Le duc d’Orléans, prisonnier des Anglais
Parmi la fleur de chevalerie tombée aux mains du roi d’Angleterre, un nom pèse plus que tout autre : Charles d’Orléans, neveu du roi notre sire et chef du parti des Armagnacs, est emmené captif outre-mer.
On savait la déconfiture des champs d’Azincourt cruelle ; on la mesure mieux à présent que reviennent les noms des grands seigneurs qui n’ont point reparu. Le plus lourd à porter est celui de monseigneur Charles, duc d’Orléans : non point couché parmi les morts, Dieu merci, mais retenu prisonnier et déjà conduit, dit-on, vers les ports de la mer pour passer en Angleterre.
Le jeune duc — il n’a pas encore vu sa vingt et unième année — est le fils de feu Louis d’Orléans, frère du roi notre sire Charles, sixième du nom. Il est donc neveu du roi et prince du sang, l’un des plus grands noms et des plus vastes domaines du royaume. Que pareille tête soit aux mains de l’ennemi n’est pas une perte d’homme d’armes parmi d’autres : c’est une partie de la maison de France qui est retenue captive.
Un nom marqué par le sang
Ceux qui ont mémoire des troubles du royaume n’oublient pas comment ce nom d’Orléans porte deuil. Voici huit ans, en la rue Vieille-du-Temple à Paris, le duc Louis, son père, fut occis de nuit par des gens de main. On sut bientôt que le coup avait été commandé par monseigneur Jean, duc de Bourgogne, qui ne s’en cacha point. De cette mort sont nées les querelles qui depuis déchirent les princes.
Le petit Charles n’avait alors que treize ans. Il lui fallut, presque enfant, relever la bannière de sa maison et réclamer justice du meurtre. Autour de lui se rangèrent ceux qu’on nomme désormais Armagnacs, du nom du comte Bernard d’Armagnac, son beau-père, dont il a épousé la fille. C’est de cette alliance qu’il tient sa force d’hommes et de places, et c’est lui qu’on tient pour l’âme de ce parti.
Une capture qui vaut un trésor
En la guerre, un prince captif ne se traite point comme un simple gens d’armes. Le roi Henri d’Angleterre sait ce qu’il tient : un neveu de France, dont la délivrance ne s’achètera, le jour venu, qu’à prix d’or. On parle déjà, à voix prudente, de rançon — sans qu’aucune somme soit encore avancée, car nul n’en sait le compte.
Le duc d’Orléans n’est pas seul en cette infortune. On compte parmi les prisonniers le maréchal Boucicaut, le duc de Bourbon, le comte d’Eu et d’autres seigneurs de grand renom. Mais aucune de ces prises ne touche d’aussi près le sang royal, ni n’ôte au royaume un appui aussi nécessaire.
Ce que sa captivité laisse derrière lui
Que devient un parti privé de son chef ? Les Armagnacs perdent, en ce jeune duc, la figure autour de laquelle ils s’étaient noués depuis le meurtre de la rue Vieille-du-Temple. Le comte d’Armagnac, son beau-père, demeure ; mais la maison d’Orléans elle-même est désormais sans son maître, ses affaires en suspens, ses terres à garder en son absence.
D’aucuns, dans le camp adverse, ne cacheront pas leur aise de voir ainsi écartée la tête du parti qui leur tient tête. Le duc de Bourgogne, qui s’était gardé de mener ses gens à cette bataille, voit ses ennemis défaits sans avoir tiré l’épée. Nul ne sait encore ce que ce vide changera à l’équilibre des princes ; mais nul, parmi les fidèles d’Orléans, ne s’endort tranquille ce soir.