Au soir d’Azincourt : un homme du rang raconte l’enlisement
Revenu vivant du champ boueux où s’est défaite, ce 25 octobre, l’avant-garde du royaume, un homme d’armes accepte de dire ce qu’il a vu de la mêlée. Un récit d’en bas, sans bravade, où l’on entend la pluie, les flèches et la cohue mortelle d’une terre trop étroite.
Quatre jours après la défaite des armes du royaume au champ d’Azincourt, en Picardie, les routes du Nord se couvrent de revenants : valets, hommes d’armes, blessés cheminant vers le sud avec, sur le visage, l’hébétude de ceux qui ont vu trop. Nous avons recueilli l’un d’eux, homme d’armes ayant combattu à pied dans la grande mêlée, qui a accepté de dire ce qu’il avait vu — à condition qu’on ne le nommât point.
Son récit ne prétend pas embrasser toute la journée du 25 octobre ; il dit la bataille d’en bas, telle qu’on la vit de la boue. Nous le rapportons tel quel, sans rien ajouter à ce qu’un seul homme pouvait savoir de sa place.
Un homme d’armes revenu d’Azincourt
Par prudence, et à la demande de celui qui parle, nous taisons son nom. Il s’agit d’un survivant du rang, homme d’armes ayant combattu à pied dans la bataille principale, recueilli sur le chemin du retour. Son témoignage vaut pour ce qu’il a vu de sa place, et non pour le récit d’ensemble d’une journée que nul, ce soir, ne raconte de la même façon.
Vous étiez sur le champ ce 25 octobre, près des bois d’Azincourt. Dites-nous d’abord dans quel état vous y êtes arrivé.
Las. Tout le monde l’était. Nous avions marché des jours derrière les Anglais, le long des rivières, à chercher un gué, à les suivre comme on suit un gibier qu’on croit pris. La nuit d’avant, il a plu sans cesse. Une pluie froide, qui ne tombe pas droit mais qui entre partout, dans les jointures du harnois, dans les bottes, sous le camail. On ne dort pas dans une nuit comme celle-là, on attend qu’elle finisse. Au matin, la terre labourée était devenue une fange. Je le savais déjà avant le premier cri : ce sol-là ne nous porterait pas.
On disait l’armée du royaume bien plus nombreuse que celle du roi d’Angleterre. Cela ne vous donnait-il pas confiance ?
Beaucoup le croyaient, oui, et fermement. Nous étions plusieurs milliers, eux moins, cela se voyait à l’œil. Les grands seigneurs étaient là, les bannières, les plus belles maisons du royaume. On se disputait l’honneur d’être au premier rang, comme on se dispute une place à un tournoi. Je vous dis ce que j’ai entendu : on parlait déjà du partage des prisonniers anglais avant que la première flèche fût tirée. Le nombre rassure, monseigneur. Il aveugle aussi. Sur cette terre étroite, entre les deux bois, le nombre ne servait à rien — et c’est peut-être lui qui nous a perdus.
Étroite, dites-vous. Décrivez-nous ce terrain.
Un champ resserré entre deux futaies : le bois d’Azincourt d’un côté, celui de Tramecourt de l’autre. Plus on avançait vers les Anglais, plus les arbres semblaient se rapprocher, comme un goulet. Devant nous, leurs archers s’étaient plantés derrière des pieux taillés en pointe, fichés en terre et inclinés vers nous, à hauteur de poitrail de cheval. Songez-y : nous étions des milliers, mais le champ ne laissait place qu’à quelques centaines de front. Le reste poussait par-derrière, sans pouvoir ni combattre ni reculer. On nous a versés dans un entonnoir.
La bataille a commencé par une charge de la cavalerie. Qu’en avez-vous vu ?
Nos gens de cheval se sont élancés les premiers, pour rompre les lignes d’archers et les faire fuir. C’était l’usage, c’était la fierté. Mais ils étaient moins nombreux qu’on l’avait promis, et le sol ne portait pas les chevaux au galop. Les pieux les ont reçus. Et les flèches — Dieu, les flèches. Elles tombaient si dru qu’on eût dit une averse de fer. Les chevaux blessés se cabraient, se retournaient, et au lieu de fondre sur l’ennemi ils revenaient sur nous, affolés, piétinant nos propres rangs avant même qu’on eût frappé un coup. La charge s’est brisée d’elle-même. Et nous, à pied, derrière, nous l’avons reçue dans le dos comme une seconde armée ennemie.
Et vous, à pied, vous avez avancé à votre tour.
Oui. On nous a fait marcher droit sur eux, à travers le champ labouré. Marcher est un grand mot. On s’enfonçait. La boue prenait jusqu’au genou, parfois plus. Chaque pas, il fallait l’arracher. Imaginez le harnois complet sur le dos, la visière baissée parce que les flèches pleuvaient, et cette terre qui vous tient les pieds comme une glu. On suffoquait là-dedans avant même de toucher l’ennemi. J’ai vu des hommes forts, des chevaliers éprouvés, hors d’haleine au bout de cent pas, le souffle court derrière l’acier. Nous arrivions sur eux déjà épuisés, déjà à demi vaincus par le sol.
Et les archers anglais, pendant cette avance ?
Ils ne cessaient pas. Tant que nous étions à découvert, c’était cette grêle de traits, sans répit. Vous baissez la tête, vous serrez le bouclier, et vous avancez en aveugle dans la fange, sous ce sifflement continu. Les traits ne perçaient pas toujours le bon harnois, mais ils trouvaient les jointures, les visages, les chevaux, les valets. Et surtout ils nous poussaient à nous serrer, à fuir les flancs où ils tiraient de biais, à nous tasser vers le milieu. Voilà ce qu’ils ont fait : moins nous tuer d’abord que nous entasser. Ils nous ont rabattus les uns sur les autres comme un troupeau dans un défilé.
Vous parlez d’entassement. C’est là, semble-t-il, que tout s’est joué.
C’est là que tout s’est perdu, oui. Quand les premiers rangs ont enfin joint les Anglais, la masse derrière continuait de pousser. On était si pressés qu’on ne pouvait plus lever le bras pour frapper. Vous m’entendez : des hommes d’armes, l’épée au poing, qui ne pouvaient pas s’en servir, faute de place pour le geste. Les premiers tombaient, dans la boue, et les suivants tombaient sur eux, et d’autres encore par-dessus. Il s’est fait des monceaux d’hommes vivants et morts mêlés. J’ai vu des gens se noyer là, dans la fange, sous le poids des autres et de leur propre fer, sans qu’une seule blessure les eût touchés. C’est une chose que je ne savais pas qu’on pouvait voir, et que je voudrais n’avoir pas vue.
Comment garde-t-on son sang-froid dans un tel désordre ?
On ne le garde pas. Il n’y a plus d’ordre du tout, plus de bannière à suivre, plus de voix de capitaine qu’on entende. Chacun lutte pour son pas de terrain, pour respirer, pour ne pas tomber — car tomber, c’était mourir. On ne sait plus qui commande, ni où est l’avant, ni où est l’arrière. La peur n’est pas celle qu’on imagine d’avance, au coin du feu. Ce n’est pas la peur d’un coup d’épée. C’est la peur de la cohue, d’être pris dans la masse comme un grain sous la meule. J’ai cessé de penser à vaincre très vite. J’ai pensé à sortir de là.
Et les grands seigneurs, ceux qu’on disait au premier rang ?
Tombés, beaucoup, dans la même boue que nous. Le sol ne fait pas le tri des maisons. J’ai su depuis que le connétable lui-même n’en est pas revenu, et bien d’autres dont je n’ose dresser la liste, car les noms qui courent ce soir se contredisent encore. D’autres ont été pris vivants, parce qu’un grand seigneur se rançonne et qu’on a intérêt à le garder. On a vu des Anglais relever des prisonniers de marque, les tirer de la presse. Là où nous autres on s’entr’écrasait, eux pouvaient encore espérer une rançon. C’est l’ordre du monde, je suppose. Mais sur ce champ, l’ordre du monde s’est défait avec le reste.
On rapporte une chose terrible : que des prisonniers déjà rendus auraient été tués après la bataille. Qu’en savez-vous ?
J’en sais ce qu’on s’en murmure, et je ne veux rien affirmer que je n’aie vu de mes yeux. On dit qu’à un moment, alors que la mêlée semblait finie, le roi d’Angleterre a craint d’être repris par-derrière, par ceux des nôtres qui se reformaient au loin. Et qu’il aurait fait mettre à mort une partie de ceux qu’on avait déjà liés. Des hommes désarmés, rendus, qui ne se défendaient plus. Je ne vous donnerai pas de nombre, je n’en ai pas, et qui prétendrait en avoir mentirait. Mais que la chose se soit faite, en partie au moins, je le tiens de trop de bouches pour la nier. C’est une chose qui ne se dit pas sans baisser la voix. On ne traite pas ainsi des hommes rendus. Je laisse à d’autres le soin de juger ; moi, je l’ai entendu, et cela me pèse.
Comment êtes-vous sorti, vous-même ?
Par chance, rien d’autre. J’étais sur un flanc, point au cœur de la presse, et quand l’arrière de nos gens a commencé de refluer, j’ai pu me défaire, gagner la lisière du bois, jeter ce qui me pesait. J’ai marché longtemps sans savoir où j’allais. Derrière moi le champ était couvert d’hommes. Je n’ai pas compté, on ne compte pas une chose pareille. Beaucoup de ceux avec qui j’avais campé l’avant-veille n’étaient plus. Je ne saurais vous dire pourquoi je vis et pourquoi eux non. Il n’y a pas de raison à cela. Il y a le hasard d’un pas de côté.
Que comprenez-vous, vous, de ce qui s’est passé là ?
Je ne suis pas homme à expliquer les batailles, monseigneur. Mais je vous dirai ceci, qui est de ma place et non d’un clerc : nous n’avons pas été vaincus par leur nombre, ni vraiment par leur courage, mais par la terre et par notre propre foule. La pluie, la boue, ce champ trop étroit qui nous a entassés, et nous-mêmes, pressés de l’honneur d’être devant. Ils ont su attendre derrière leurs pieux que le sol nous use. Nous avons cru que le nombre suffirait. Voilà ce que j’ai rapporté de là-bas : qu’une terre détrempée peut défaire des milliers d’hommes mieux qu’aucune épée. Le reste, l’avenir le dira, et moi je n’en sais rien.