L'Anglais a forcé le passage de la Somme
Les nouvelles qui nous parviennent, encore confuses, donnent l'ost du roi d'Angleterre pour passé sur l'autre rive de la Somme. Si le fait se confirme, la voie de Calais lui serait ouverte, et la course à l'interception engagée.
Une nouvelle court depuis hier, portée par des cavaliers et des gens de la Somme, et nous la rapportons avec toute la prudence qu'elle commande : Henri d'Angleterre aurait franchi la rivière. Le roi anglais, qu'on tenait jusqu'ici tenu en échec sur la rive et contraint de remonter le cours d'eau faute de pont ou de gué libre, serait passé sur l'autre bord ces tout derniers jours.
Du jour exact, nul ici ne peut répondre. Les uns disent que le passage s'est fait vers le dix-neuvième jour de ce mois ; d'autres avancent une date proche, sans qu'on les puisse départager. Du lieu, on n'a guère plus de certitude : on parle de gués mal gardés, en amont de Péronne, vers le sud, là où la rivière se divise et se laisse traverser par des chaussées que l'on croyait rompues ou défendues. Le nom des villages varie d'une bouche à l'autre.
Ce qu'on sait de source plus sûre, c'est que l'Anglais cherchait ce passage depuis des jours. Parti de Harfleur, qu'il a pris au mois passé, il marchait vers le nord et vers Calais, terre tenue par les siens. Nos gens d'armes s'étaient portés sur la Somme pour lui en barrer le cours, rompant les ponts et garnissant les gués, et l'avaient ainsi obligé à s'enfoncer vers l'amont, loin de sa route. On l'espérait acculé. S'il a passé, il a déjoué cette garde.
Toute la crainte est là, désormais. La Somme franchie, rien d'aussi net ne sépare plus l'Anglais de Calais. On le dit pressé de gagner cette place et d'y mettre son armée à l'abri. S'il y parvient, il échappe. C'est pourquoi l'ost du roi se porte au-devant, pour le joindre et l'arrêter avant qu'il n'atteigne le Boulonnais. La course est engagée, et nul ne sait qui, de la poursuite ou de la fuite, l'emportera.
Une armée que l'on dit éprouvée
Les mêmes nouvelles, qu'il faut prendre pour ce qu'elles valent, peignent l'armée anglaise en mauvais point. On la dit amaigrie depuis le siège de Harfleur, où la maladie — un flux de ventre — aurait emporté ou affaibli quantité d'hommes. On la dit aussi à court de vivres, marchant vite et longuement par un pays qui ne lui est pas ami.
De son nombre, on ne sait rien d'assuré. Les rapports le donnent fort réduit au regard de ce qu'il était au débarquement — quelques milliers d'hommes en état de combattre, sans qu'on puisse l'affirmer. Ces comptes, venus de loin et grossis ou rapetissés au gré de celui qui parle, demandent d'être tenus pour incertains.
L'ost du roi en mouvement
Du côté de France, on rassemble. Le connétable Charles d'Albret et le maréchal Boucicaut conduisent les gens d'armes que le royaume met en campagne, et l'on mande la noblesse du pays à les rejoindre. Plusieurs grands seigneurs, dit-on, sont en chemin ou déjà aux armes.
Le dessein paraît clair : couper la route du Nord à l'Anglais et le contraindre au combat avant Calais. De la position exacte des uns et des autres en cette heure, et du moment où les deux armées pourraient se trouver face à face, on ne saurait rien dire de ferme. Tout va vite, et les avis se contredisent.