azincourt fit plus que toute imprudence. Le débat, à vrai dire, demeure ouvert, et il serait téméraire de charger tel prince plutôt que tel autre quand les récits eux-mêmes se contredisent.
Ce qui est sûr, c'est qu'aucune de ces causes, prise seule, n'explique tout. Le terrain sans les archers, les archers sans le désordre, le désordre sans le surnombre : il a fallu, semble-t-il, que tout se conjurât le même jour. Le royaume, lui, comptera longtemps ses morts avant d'avoir fini de comprendre.