Une nuit sous la pluie, deux armées face à face
Près du hameau d'Azincourt, en Artois, l'ost du roi de France a rejoint la troupe anglaise du roi Henri, harassée et amaigrie par sa longue chevauchée. Sous une pluie qui ne cesse de tomber, les deux armées campent à portée de voix. On attend encore des renforts. Demain, peut-être, on en viendra aux mains.
Au moment où nous écrivons ces lignes, l’eau du ciel n’a pas faibli de toute la journée. Entre le bois d’Azincourt et celui de Tramecourt, sur des terres fraîchement labourées que la pluie change en bourbier, l’ost de France et la troupe du roi d’Angleterre se font face, séparés par un étroit espace de labours détrempés. Au terme d’une poursuite de plusieurs jours, nos gens ont enfin barré la route des Anglais ; ceux-ci, qui cherchaient à gagner Calais par le plus court, se sont vus contraints de s’arrêter et de camper.
La nuit qui vient s’annonce rude pour les uns comme pour les autres. Les abris manquent ; on bivouaque à découvert, les chevaux pataugeant jusqu’au paturon, et le moindre fossé devient ruisseau. On nous rapporte que le roi d’Angleterre a fait mettre une partie de ses hommes à couvert dans les granges et masures des environs, et qu’il a commandé le silence dans son camp sous peine de châtiment. Du côté français, à l’inverse, les feux brûlent, les voix portent, et l’on adoube cette nuit nombre de jeunes gentilshommes impatients d’en découdre.
Car la confiance règne dans notre camp, et non sans raison : nos seigneurs sont là en grand nombre, et la fleur de la chevalerie du royaume s’est rassemblée pour cette rencontre. Les comptes qui nous parviennent demeurent incertains, comme il est d’usage la veille d’une bataille, mais tous s’accordent à donner aux Français l’avantage du nombre, et de loin, sur une troupe anglaise réduite et fatiguée. On espère encore voir grossir l’ost avant l’heure, plusieurs grands seigneurs étant attendus avec leurs gens.
D’Harfleur jusqu’aux portes de l’Artois
Pour comprendre comment l’on en est arrivé là, il faut remonter à l’été. Le roi Henri d’Angleterre a débarqué en août près d’Harfleur, à l’embouchure de la Seine, et mis le siège devant la place. La ville a fini par se rendre après plusieurs semaines, mais l’entreprise a coûté cher aux assiégeants : la maladie, dit-on le flux de ventre, a fauché quantité d’hommes dans leurs rangs.
Au lieu de demeurer dans la place conquise, le roi anglais a résolu de regagner Calais, tenue par les siens, en menant ses gens à travers la Picardie. Cette chevauchée l’a conduit à longer la Somme à la recherche d’un gué, nos gens ayant tenu les passages les plus aisés. Il a fini par franchir la rivière du côté de Béthencourt et Voyennes, en amont de Péronne, puis a repris sa marche vers le nord.
C’est là que l’ost de France, rassemblé pour lui couper la route, l’a rejoint. Après plusieurs journées de marche parallèle, les deux armées se trouvent désormais arrêtées l’une devant l’autre, en ce coin d’Artois où nous tenons la plume.
Les pourparlers de la dernière heure
Avant que la nuit ne tombât, des messages ont encore passé d’un camp à l’autre, sans qu’on en vînt à un accord. À ce que l’on rapporte, les Français posent pour condition que le roi Henri renonce aux prétentions qu’il élève sur la couronne de France. De son côté, l’Anglais demande qu’on lui laisse le libre passage jusqu’à Calais, et il irait, dit-on, jusqu’à offrir de rendre Harfleur récemment prise.
Aucune de ces propositions n’a trouvé d’oreille favorable. Les hérauts sont repartis, et il n’est plus guère douteux, sauf nouveau message dans la nuit, que la querelle se videra par les armes plutôt que par les mots.
Les chefs et les renforts attendus
L’ost de France est commandé par le connétable, messire Charles d’Albret, et par le maréchal Boucicaut, messire Jean Le Maingre, à qui revient l’ordonnance de l’avant-garde. Autour d’eux se pressent quantité de grands du royaume, les ducs d’Orléans et de Bourbon, le comte de Vendôme et bien d’autres, accourus de toutes les provinces. On note toutefois l’absence du duc de Bourgogne, que les querelles que l’on sait tiennent à l’écart.
Plusieurs renforts sont par ailleurs annoncés, qui n’ont pas encore rallié le gros de l’armée. On dit en chemin le duc de Brabant, le duc d’Anjou et le duc de Bretagne, chacun menant ses gens. Si ces troupes arrivent à temps, la supériorité de l’ost de France n’en sera que plus écrasante. C’est aussi pourquoi, dans notre camp, d’aucuns ne verraient pas d’un mauvais œil que l’affaire fût remise de quelques heures, le temps que ces bannières paraissent.
Pour l’heure, on prie, on veille, on fourbit les armes sous l’averse. Au matin, si Dieu et le temps le permettent, ces deux armées rangées dans le défilé des bois pourraient bien en venir aux mains. Nul ne sait ce qu’il en adviendra ; mais rarement nos gens auront abordé une journée avec autant d’assurance.