Henri d’Angleterre, le roi qui a forcé la bataille
Portrait, vu de France, du jeune prince qui a relancé les prétentions anglaises sur notre couronne, débarqué en Normandie et conduit son armée à travers nos terres jusqu’au désastre que nous pleurons.
Il faut, pour comprendre le malheur tombé sur nous le jour de la Saint-Crépin, regarder en face celui qui l’a voulu. De l’autre côté de la mer règne depuis deux ans un roi jeune, dur et pieux, qui a relevé contre notre royaume des prétentions que beaucoup, ici, croyaient endormies. On ne lui rendra pas service en le diminuant : c’est un prince résolu, et c’est par là qu’il est redoutable.
Henri, de la maison de Lancastre, a ceint la couronne d’Angleterre voici deux ans à peine, à la mort de son père. On le dit dans la force de l’âge, ni enfant ni vieillard. À peine assis sur son trône, il a fait taire chez lui les troubles religieux qui agitaient son royaume, avec une rigueur dont les supplices ont marqué les esprits. Cette fermeté-là, nous venons de l’éprouver sur nos propres terres.
Car ce roi n’a pas attendu pour tourner ses regards vers la France. Réveillant les vieilles revendications de ses devanciers sur notre couronne, il a réuni une flotte et une armée, et il a porté la guerre chez nous.
Le débarquement et la prise de Harfleur
C’est au cœur de l’été, vers la mi-août, qu’il a jeté ses gens sur le rivage de Normandie, à l’embouchure de la Seine. On a parlé d’une flotte immense ; le nombre exact de ses hommes, nul ne le sait au juste, mais l’armée était forte.
Son premier coup fut pour Harfleur. La place a tenu, et tenu durement, près d’un mois, avant de se rendre vers la fin de septembre. Le siège a coûté cher à l’assaillant : on assure que la maladie a ravagé son camp et fondu ses rangs autant que nos traits. Mais Harfleur est tombée, et avec elle une porte de la Normandie.
Beaucoup, alors, ont cru la campagne finie, l’Anglais affaibli, et la saison trop avancée pour qu’il osât davantage. C’était mal connaître son audace.
La marche audacieuse — ou téméraire ?
Plutôt que de se rembarquer, Henri a entrepris de gagner Calais par voie de terre, traversant nos provinces avec une troupe amaigrie et lasse. On dira l’entreprise hardie ; on pourra dire aussi qu’elle frôlait la témérité, tant elle l’exposait à être pris en chemin par les forces du royaume.
C’est ce qui advint : nos seigneurs lui coupèrent la route vers le pays d’Artois, et le 25 octobre, jour de la Saint-Crépin, on en vint aux mains près d’Azincourt. On sait, hélas, l’issue de cette journée. Nos chevaliers, plus nombreux, se sont brisés sur ses archers, dans la boue d’un champ détrempé par les pluies. La fleur de notre noblesse y est restée.
On rapporte encore que ce roi, au plus fort de l’affaire, fit mettre à mort des prisonniers déjà rendus — geste que la dureté du combat n’excuse pas à nos yeux, et dont le récit court de bouche en bouche avec horreur.
Un prince pieux, et d’autant plus dangereux
Ce qui frappe, chez cet adversaire, c’est qu’il mêle l’épée à la prière. Il affiche une dévotion grande, attribue ses succès au ciel, et donne à sa guerre les couleurs d’une cause juste. Un homme convaincu de son bon droit, et qui le croit béni de Dieu, n’est pas de ceux qu’on arrête aisément.
Nul ne peut dire aujourd’hui ce que ce roi fera de sa victoire. Retournera-t-il dans son île jouir de sa gloire ? Reviendra-t-il, l’an prochain, achever ce qu’il a commencé ? Nous l’ignorons. Mais nous savons désormais à qui nous avons affaire : à un prince jeune, ferme, dévot et ambitieux, qui a relevé une querelle que nous espérions éteinte. La menace qu’il fait peser sur le royaume ne s’est pas couchée avec le soleil d’Azincourt.