Une maison divisée contre elle-même
Tandis que l’Anglais remonte nos rivières et que l’ost du roi le poursuit vers le nord, je regarde le royaume marcher à l’ennemi partagé contre lui-même. La discorde de nos princes n’est pas seulement un malheur du siècle : c’est un péché, et je crains le châtiment qu’appellent les royaumes divisés.
« Omne regnum in seipsum divisum desolabitur. » Tout royaume divisé contre lui-même sera dévasté, et une maison tombera sur une autre maison. Ces mots ne sont pas de moi : ils sont de Notre-Seigneur, tels que l’Évangile les rapporte, et je les ai récités bien des fois à l’autel sans y arrêter ma pensée. Ces jours-ci, ils ne me quittent plus. Car voici que l’Anglais est entré dans le royaume, qu’il en remonte les rivières et marche vers ses places du Nord ; et voici que le royaume, pour lui faire front, se lève partagé et défiant, comme une maison où les frères ne se parlent qu’en ennemis.
Je n’écris pas pour un parti. Je porte l’habit de l’Église et je sers à la chapelle du roi notre sire ; ma charge n’est pas de compter les torts des uns et des autres, mais de rappeler, quand tout le monde l’oublie, que la paix entre les chrétiens est un commandement et que la discorde est une faute devant Dieu. On me dira que ce sont là paroles de clerc, bonnes pour le sermon et non pour le conseil des princes. Je réponds que jamais elles n’ont été plus à leur place qu’à cette heure, où nos gens d’armes courent après l’ennemi sans le roi à leur tête et sans que les grands du royaume marchent tous du même pas.
Une tête malade, des membres qui se déchirent
Les docteurs comparent volontiers le royaume à un corps : le roi en est la tête, les princes et les grands en sont les membres, le commun en est les pieds qui portent le tout. Quand la tête est saine, les membres lui obéissent et se règlent sur elle. Mais depuis plus de vingt années, une main plus lourde que toutes les nôtres a touché cette tête. Le roi notre sire Charles, que Dieu lui rende la santé, est repris par accès d’un mal qui lui ôte par moments le gouvernement de lui-même et de ses affaires. Ce n’est faute de nul, et c’est le plus grand des malheurs.
Car dès lors que la tête ne conduit plus, les membres se disputent la conduite. J’ai vu, en ces années, les grandes maisons du royaume se partager le conseil, les charges et les revenus comme on se partage une dépouille, chacune assurée de servir mieux que l’autre le bien du roi, chacune s’armant contre l’autre au nom de ce bien même. La maison d’Orléans d’un côté, celle de Bourgogne de l’autre, et derrière elles des villes, des évêchés, des provinces entières tirés à hue et à dia. Ce n’est plus une cour, c’est un champ clos ; et le pauvre peuple, entre les deux, paie l’écot des deux tables.
La plaie ancienne, la paix qui n’a pas tenu
Je ne remonterai pas au premier grief, car nul ne s’accorde sur celui qui a commencé. Mais il est un jour que l’on ne peut passer sous silence, parce que le sang y a coulé et que le sang crie. Voici près de huit ans, dans une rue de Paris, à la nuit, le propre frère du roi, monseigneur Louis, duc d’Orléans, fut abattu par des gens embusqués. Et le plus grave ne fut pas le coup, si noir fût-il : ce fut qu’on l’osât ensuite avouer et justifier en public, comme s’il pouvait se trouver de bonnes raisons de faire assassiner un prince. Ce jour-là, une porte s’est ouverte que nul n’a su refermer, et la vengeance a répondu à la vengeance.
On a bien tenté de refermer la plaie. L’an passé encore, à Arras, une paix fut jurée entre les partis ; on rangea les emblèmes de faction, on échangea des serments, on rendit grâce à Dieu. Je fus de ceux qui chantèrent le Te Deum, et j’y croyais. Mais une paix jurée des lèvres ne vaut que si les cœurs y consentent, et je crains que les cœurs, cette fois, n’aient pas suivi les serments. On a fait taire la guerre ouverte sans éteindre la haine ; et une haine qui se tait n’est pas une haine morte, c’est une braise sous la cendre.
La Bourgogne qui manque à l’ost
Voici donc ce qui me pèse en ces jours. L’ennemi est chez nous, et l’ost du royaume s’est porté à sa rencontre sous le connétable et le maréchal. J’en rends grâce : la noblesse y accourt de partout, et bien des seigneurs de toutes les provinces, sans regarder à quelle maison ils tenaient hier, ont pris les armes pour la commune défense. Mais le premier prince du sang, le duc de Bourgogne, ne s’est point montré à l’ost, et il retient auprès de lui les siens qu’on eût attendus. Ainsi la plus grande puissance du royaume se tient à l’écart quand le royaume est en péril, et cette absence-là, on la sent dans le camp comme un froid.
Je me garde de juger le cœur du duc, que je ne connais pas, et de répéter les vilaines choses qu’on colporte sur son compte, car il est trop aisé, en temps de discorde, de prêter à l’adversaire les plus noires pensées. Peut-être a-t-il ses griefs ; peut-être ne l’a-t-on pas voulu autant qu’on le prétend ; ces débats-là, je les laisse à ceux qui savent le dessous des conseils. Ce que je vois, moi, et que nul ne peut me nier, c’est le fait : le royaume affronte l’Anglais divisé. Qu’une des deux grandes maisons manque à l’appel quand l’autre y est, voilà précisément la maison partagée contre elle-même dont parle l’Évangile.
Ce que demande un clerc
Je n’ai ni lance ni conseil à donner aux capitaines ; j’ai des prières, et une plainte. Ma plainte est celle de beaucoup, dans l’Église et hors d’elle, qui déplorent depuis des années les maux d’un royaume que ses propres enfants déchirent plus sûrement que ne le font ses ennemis. On a versé plus de sang français par la main française, en ces querelles, qu’il n’en faudrait pour racheter bien des affronts anciens. Cela, il fallait le dire, et je le dis sans désigner de coupable, car aux deux tables on a péché.
Ma prière est simple. Que Dieu rende la santé au roi notre sire, afin que la tête gouverne de nouveau les membres. Que les princes se souviennent qu’ils sont frères de sang et fils d’une même Église avant d’être chefs de parti. Et que, l’ennemi une fois hors du royaume, on ne retombe pas dans la vieille querelle comme le chien retourne à ce qu’il a vomi. Je crains, si nous demeurons ainsi partagés, quelque malheur dont je ne sais ni la forme ni l’heure — car les royaumes divisés, l’Écriture nous en avertit, ne se tiennent pas debout. Puisse cette crainte être vaine, et puisse la concorde nous venir avant que l’épreuve ne nous l’enseigne de force.